L'avant-dernière plus petite constellation du ciel, invisible depuis la métropole — et pourtant l'une des plus intrigantes. On y trouve deux quasi-jumelles du Soleil que l'œil sépare à 39 années-lumière, une galaxie naine bourrée de matière noire découverte en 2015, et un losange d'étoiles baptisé d'après le fil croisé d'un oculaire. Voici comment la lire, depuis où, et ce que chaque cible réclame.
82
au classement des 88 constellations par surface (114 deg²)
39
années-lumière : distance du couple solaire Zeta Reticuli
2
belles spirales à photographier : NGC 1313 et NGC 1559
2015
année de découverte de la galaxie naine Reticulum II
0
degré de visibilité depuis la France métropolitaine
Repérer
Un petit losange sous le Grand Nuage
Autant l'annoncer sans détour : le Réticule ne se lève jamais depuis Paris, Lyon ou Marseille. Il campe dans le premier quadrant austral, coincé entre la Dorade, l'Horloge et l'Hydre mâle, à une déclinaison trop basse pour l'horizon métropolitain. On ne l'observe qu'au sud du 30ᵉ parallèle nord : les Antilles et la Guyane le voient rasant, la Réunion et Mayotte le prennent haut dans le ciel. Le meilleur créneau y tombe de octobre à décembre, en début de nuit.
Sa figure est un petit losange discret — un cerf-volant de quatre étoiles autour de la magnitude 3 à 4, dont Alpha Reticuli marque le coin le plus vif. Le repère le plus sûr n'est pas dans la constellation elle-même : c'est le Grand Nuage de Magellan, l'énorme tache laiteuse de la Dorade voisine. Le losange du Réticule se niche juste à l'ouest de ce Nuage, comme un petit accessoire posé à côté d'un continent.
Carte : IAU / Sky & Telescope, R. Sinnott & R. Fienberg (CC BY 3.0)
Partez du Grand Nuage de Magellan
Sous un ciel austral noir, le Grand Nuage saute aux yeux : une tache diffuse plus large que dix pleines lunes, détachée de la Voie lactée. C'est votre point d'ancrage — le Réticule est son petit voisin de l'ouest.
Glissez vers l'ouest, cherchez le losange
À quelques degrés du Nuage, quatre étoiles modestes dessinent un losange serré, à peine plus grand que la largeur de trois doigts à bout de bras. La plus brillante, Alpha, tient un des coins avec une teinte jaune franche.
Repérez le couple Zeta au nord-ouest du losange
En bordure de la figure, deux points de magnitude 5 collés l'un à l'autre : c'est Zeta Reticuli. Sous un très bon ciel, l'œil nu les dédouble déjà — sinon, la moindre paire de jumelles les sépare nettement.
Réservez les galaxies au télescope et à la photo
NGC 1313 et NGC 1559, les deux spirales, ne se devinent qu'à partir de 200 mm sous un ciel noir, et ne se dévoilent vraiment qu'en pose longue. Ce sont des cibles d'astrophoto, pas de premier soir.
Les étoiles
Un losange modeste, deux curiosités de fond
Alpha Reticuli, la géante jaune du coin
Alpha Reticuli (magnitude 3,33), officiellement nommée Rhombus par l'UAI en 2024, est de loin la plus brillante. C'est une géante jaune de type G8, à 160 années-lumière, qui brille comme 92 Soleils et dont le diamètre atteint 13,5 fois le nôtre — un astre trois fois plus massif que le Soleil, arrivé au stade géant après avoir épuisé son hydrogène. Elle traîne une compagne discrète de magnitude 12, à 48 secondes d'arc, réservée aux instruments soignés.
Bêta, Gamma, Epsilon : les autres coins
Les trois autres sommets du losange tournent autour des magnitudes 3,8 à 4,4. Epsilon Reticuli mérite un mot : c'est un couple serré d'une géante orange de type K et d'une naine blanche, à environ 50 années-lumière, autour duquel on a annoncé une exoplanète géante en 2000. À l'œil, ce ne sont que des points ; leur intérêt tient à ce qu'on sait d'eux, pas à ce qu'on en voit.
