Le plus brillant des oiseaux du ciel austral file sous Fomalhaut, trop au sud pour se lever depuis Paris. Voici comment la repérer là où elle monte, dédoubler ses étoiles à l'œil nu, et pointer le Quatuor de la Grue — et ce qu'il faudra descendre chercher pour la voir.
45
au classement des 88 constellations par surface (366 deg²)
30
rang d'Alnair parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
4
galaxies serrées dans le Quatuor de la Grue
101 al
distance d'Alnair
1598
première apparition, sur un globe céleste d'Amsterdam
Repérer
Descendez sous Fomalhaut, la solitaire de l'automne
La Grue n'a aucune étoile-repère au-dessus d'elle, à une exception près : Fomalhaut, l'unique astre vif du ciel d'automne, qui brille seul au ras du sud vers la fin septembre. La Grue commence juste en dessous. Son corps se lit comme une ligne coudée de trois étoiles — Alnair, Aldhanab et Tiaki — qui descend vers le sud, le cou tendu, comme l'oiseau qui plonge. Là est toute la difficulté : ces étoiles ne montent que si vous êtes assez au sud. La ligne fait environ 12° de long, un peu plus que le poing tendu à bout de bras.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Attrapez Fomalhaut d'abord
En octobre au crépuscule, Fomalhaut est la seule étoile brillante à basse hauteur plein sud. Aucune autre à des dizaines de degrés à la ronde : impossible de la confondre. C'est votre balise.
Plongez droit vers le bas
Sous Fomalhaut, deux poings plus bas, Alnair marque la première étoile nette de la Grue. Depuis l'hémisphère sud, elle est presque au zénith ; depuis le sud de la France, elle rase l'horizon.
Reliez Alnair à Tiaki
D'Alnair, suivez la courbe vers Aldhanab puis Tiaki, plus rougeâtre : vous tenez le corps de l'oiseau. Les deux paires δ et μ se posent entre elles, sur le flanc.
Visez le début octobre, en soirée
Vers le 5 octobre, à 22 h, la Grue passe au plus haut au-dessus de l'horizon sud. Sous les tropiques ou plus au sud, c'est le moment où tout le champ est dégagé et posé.
Les étoiles
Une bleue vive, une géante rouge, et deux doubles à l'œil nu
Alnair, la bleue qui tourne à toute vitesse
Alnair (α Gruis, magnitude 1,74) est le phare de la constellation, la 30ᵉ étoile la plus brillante du ciel. À 101 années-lumière, c'est une jeune étoile bleu-blanc de type B6, chaude à près de 13 900 K et 520 fois plus lumineuse que le Soleil. Sa singularité tient à sa rotation : elle tourne à 215 km/s à l'équateur et boucle un tour sur elle-même en moins d'un jour, au point d'en être aplatie. Son nom vient de l'arabe al-nayyir, « la brillante », abrégé de « la brillante de la queue du poisson » — car avant d'être une grue, elle était l'extrémité du Poisson austral voisin.
Tiaki, la géante rouge qui respire
Tiaki (β Gruis, magnitude 2,1) contraste franchement : c'est une géante rouge de type M5, froide (3 480 K) et gonflée à 180 rayons solaires. Sa teinte orangée se remarque à l'œil nu à côté du bleu d'Alnair. C'est une variable semi-régulière : son éclat oscille entre les magnitudes 2,0 et 2,3 sur un cycle d'environ 37 jours, doublé de lentes dérives. Son nom, fixé par l'UAI en 2017, vient du tuamotu, la langue polynésienne de l'archipel des Tuamotu.
Aldhanab, l'œil de l'oiseau
Aldhanab (γ Gruis, magnitude 3,0) marque la tête de la grue, à 211 années-lumière. Étoile bleu-blanc de type B8, elle porte le seul nom qui trahisse encore l'ancien poisson : al-dhanab signifie « la queue » en arabe, celle du Poisson austral où Ptolémée la rangeait au IIᵉ siècle. Elle referme le trio qui dessine le corps de l'oiseau.
δ et μ, deux doubles pour l'œil seul
Ce sont les curiosités qui font la réputation de la Grue. δ Gruis se sépare en deux étoiles sans le moindre instrument : δ¹, géante jaune de magnitude 4,0 à 309 années-lumière, et δ², géante rouge de magnitude 4,1 à 325 années-lumière. Elles n'ont rien à voir l'une avec l'autre — un simple alignement de perspective. Plus bas, μ Gruis rejoue le tour avec deux géantes jaunes de magnitudes 4,8 et 5,1. Sous un ciel noir, l'œil dédouble les deux paires ; de bonnes jumelles les détachent sans effort.
