Un petit calice d'étoiles posé sur le dos de l'Hydre, au sud du Lion. Aucune de ses étoiles ne dépasse la magnitude 3,6, et pourtant la Coupe porte l'une des plus belles histoires du ciel — et, hors du plan de la Voie lactée, deux objets qui font travailler les cosmologistes.
53
rang par surface parmi les 88 constellations (282 deg²)
26°
hauteur maximale au-dessus de l'horizon sud, depuis Paris
4
galaxies NGC à la portée d'un télescope de 200 mm
380000 al
années-lumière : distance de la galaxie fantôme Crater II
6 al
milliards d'années-lumière : le quasar-mirage RX J1131
Repérer
Un calice sur le dos de l'Hydre
La Coupe n'a aucune étoile vive pour l'annoncer : il faut aller la chercher. Le dessin, une fois trouvé, est étonnamment fidèle à son nom — quatre étoiles forment le pied et le bol d'un calice évasé, penché vers la droite. Elle occupe une case discrète du ciel de printemps, au sud du Lion, à l'ouest du Corbeau, posée sur le long serpent de l'Hydre. Depuis la France, elle passe bas : à Paris, elle ne monte qu'à 26° au-dessus de l'horizon sud, et culmine au méridien vers la fin avril, autour de 21 h. Un horizon sud dégagé, loin des lumières de la ville, change tout.
Carte : IAU / Sky & Telescope (Roger Sinnott & Rick Fienberg, CC BY 4.0)
Partez de Spica et du Corbeau
Repérez d'abord Spica, l'étoile blanche de la Vierge, basse au sud-est au printemps. À sa droite, un petit quadrilatère compact et nettement plus visible que la Coupe : c'est le Corbeau. Ces deux repères encadrent notre calice.
Glissez vers l'ouest, sur l'Hydre
Depuis le Corbeau, décalez le regard d'environ 15° vers la droite (l'ouest), en suivant le fil d'étoiles faibles de l'Hydre. La Coupe est juste au-dessus de ce dos sinueux.
Dessinez le bol
Cherchez Delta et Gamma Crateris, les deux plus nettes, puis Alkes en dessous : ensemble elles esquissent le pied et la panse de la coupe. Sous un ciel périurbain, ce sont des lueurs de magnitude 3,5 à 4,5 — un ciel noir les révèle sans effort.
Choisissez une nuit sans lune de fin avril
La Coupe étant basse et pâle, la moindre brume d'horizon ou clarté lunaire l'efface. Visez le méridien, vers 21 h fin avril, quand elle est au plus haut et traverse le minimum d'atmosphère.
Les étoiles
Deux géantes orange et une double pour l'oculaire
Delta Crateris, la plus brillante
Le paradoxe de la Coupe : son étoile la plus brillante n'est pas son alpha. C'est Delta Crateris (magnitude 3,56), une géante orange de type K0 III à environ 163 années-lumière. Elle a épuisé l'hydrogène de son cœur et fusionne désormais l'hélium ; gonflée à une vingtaine de fois le diamètre du Soleil, elle en émet une lumière ambrée que l'on devine à l'œil nu sous un bon ciel. C'est le point d'ancrage du bol de la coupe.
Alkes, la « coupe » qui donne son nom
Alkes (Alpha Crateris, magnitude 4,07) porte le nom arabe الكأس al-kās, « la coupe », officialisé par l'UAI en 2016. Autre géante orange (K1 III, ~160 années-lumière, 66 fois la luminosité du Soleil pour 12 rayons solaires), elle intrigue les astronomes par sa grande vitesse propre : elle file dans la Galaxie plus vite que ses voisines, signe qu'elle est née dans les régions internes de la Voie lactée et remonte aujourd'hui vers nous. Une étoile de passage, pas une native du quartier.
Gamma Crateris, la double à dédoubler
Gamma Crateris (magnitude 4,06, à 86 années-lumière) est la cible d'instrument de la constellation. Une étoile blanche de type A accompagnée d'une naine orange de magnitude 9,6, séparées d'environ 5 secondes d'arc : un petit télescope de 80 à 100 mm à 100× suffit à décoller le point faible du halo de la brillante. Un exercice de patience honnête, à réserver à une nuit stable.
Beta et les curiosités
Beta Crateris (magnitude 4,48), au nom arabe Al Sharasif, « les côtes », est un système d'une géante blanche A et d'une naine blanche, à quelque 266 années-lumière. Pour l'observateur curieux, deux variables discrètes : R Crateris, une semi-régulière rouge (type M7) qui oscille entre les magnitudes 9,8 et 11,2 sur environ 160 jours, et SZ Crateris, une variable à taches proche (~43 années-lumière). Aucune ne se voit à l'œil nu — elles récompensent le télescope et le carnet de notes.
