Sous la queue du Scorpion se cache une petite constellation australe qu'aucun observateur de métropole ne verra jamais se lever. Elle vaut pourtant le voyage : on y trouve l'un des deux amas globulaires les plus proches de la Terre, et le super-amas d'étoiles le plus massif de toute la Galaxie. Voici ce qu'il faut savoir avant de descendre vers le sud pour la chercher.
237
deg² de ciel austral — 63ᵉ des 88 constellations par surface
7800
années-lumière : NGC 6397, un des deux amas globulaires les plus proches de nous
24
étoiles Wolf-Rayet recensées dans le seul super-amas Westerlund 1
6
objets NGC à portée sous un ciel austral : 6397, 6193, 6188, 6352, 6362, 6300
0
étoile visible depuis la France métropolitaine — il faut descendre sous les tropiques
Repérer
D'abord, savoir d'où on peut la voir
Commençons par une vérité que peu de pages disent : l'Autel ne se lève jamais depuis la France métropolitaine, Corse comprise. Toutes ses étoiles se tiennent sous −45° de déclinaison, la plus septentrionale à −49,9° — sous le seuil de Bonifacio (−48,6°). Depuis la Guyane elle monte à 35–45° au-dessus de l'horizon, depuis les Antilles à 20–30°, et depuis La Réunion ou Mayotte elle culmine à 45–65°, bien dégagée. C'est là, ou plus au sud, qu'on l'observe vraiment. Sa forme : un petit rectangle d'étoiles de magnitude 3, posé dans une portion dense de la Voie lactée, juste sous le dard du Scorpion.
Carte : ESO, IAU & Sky & Telescope (CC BY 4.0)
Partez de la queue du Scorpion
Depuis l'hémisphère sud, repérez le crochet lumineux du Scorpion et son étoile la plus basse. L'Autel est juste en dessous, vers le sud : deux paumes de main sous le dard, dans la traînée laiteuse.
Cherchez un petit rectangle, pas un autel
β et γ Arae en bas, α et ζ un peu plus haut : quatre étoiles de magnitude 2,8 à 3,5 dessinent un quadrilatère serré, large d'à peine 6°. Aucune ne saute aux yeux ; c'est un repère discret entre le Scorpion et le Triangle austral.
Balayez la Voie lactée aux jumelles
La constellation baigne dans un champ stellaire riche. Un simple balayage aux jumelles 10×50 y fait défiler des grumeaux d'étoiles — et c'est ainsi que se trouvent ses deux amas les plus faciles, NGC 6397 et NGC 6193.
Visez juillet, l'hiver austral
L'Autel passe au méridien vers le 20 août à 21 h, mais c'est en juillet qu'il est le plus haut en début de nuit sous le ciel austral. Loin des lampadaires et sans lune, c'est la fenêtre à réserver.
Les étoiles
Deux phares discrets, une toupie et un système à planètes
β Arae, la plus brillante
Contrairement à l'usage, ce n'est pas α mais β Arae (magnitude 2,85) qui domine la constellation. C'est une géante lumineuse orangée de type K, à environ 650 années-lumière, qui rayonne près de 5 600 fois l'énergie du Soleil pour quelque huit masses solaires. Sa teinte chaude se devine à l'œil nu sous un bon ciel, et c'est elle qui marque le coin sud du petit rectangle.
α Arae, une étoile qui tourne à se déformer
α Arae (magnitude 2,8, légèrement variable), à environ 270 années-lumière, est une étoile bleue chaude de type Be. Sa particularité : elle tourne sur elle-même à une vitesse vertigineuse — de l'ordre de 470 km/s à l'équateur, tout près de la limite où elle se disloquerait. Cette rotation l'a aplatie et entourée d'un disque de gaz d'hydrogène ionisé qu'elle éjecte. À l'oculaire, rien de spectaculaire : juste un point bleuté. Le spectacle est dans ce que révèle le spectre.
