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Filtre lunaire et filtres colorés : dompter la Lune, creuser les planètes

La Lune brûle l'œil dès qu'elle approche la phase pleine, et les disques de Mars, Jupiter ou Saturne restent des billes pâles où l'on devine sans voir. Deux accessoires bon marché changent la donne, chacun sur son terrain. Le filtre lunaire, un simple verre gris, coupe l'excès de lumière pour rendre les cratères de nouveau lisibles. Les filtres colorés — la numérotation Wratten, du n°8 jaune au n°80A bleu — éteignent une teinte pour faire ressortir sa voisine, et durcissent les bandes de Jupiter, les mers de Mars, les ceintures de Saturne. Voici quel filtre vissez sur quelle cible, ce qu'il révèle vraiment, à partir de quel diamètre il paie sa perte de lumière, et son prix.

13 %
de lumière restituée par un filtre lunaire ND 0,9 : la Lune gibbeuse cesse d'aveugler
25
le diamètre apparent de Mars à sa meilleure opposition — c'est là que l'orange et le rouge paient
150 mm
le seuil de diamètre en dessous duquel un verre coloré foncé assombrit plus qu'il n'aide
80 A
le n° Wratten du bleu qui détache la Grande Tache rouge de Jupiter et les brumes de Mars
1906
l'année où Frederick Wratten lance la numérotation des verres colorés encore vissés à l'oculaire

Pourquoi la Lune pleine brûle l'œil et gomme le relief

À deux jours de la phase pleine, la Lune atteint la magnitude −12,7 et un tube de 200 mm concentre assez de flux pour que la pupille se referme aussitôt : les cratères se noient dans un blanc laiteux et la sensibilité de l'œil s'effondre pour de longues minutes. Le remède n'est pas un verre spécial mais un atténuateur neutre — un gris qui rabote la quantité de lumière sans déformer une seule teinte. Deux points comptent avant même d'acheter. D'abord, l'éclat dépend de la phase : un croissant à 15 % d'illumination reste confortable à l'œil nu à l'oculaire, alors que le disque plein oblige à filtrer fort. Ensuite, la richesse d'une soirée lunaire tient à la frontière ombre-lumière : c'est là, sous une lumière rasante, que les remparts projettent leurs ombres et que le moindre relief surgit. Un quartier bien placé livre plus de détail que la Lune pleine, filtre ou pas — la pleine phase écrase les ombres et aplatit tout.
La Lune au premier quartier : le relief se découpe le long de la frontière ombre-lumière, là où l'observation est la plus riche
Premier quartier : la lumière rasante sculpte cratères et montagnes le long de la frontière d'ombre. Astrobond (CC BY-SA 4.0)

Densité neutre fixe ou polarisant variable : lequel pour votre tube

Deux familles se disputent le rôle. Le filtre à densité neutre (ND) retient une fraction gravée une fois pour toutes : un ND 0,6 restitue le quart du flux (25 %), un ND 0,9 nettement moins, à peine 13 %. Vissé, il ne se règle pas ; on le choisit donc selon le diamètre — un ND 0,6 suffit sur une lunette de 60 à 100 mm, un ND 0,9 s'impose au-delà de 150 mm. Comptez 10 à 20 €. Le polarisant variable joue autrement : deux disques polarisants empilés que l'on fait pivoter l'un contre l'autre, et l'atténuation glisse en continu de 40 % (croissant fin) à environ 1 % (disque plein dans un gros tube). Un seul accessoire couvre toutes les phases et tous les diamètres, pour 25 à 40 € : c'est le meilleur premier achat pour qui revient souvent sur la Lune. Le Baader Neodymium (Moon & Skyglow, 55 à 80 €) ajoute une légère morsure du fond de ciel, utile en périphérie urbaine.
Deux filtres polarisants circulaires : empilés et pivotés l'un sur l'autre, ils forment un atténuateur lunaire dont la transmission se règle en continu
Deux polarisants empilés : en les faisant pivoter, on règle l'atténuation en continu — le principe du filtre lunaire variable. Dmitry Makeev / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Un verre coloré travaille par soustraction, jamais par ajout