Les étoiles de la Grue d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Alnair (α)
1,74
101 al
bleu-blanc, rotation extrême
l'étoile-repère, plein sud très bas
Tiaki (β)
2,0 à 2,3
177 al
géante rouge variable
teinte orangée à l'œil nu
Aldhanab (γ)
3,0
211 al
bleu-blanc, la « queue »
la tête de l'oiseau
δ Gruis
4,0 + 4,1
309 / 325 al
double de perspective
dédoublée à l'œil nu sous bon ciel
μ Gruis
4,8 + 5,1
~270 al
deux géantes jaunes
séparée aux jumelles, à l'œil averti
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Un quatuor de galaxies et une nébuleuse en anneau
Le Quatuor de la Grue, quatre galaxies qui s'attirent
C'est la cible-signature de la constellation : NGC 7552, 7582, 7590 et 7599, quatre galaxies en interaction gravitationnelle à quelque 70 millions d'années-lumière. Trois d'entre elles — 7582, 7590 et 7599 — tiennent dans un champ de moins de 10 minutes d'arc, un même coup d'œil à l'oculaire. La plus brillante, NGC 7552, atteint la magnitude 10,6. Ce ne sont pas des cibles faciles : il faut un télescope de 200 mm ou plus, un ciel austral noir et un peu de patience pour distinguer quatre taches floues et leurs barres. Le jeu en vaut la chandelle — c'est l'un des groupes compacts les plus photogéniques du ciel du sud.
IC 5148, le Pneu de Secours
Les astronomes anglophones l'ont surnommée la Spare Tire Nebula : IC 5148 est une nébuleuse planétaire en anneau, l'enveloppe soufflée par une étoile mourante à environ 3 000 années-lumière. Son anneau, large de près de 2 minutes d'arc, s'étend à 50 km/s — l'une des nébuleuses planétaires connues qui grossissent le plus vite. Elle reste discrète : un télescope de 200 mm et un filtre OIII la détachent en anneau net, à côté d'Aldhanab.
NGC 7213, un cœur de Seyfert
Tout près d'Alnair, NGC 7213 (magnitude 10,1, à ~72 millions d'années-lumière) est une galaxie de Seyfert : son noyau abrite un trou noir actif qui rayonne bien plus qu'un centre de galaxie ordinaire. À l'oculaire, elle ne montre qu'un ovale laiteux de 3 minutes d'arc, sans détail — mais on regarde là un monstre à l'appétit trahi par les rayons X.
NGC 7424, une jumelle de notre Galaxie
NGC 7424 (magnitude 10,4, à 37 millions d'années-lumière) est une spirale barrée vue de face, large d'environ 100 000 années-lumière — presque la taille de la Voie lactée, et de structure comparable. Vue de face, elle offre ses bras en grand dessin, mais sa faible brillance de surface la réserve aux grands diamètres et aux nuits vraiment noires.
Un peu d'histoire
Un poisson démembré, devenu oiseau
IIe siècle
Ptolémée range les étoiles de la future Grue dans le Poisson austral. Aldhanab en garde la trace : son nom arabe signifie « la queue », celle du poisson.
1598
De retour des Indes orientales, les navigateurs néerlandais Pieter Dirkszoon Keyser et Frederick de Houtman rapportent leurs mesures du ciel du sud. Petrus Plancius en tire une nouvelle figure, gravée sur un globe céleste de 35 cm publié à Amsterdam.
1603
Johann Bayer grave la Grue dans son atlas Uranometria. Elle rejoint les « oiseaux du sud » — le Phénix, le Paon, le Toucan. De Houtman l'avait d'abord nommée « le Héron » ; elle fut un temps le Phénicoptère, le flamant, avant que la grue l'emporte.
2017
L'Union astronomique internationale fixe officiellement les noms Alnair, Tiaki et Aldhanab, mêlant héritages arabe et polynésien sur une même constellation moderne.
L'avis de Luc
Deux degrés au-dessus de l'eau, cinq minutes de visibilité, et il faut un horizon marin sans rien devant : Alnair se coche depuis une plage de Corse en octobre, et c'est tout ce que la métropole concède. Le vrai rendez-vous se prend plus au sud — depuis La Réunion, la Grue passe à plus de 60° de hauteur, δ Gruis se dédouble à l'œil nu en dix secondes, et le Quatuor sort au 250 mm. Une nuit sans lune lui est due lors de tout séjour sous les tropiques.