γ et ζ, les compléments du rectangle
γ Arae (magnitude 3,5, ~1 140 années-lumière) est une supergéante bleue accompagnée d'une naine blanche visible à 17,9 secondes d'arc dans un bon télescope. ζ Arae (magnitude 3,12, ~574 années-lumière) est une géante orangée qui ferme le quadrilatère. Ensemble, ces quatre étoiles suffisent à identifier l'Autel — le reste se cherche aux jumelles.
μ Arae, alias Cervantes, et ses quatre planètes
Anodine à l'œil (magnitude 5,12), μ Arae est pourtant l'une des étoiles les plus intéressantes du ciel : une jumelle du Soleil à seulement 50 années-lumière, autour de laquelle on a détecté quatre planètes. L'Union astronomique internationale l'a officiellement baptisée Cervantes, et ses planètes portent les noms de Don Quichotte, Sancho, Rossinante et Dulcinée. On ne verra jamais ces mondes dans un télescope d'amateur — mais savoir qu'ils sont là change le regard qu'on pose sur ce point banal.
Les étoiles de l'Autel d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
β Arae
2,85
~650 al
géante orangée (K)
l'étoile phare, teinte chaude à l'œil nu
α Arae
2,8
~270 al
étoile Be, rotation extrême
point bleuté ; le disque se voit au spectre
ζ Arae
3,12
~574 al
géante orangée (K)
coin du rectangle
γ Arae
3,5
~1 140 al
supergéante bleue + naine blanche
compagne à 17,9″ au télescope
μ Arae (Cervantes)
5,12
50 al
jumelle du Soleil, 4 planètes
point aux jumelles ; planètes invisibles
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Deux records de la Galaxie logent ici
NGC 6397, un globulaire presque à portée d'œil nu
C'est la pièce maîtresse. NGC 6397 (magnitude ~5,7) est, avec un autre, l'un des deux amas globulaires les plus proches de la Terre : environ 7 800 années-lumière. Ses 400 000 étoiles tiennent dans 32 minutes d'arc — la taille de la pleine Lune. Sous un ciel vraiment noir, on le devine à l'œil nu comme une tache floue ; aux jumelles il devient une boule cotonneuse, et dès un télescope de 100 à 150 mm il se résout en poudre d'étoiles jusqu'au cœur. Ce cœur, justement, s'est effondré sur lui-même — un des rares amas de la Galaxie à avoir subi cette « contraction de cœur » — et concentre naines blanches, étoiles à neutrons et traînards bleus. Lacaille l'avait déjà noté en 1752.
Westerlund 1, le super-amas et son magnétar
Invisible ou presque à l'œil, Westerlund 1 est pourtant un monstre : le super-amas d'étoiles le plus massif connu de la Voie lactée, dans les 60 000 à 100 000 masses solaires, né d'un seul sursaut de formation il y a 3,5 à 5 millions d'années, à environ 12 000 années-lumière. Il abrite une concentration inouïe d'étoiles évoluées : 24 étoiles Wolf-Rayet, 6 hypergéantes jaunes, 4 supergéantes rouges dont W26, l'une des plus grandes étoiles connues (~1 500 fois le rayon du Soleil). En son sein tourne un magnétar, l'étoile à neutrons CXOU J164710.2−455216, vestige d'une étoile déjà morte. Découvert par Bengt Westerlund en 1961, il est si rougi par la poussière qu'il se laisse mieux voir en infrarouge qu'à l'oculaire : c'est une cible de photographe et de télescope généreux, pas de première soirée.
Les Dragons Combattants (NGC 6188 & 6193)
À environ 4 000 années-lumière, la nébuleuse en émission NGC 6188 déploie des piliers de gaz sombres et sculptés qui se font face comme deux dragons — d'où son surnom. Ces colonnes sont taillées par le vent et le rayonnement des étoiles très jeunes (quelques millions d'années) de l'amas NGC 6193 (magnitude 5,2, ~4 300 années-lumière, 27 étoiles), qui, lui, se voit à l'œil nu sous bon ciel. En visuel, la nébuleuse reste ténue et grise ; c'est en astrophoto, en poses longues au filtre, que les Dragons prennent tout leur relief.