Une surface planétaire joue sur des écarts de teinte minuscules : une bande brune un rien plus rousse que sa voisine, une calotte à peine plus claire. Un verre coloré éteint la couleur opposée pour laisser respirer celle qu'on cherche — poser un rouge assombrit tout ce qui est bleuté, si bien que les zones rougeâtres ressortent par différence. Rien n'est créé ni ajouté : on troque de la clarté globale contre du contraste local. La contrepartie se lit dans la transmittance, cette part de lumière que le verre laisse passer. Un jaune n°8 en garde l'essentiel (autour de 83 %) et s'utilise dès 100 mm ; un rouge n°25 n'en restitue que 14 % et réclame 200 mm pour ne pas noircir l'image. La numérotation vient du chimiste Frederick Wratten, un catalogue Kodak que Baader, GSO ou SVBONY reprennent tel quel. Règle d'or : plus le verre est foncé, plus il faut de diamètre pour le nourrir.
Un assortiment de verres teintés rouge, orange, jaune, vert et bleu, du type que l'on visse sous l'oculaire pour l'observation planétaire
Des verres colorés du système Wratten, montés en bagues filetées pour l'oculaire. Dmitry Makeev / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Mars : l'orange et le rouge posent les continents, le bleu sort les nuages

Mars ne dévoile son relief de teinte qu'autour de l'opposition, quand son disque grimpe vers 25″ (la prochaine belle échéance après 2025 tombe en 2027). Deux filtres font le gros du travail. L'orange n°21 et le rouge n°23A assombrissent les mers — Syrtis Major, Sinus Meridiani — et détachent nettement les continents ocre ; sur un tube d'au moins 200 mm, le rouge n°25 pousse encore le contraste et débusque les tempêtes de poussière, qui pâlissent sous le rouge. À l'inverse, le bleu n°80A montre ce que le rouge cache : les brumes du limbe au matin et au soir, les nuages orographiques et le liseré des calottes polaires. Un vert n°58 aide à cerner ces calottes et les voiles jaunes de poussière. La démarche gagnante : comparer avec et sans, à grossissement égal (150 à 250×), et ne garder le filtre que s'il ajoute vraiment du détail ce soir-là — la turbulence a le dernier mot.
Mars et ses régions sombres contrastées, calotte polaire brillante : les détails qu'un filtre orange ou rouge fait ressortir
Mars : mers sombres et calotte polaire, le terrain de jeu des filtres orange et rouge. ESA / Rosetta / OSIRIS

Jupiter : le bleu n°80A révèle la Grande Tache rouge

Jupiter est brillante et large — jusqu'à 47″ près de l'opposition — donc généreuse avec les filtres, même foncés, dès 100 à 150 mm. La vedette est le bleu n°80A : il durcit la Grande Tache rouge, qui passe d'une ombre incertaine à une évidence cernée, et souligne les festons bleutés accrochés au bord de la bande équatoriale. Pour renforcer les ceintures brunes elles-mêmes, un jaune n°8 ou un jaune-vert n°11 (transmittance vers 40 %) fait merveille sans trop noircir, et un vert n°56 équilibre bandes et Tache rouge. L'orange n°21, enfin, accentue le contour des festons et des guirlandes. Sur Jupiter, mieux vaut deux verres bien choisis — un bleu, un jaune — qu'une mallette complète : le reste n'apporte qu'une variation subtile que la turbulence efface souvent avant vous.
Jupiter, ses bandes nuageuses et la Grande Tache rouge : les structures qu'un filtre bleu n°80A durcit à l'oculaire
Jupiter et sa Grande Tache rouge, par Hubble : festons et bandes que le bleu n°80A fait ressortir. NASA / ESA / A. Simon