R Reticuli, l'étoile qui disparaît
R Reticuli est une variable de type Mira à très grande amplitude, une géante rouge pulsante en fin de vie sur la branche asymptotique. Son éclat oscille entre les magnitudes 6,35 et 14,2 — soit un facteur de plus de mille en luminosité — sur une période d'environ 281 jours. Au maximum, elle frôle la limite de l'œil nu ; au minimum, il faut un télescope de bonne taille pour la retrouver. À 2 390 années-lumière, c'est une cible d'observateur régulier, qui revient mesurer sa courbe de mois en mois.
Les étoiles du Réticule d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
α Reticuli (Rhombus)
3,33
160 al
géante jaune G8
l'étoile la plus vive, teinte jaune nette
ζ² Reticuli
5,22
39 al
naine jaune, type solaire
séparée de ζ¹ à l'œil nu sous bon ciel
ζ¹ Reticuli
5,52
39 al
naine jaune, type solaire
sa jumelle, à 5,2′ au sud-ouest
ε Reticuli
~4,4
~50 al
géante orange + naine blanche
point banal, hôte d'une exoplanète
R Reticuli
6,35 à 14,2
2 390 al
variable Mira (M)
présente ou invisible selon le mois
Aucune ligne ne correspond au filtre.
La cible reine
Zeta Reticuli, deux Soleils que l'œil sépare
Voici la vraie raison de connaître le Réticule. Zeta Reticuli est un couple de deux étoiles presque identiques au Soleil — deux naines jaunes de type G, ζ² à la magnitude 5,22, ζ¹ à 5,52 — liées par la gravité à seulement 39 années-lumière de nous. Elles sont séparées de 5,2 minutes d'arc dans le ciel (309 secondes d'arc), assez pour que, sous un ciel austral vraiment noir, l'œil nu les distingue comme deux points distincts. La moindre jumelle achève le travail.
Ce ne sont pas des sosies de façade : chacune fait 0,9 à 0,95 masse solaire, âgée de 2 à 3 milliards d'années, avec toutefois une chimie un peu plus pauvre que la nôtre (environ 60 % des métaux du Soleil). Elles s'écartent l'une de l'autre d'au moins 3 750 unités astronomiques et mettent plus de 170 000 ans à boucler une orbite. Deux Soleils jumeaux, assez proches pour être des cibles de choix dans la recherche de planètes et, un jour, de vie.
ζ¹ et ζ² Reticuli à l'œil nu — NiKo (CC BY 4.0)
La légende urbaine
Le « ciel des soucoupes » — et ce qu'en dit la science
Zeta Reticuli traîne une célébrité qui n'a rien d'astronomique. En 1961, aux États-Unis, Betty et Barney Hill racontent avoir été enlevés par des extraterrestres ; Betty dit avoir vu une « carte des étoiles » à bord. Dix ans plus tard, une institutrice passionnée, Marjorie Fish, construit un modèle en trois dimensions des étoiles proches et croit y reconnaître le dessin de Betty, avec Zeta Reticuli comme « port d'attache ». L'affaire devient l'« incident de Zeta Reticuli » en 1974.
La science est nette sur ce point, et il faut le dire sans mépris comme sans complaisance : le rapprochement ne tient pas. On peut toujours relier quelques points d'un semis d'étoiles pour retrouver n'importe quelle forme voulue — c'est de la reconnaissance de motifs a posteriori, sans valeur prédictive. Carl Sagan l'a montré publiquement en 1980 dans Cosmos : la « carte » de Betty Hill ne correspond à aucune configuration réelle une fois les distances prises en compte. Zeta Reticuli reste un couple de jumelles solaires passionnant — pour de vraies raisons, celles décrites plus haut.
Reconstitution de la « carte » de Betty Hill par Marjorie Fish — K.i.f (CC BY-SA 3.0)
Le ciel profond
Deux spirales, et une galaxie qu'on ne voit pas
NGC 1313, la spirale « tête à l'envers »
NGC 1313 porte le surnom de galaxie « Topsy Turvy » (« sens dessus dessous »), et il est mérité : c'est une spirale barrée déformée, dont l'axe de rotation ne passe même pas par son centre, criblée de zones de formation d'étoiles intenses qui lui donnent un aspect déchiqueté. Grande d'environ 50 000 années-lumière — la moitié de la Voie lactée — elle est étonnamment proche, à 12,9 millions d'années-lumière. Son désordre évoque d'ordinaire une collision, sauf que NGC 1313 semble parfaitement isolée : l'énigme reste entière.