NGC 6352, NGC 6362 et la galaxie NGC 6300
Deux autres globulaires complètent le tableau : NGC 6352 (magnitude 7,8, ~19 600 années-lumière, âgé de quelque 12 milliards d'années), lâche et résoluble dès 150 mm, et NGC 6362 (magnitude 8,3, ~24 800 années-lumière), l'un des amas les plus vieux mesurés, près de 13,6 milliards d'années. Plus loin encore, NGC 6300 est une galaxie spirale barrée de type Seyfert (magnitude 8,8) à une cinquantaine de millions d'années-lumière, tapie derrière un trou noir central de quelques centaines de milliers de masses solaires.
L'Autel selon votre instrument (sous un ciel austral dégagé)
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le rectangle β–α–γ–ζ, NGC 6193 et NGC 6397 en taches floues sous ciel noir
Jumelles 10×50
40 à 90 €
NGC 6397 et NGC 6193 en boules cotonneuses, champs de Voie lactée
Télescope 100–150 mm
180 à 350 €
NGC 6397 résolu en étoiles, NGC 6352 amorcé, la double de γ Arae
200 mm+ / astrophoto
600 € et plus
les Dragons de NGC 6188, Westerlund 1, NGC 6300, la nébuleuse du Raie
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
L'autel des dieux, et sa fumée devenue la Voie lactée
IIᵉ siècle
Ptolémée inscrit l'Autel (Ara) parmi ses 48 constellations, dans l'Almageste. Les Romains y voyaient un encensoir (Turibulum), les astronomes arabes Al Mijmarah, le brasier.
1752
Depuis le cap de Bonne-Espérance, Nicolas-Louis de Lacaille catalogue NGC 6397 — bien avant qu'on sache qu'il compte parmi les amas globulaires les plus proches de nous.
1961
Bengt Westerlund repère un amas très rougi par la poussière. Il faudra des décennies pour comprendre que Westerlund 1 est le super-amas le plus massif de la Galaxie.
années 1990
La nébuleuse Hen 3-1357 révèle les raies d'une nébuleuse planétaire : on assiste, en direct, à la naissance de la plus jeune connue. Elle a déjà commencé à pâlir.
Le serment de l'Olympe
Dans la tradition grecque, l'Autel est celui sur lequel les dieux de l'Olympe, menés par Zeus, jurèrent alliance avant d'affronter les Titans et de renverser Cronos. Une fois la guerre gagnée, Zeus aurait placé l'autel au ciel en mémoire du pacte. Une autre légende, plus sombre, y voit l'autel du roi Lycaon d'Arcadie, qui servit à Zeus un festin monstrueux et fut foudroyé pour son crime.
La fumée qui trace la galaxie
La beauté du mythe tient à sa géographie céleste : l'Autel est planté au bord de la Voie lactée. Les Anciens racontaient que la fumée montant du brasier des dieux était précisément cette traînée laiteuse qui traverse le ciel. Sur les vieilles cartes, dressées depuis l'hémisphère nord, l'autel apparaît d'ailleurs à l'envers, brasier en bas — sa fumée s'élevant vers le sud, dans l'épaisseur de la Galaxie. Une image qui, ici, colle à la réalité : la portion de Voie lactée qui baigne l'Autel est bien l'une des plus riches du ciel.
L'avis de Luc
NGC 6397 aux jumelles 10×50 ressemble à une balle de coton posée dans la Voie lactée ; poussée à 120× dans un 150 mm, la balle explose en centaines de points jusqu'au centre. Encore faut-il pouvoir la viser : depuis la France métropolitaine, l'Autel ne se lève pas, et aucun matériel n'y changera rien. Une quarantaine de degrés de hauteur depuis un plateau de La Réunion en juillet, ciel sans lune, remettent tout à portée. Cet amas se garde donc pour un voyage sous les tropiques, et se promet à personne depuis Marseille.
Légères, lumineuses, sans réglage : les jumelles sont l'instrument à emporter pour un ciel qu'on ne voit qu'en voyage. Nos choix par usage et par budget.