Saturne et Vénus : verres clairs pour l'un, violet pour l'autre

Saturne est bien plus discrète : son globe plafonne autour de 18″ et l'ensemble avec les anneaux frôle 45″, mais l'éclat surfacique reste faible. On oublie donc les verres foncés et l'on privilégie les clairs : un jaune n°8 ou un jaune-vert n°11 creuse les timides ceintures nuageuses et la calotte polaire ambrée ; un bleu clair n°82A (transmittance élevée, autour de 73 %) rehausse le contraste sans éteindre la planète. Un vert n°56 aide encore à lire les bandes équatoriales. Vénus, elle, pose le problème inverse : elle est éblouissante et n'offre qu'une couverture nuageuse uniforme. On l'attaque au crépuscule, plus haut sur fond de ciel clair, avec un violet n°47 ou un bleu n°38A qui tentent de faire affleurer les marbrures de nuages — un exercice exigeant, souvent décevant à l'œil, où un polarisant sert surtout à calmer l'éclat.
Saturne, ses anneaux et la division de Cassini : un disque pâle où les filtres jaunes et verts creusent les ceintures atmosphériques
Saturne et ses anneaux : un disque discret où les verres clairs (jaune, vert) creusent les faibles ceintures. NASA / JPL / Cassini
Quel filtre coloré sur quelle planète (visuel)
Planète Filtres qui paient Ce qu'ils font ressortir
Mars n°21 orange · n°23A rouge · n°25 rouge (dès 200 mm) Mers sombres, continents ocre, tempêtes de poussière
Mars (bleu) n°80A bleu · n°58 vert Brumes du limbe, nuages, calottes polaires
Jupiter n°80A bleu · n°8 jaune · n°11 jaune-vert · n°56 vert Grande Tache rouge, festons, ceintures brunes
Saturne n°8 jaune · n°11 jaune-vert · n°82A bleu clair Ceintures atmosphériques, calotte polaire
Vénus n°47 violet · n°38A bleu Marbrures de la couche nuageuse (difficile)

Table de référence

Les verres Wratten, du plus clair au plus foncé

Transmittance et diamètre minimal conseillé par n° Wratten (valeurs de catalogue)
N° Wratten Couleur Transmittance Diamètre mini
n°8 Jaune clair ≈ 83 % 60 mm
n°11 Jaune-vert ≈ 40 % 100 mm
n°21 Orange ≈ 46 % 100 mm
n°23A Rouge clair ≈ 25 % 150 mm
n°25 Rouge ≈ 14 % 200 mm
n°56 Vert ≈ 53 % 100 mm
n°58 Vert foncé ≈ 24 % 200 mm
n°80A Bleu ≈ 30 % 100 mm
n°82A Bleu clair ≈ 73 % 60 mm
n°47 Violet ≈ 3 % 250 mm

À partir de quel diamètre un verre coloré paie sa lumière

Un filtre coloré ne fabrique pas de signal : il en retranche pour recomposer le contraste. Sous 100 mm, un tube manque déjà de lumière pour un fort grossissement planétaire, et poser un verre foncé revient à noircir une image trop faible — le gain de contraste ne compense pas la perte. Le terrain naturel de ces filtres, c'est le planétaire poussé (150 à 250×) sur un instrument d'au moins 150 mm, idéalement 200 mm et plus. Les verres clairs (n°8, n°82A) font exception : leur transmittance élevée les rend utiles dès une lunette de 60 à 80 mm. Retenez la hiérarchie : d'abord le diamètre, ensuite l'oculaire, le filtre en dernier. Un 250 mm nu montre plus de choses qu'un 114 mm couvert de verres colorés.

Ce qui reste un gadget — et ce qui relève d'un autre guide

Les mallettes « 7 filtres » à 35 € mélangent des registres et des verres médiocres dont vous n'exploiterez que deux ou trois : mieux vaut acheter à l'unité les couleurs utiles. Un filtre coloré sur le ciel profond ne fait rien de bon, sinon éteindre une nébuleuse déjà ténue — cette famille-là relève des filtres nébulaires à bande étroite (UHC, OIII), à réserver aux galaxies, amas et nébuleuses. De même, aucun de ces verres ne sert à regarder le Soleil, qui exige un filtre pleine ouverture certifié. Pour une vue d'ensemble des trois grandes familles, la page panorama des filtres visuels pose le cadre ; la présente page creuse le seul couple Lune + planètes.