NGC 1559, l'usine à supernovae
NGC 1559 (magnitude 11) est une autre spirale barrée, plus lointaine, à 48,7 millions d'années-lumière. Compacte et vigoureuse, elle forme des étoiles à un rythme soutenu — et les fait mourir en fanfare : on y a observé quatre supernovae depuis 1984, dont la brillante SN 2005df (type Ia). C'est l'une des cibles favorites du télescope James-Webb, dont l'image ci-dessus détaille les bras poussiéreux et les nœuds roses de gaz en train d'accoucher d'étoiles.
Reticulum II, un fossile de matière noire
La cible la plus fascinante est invisible dans tout instrument amateur. Reticulum II est une galaxie naine ultra-faible, satellite de la Voie lactée, découverte en 2015 par le relevé Dark Energy Survey à environ 100 000 années-lumière. Quelques centaines d'étoiles à peine, mais un contenu écrasant de matière noire : c'est l'un des objets les plus « sombres » connus, ce qui en fait une cible de choix pour traquer d'éventuels signaux d'annihilation de matière noire. Le satellite Fermi y a même relevé un excès de rayons gamma, toujours débattu.
De l'or forgé par des étoiles à neutrons
Reticulum II cache un autre trésor. En 2016, on a découvert que 72 % de ses étoiles sont anormalement riches en éléments du « processus r » — l'or, l'europium, ces atomes lourds forgés dans les cataclysmes les plus violents de l'Univers. Dans une galaxie aussi petite, un seul événement a suffi : très probablement la collision de deux étoiles à neutrons, survenue une fois dans son histoire, dont la mémoire chimique est restée gravée dans ses astres. Un laboratoire fossile, à portée des plus grands télescopes.
Le Réticule selon votre instrument (depuis l'hémisphère sud)
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le losange, Alpha jaune, Zeta dédoublée sous ciel noir
Jumelles 10×50
35 à 80 €
Zeta séparée sans effort, le losange net, R Reticuli à son maximum
Télescope 100–130 mm
130 à 280 €
la compagne d'Alpha, R Reticuli suivie dans sa descente
200 mm + ciel noir, ou photo
à partir de ~500 €
les taches floues de NGC 1313 et NGC 1559 — vraiment révélées en pose longue
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Une constellation en hommage à un instrument
1621
L'astronome allemand Isaac Habrecht II place dans le ciel austral une figure qu'il nomme « Rhombus », le losange — le premier tracé de ces étoiles.
1751–1752
Depuis le cap de Bonne-Espérance, l'abbé Nicolas-Louis de Lacaille cartographie près de 10 000 étoiles du ciel sud et rebaptise la figure « le Réticule Rhomboïde ».
Le geste de Lacaille
Le nom rend hommage au réticule : le fin réseau de fils croisés placé dans l'oculaire de sa lunette, qui lui servait à pointer et mesurer la position exacte des étoiles. La constellation célèbre l'outil qui l'a dessinée.
1922
L'Union astronomique internationale fixe les 88 constellations modernes et retient le Réticule (Reticulum) sous sa forme actuelle, 114 degrés carrés.
2015
Le relevé Dark Energy Survey découvre Reticulum II, l'une des galaxies satellites ultra-faibles de la Voie lactée — la constellation devient une adresse de recherche sur la matière noire.
L'avis de Luc
Laisser quelqu'un regarder avant de dire ce que c'est : ζ Reticuli sépare deux étoiles jaunes comme notre Soleil, écartées de 5 minutes d'arc, que l'œil nu distingue déjà sous un ciel vraiment noir. Deux Soleils voisins à 39 années-lumière, et l'effet de l'annonce vaut mieux que n'importe quel grossissement. Le reste attendra : les galaxies demandent un 250 mm et une nuit sans lune, ce ne sont pas des cibles de première soirée. Et la constellation ne se coche qu'en voyage.
Pour séparer Zeta Reticuli et balayer le losange, une bonne paire de 10×50 fait l'essentiel — et tient dans une valise. Nos choix par usage et par budget.