Par quoi commencer

Trois achats espacés valent mieux qu'une mallette

L'ordre qui évite le tiroir de verres qui dorment

Commencez par le polarisant variable (25 à 40 €) : il sert chaque soirée où la Lune gêne, sur n'importe quel tube, et remplace toute une série de densités fixes. Deuxième achat, seulement si le planétaire vous accroche sur au moins 150 mm : un bleu n°80A, le plus polyvalent — Jupiter et Mars d'un coup — pour 12 à 20 €. Troisième, quand la planétologie devient une habitude : un orange n°21 ou un rouge n°23A pour Mars, un jaune n°8 pour Jupiter et Saturne. Le reste de la gamme se justifie chez l'amateur assidu, pas au débutant. Chaque verre décidé par un usage réel, à l'unité, plutôt qu'une boîte de sept achetée d'un coup.
Repères d'achat — filtres Lune et planètes (prix indicatifs)
Filtre Pour quoi Prix indicatif
Lunaire ND 0,6 / 0,9 (SVBONY) atténuer la Lune, budget serré 10–20 €
Polarisant variable (SVBONY, Baader) Lune, réglable en continu — le premier achat 25–40 €
Bleu n°80A (Baader, GSO) Jupiter et Mars, dès 150 mm 12–20 €
Orange n°21 / rouge n°23A (GSO) mers et continents de Mars 12–20 €
Baader Neodymium (Moon & Skyglow) Lune + planètes, léger anti-halo urbain 55–80 €
  1. Vérifiez le coulant avant d'acheter

    Un filtre se visse au bas de la jupe de l'oculaire : filetage M28,5 sous un coulant de 31,75 mm (1,25"), et filetage M48 pour le format 50,8 mm (2"). Le mauvais diamètre ne se monte pas sans bague.

  2. Vissez à la main, un ou deux tours

    Sans forcer, jamais d'outil sur une bague de filtre : trop serré, il se coince au froid. Tenez le verre par la tranche, une trace de doigt ruine le contraste visé.

  3. Jugez avec et sans, à grossissement égal

    Alternez le même oculaire filtré puis nu sur la planète. Gardez le filtre seulement s'il ajoute vraiment du détail ce soir-là — la turbulence prime sur tout le reste.

  4. Réglez le polarisant sur la Lune, pas dans le noir

    Pour l'atténuateur variable, pivotez la bague en observant le disque, jusqu'à un éclat confortable sans écraser les mers grises. Le bon cran change avec la phase.

Un peu d'histoire

Du laboratoire Kodak à votre porte-oculaire

  1. 1906

    À Londres, Frederick Wratten fonde la première firme de fournitures photographiques et produit des filtres colorés gélatineux numérotés — la souche du système qui portera son nom.

  2. 1912

    Kodak rachète l'affaire ; le physicien C.E.K. Mees fige la numérotation. Les n°8, n°21, n°25 ou n°80A d'aujourd'hui descendent en droite ligne de ce catalogue.

  3. Années 1930

    Les tables de correspondance filtre coloré ↔ détail planétaire se diffusent chez les observateurs de Mars et de Jupiter, à l'ère des grandes campagnes d'opposition.

  4. Aujourd'hui

    Baader, GSO, SVBONY ou Astronomik montent les mêmes teintes Wratten en bagues M28,5 et M48, et le polarisant variable a supplanté les densités neutres fixes pour la Lune.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Le polarisant variable se règle en tournant sa bague pendant qu'on regarde : c'est le seul filtre dont l'effet se dose en direct, et le seul qui rende une phase gibbeuse supportable dans un 200 mm — sans lui, l'œil décroche en quelques secondes et les reliefs se noient dans l'éclat. Côté planètes, chaque verre a sa cible et une seule. Le bleu n°80A revient à Jupiter, les nuits stables, quand les festons se dessinent au bord de la bande. L'orange n°21 revient à Mars à l'opposition, où il pose Syrtis Major comme à l'encre. Le rouge foncé et le violet livrés dans la mallette d'origine, eux, ne servent à rien et le prouvent année après année.

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Pour aller plus loin

La Lune au premier quartier Observer la Lune La frontière d'ombre, les phases, les meilleurs soirs : là où le filtre lunaire prend tout son sens, et pourquoi le quartier bat la pleine phase. Jupiter par Hubble Observer les planètes Mars, Jupiter, Saturne : les cibles où un verre coloré change vraiment la vue. Que chercher sur chaque disque, à quel grossissement, et les meilleures saisons pour les viser. Une gamme d'oculaires Bien choisir ses oculaires Le filtre se visse sous l'oculaire : encore faut-il le bon. Grossissement utile, coulant, champ apparent — de quoi composer votre jeu planétaire.

Un filtre coloré, oui — mais d'abord le bon diamètre

Ces verres réclament de la lumière, donc de l'ouverture : c'est l'instrument qui décide de leur intérêt sur les planètes. Nos choix de télescopes planétaires par budget.

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