Les étoiles de la Coupe d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Delta (δ)
3,56
~163 al
géante orange K0 III
la plus brillante, à l'œil nu sous bon ciel
Alkes (α)
4,07
~160 al
géante orange K1 III
teinte ambrée, forte vitesse propre
Gamma (γ)
4,06
~86 al
double A + naine orange
compagnon mag 9,6 dédoublé dès 80–100 mm
Beta (β)
4,48
~266 al
géante blanche + naine blanche
étoile faible, marque le pied du calice
R Crateris
9,8 à 11,2
—
variable semi-régulière M7
au télescope, éclat changeant sur ~160 j
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
La fenêtre sur l'Univers lointain
Loin de la Voie lactée, la Coupe n'a ni amas ni nébuleuse. Ce vide apparent est un atout : le regard file droit vers des galaxies lointaines, sans poussière pour l'arrêter.
NGC 3887 et NGC 3981, pour un bon miroir
Les deux galaxies les plus accessibles restent un défi honnête. NGC 3887, spirale barrée de magnitude 10,7 à quelque 68 millions d'années-lumière, fut découverte par William Herschel en 1785 ; elle demande un 200 mm et un ciel noir pour livrer autre chose qu'une tache pâle. NGC 3981 (magnitude ~12), aux bras spiraux déployés et perturbés, appartient au groupe de NGC 4038 : c'est une cible d'astrophotographe plus que d'œil nu.
NGC 3511, la spirale de profil
NGC 3511 (magnitude 11,0), à environ 2° à l'ouest de Beta Crateris, se présente presque par la tranche — un fuseau allongé qu'un télescope de 150 à 200 mm révèle comme une lueur ovale. Sa voisine NGC 3513 partage le même champ, à 11 minutes d'arc. Herschel les a inscrites au catalogue le 21 décembre 1786. Deux galaxies dans un seul oculaire : une récompense discrète pour qui pousse le grossissement.
Une pluie d'étoiles filantes, l'hiver
La Coupe donne aussi son nom à un essai météoritique modeste, les Êta Cratérides, actif du 11 au 22 janvier, avec un maximum vers le 16-17. Le taux est faible et le radiant bas depuis la France, mais le nom rappelle que même une constellation pâle laisse une trace dans le calendrier des observateurs.
Pourquoi ce coin de ciel est précieux
La Coupe se tient bien à l'écart du plan de la Voie lactée. Chez le Cygne ou le Sagittaire, notre propre galaxie encombre le champ de gaz, de poussière et d'étoiles. Ici, presque rien ne fait écran : le télescope perce jusqu'à des distances de plusieurs milliards d'années-lumière. C'est cette transparence qui a permis d'y débusquer deux objets parmi les plus étudiés du ciel profond — un mirage et un fantôme.
Comprendre
Un mirage et un fantôme
Invisibles dans un télescope d'amateur, mais lisibles avec des instruments spatiaux, deux objets de la Coupe pèsent lourd dans la cosmologie contemporaine.
RX J1131-1231, le quasar dédoublé par la gravité
À environ 6 milliards d'années-lumière (décalage vers le rouge z = 0,658), un quasar brille du cœur incandescent d'une galaxie. Entre lui et nous, une galaxie plus proche (z = 0,295) courbe l'espace et joue le rôle de lentille gravitationnelle : sa masse déforme la lumière du quasar en un anneau d'Einstein ponctué de quatre images du même astre. En 2014, une équipe menée par Rubens Reis (université du Michigan) a exploité ce grossissement naturel, combiné aux rayons X de Chandra et de XMM-Newton, pour réaliser la première mesure directe de la rotation d'un trou noir : celui-ci tourne à près de la moitié de la vitesse de la lumière. Sans le mirage de la Coupe, ce disque incandescent aurait été trop ténu à voir.
Crater II, la galaxie fantôme
Découverte en 2016 dans les données du relevé VST ATLAS (équipe de Gabriel Torrealba), Crater II est une galaxie naine satellite de la Voie lactée, à environ 380 000 années-lumière. Immense pour sa catégorie — un diamètre apparent de près de 62 minutes d'arc, deux fois la pleine Lune, ce qui en fait la quatrième plus grande satellite de notre galaxie — elle est pourtant si diffuse qu'elle passa longtemps inaperçue : on la surnomme le « géant débonnaire » (feeble giant). Sa dispersion de vitesse anormalement basse en fait un cas d'école pour la matière noire ; fait rare, la théorie MOND avait prédit cette valeur avant qu'on la mesure. Elle reste hors de portée d'un instrument d'amateur, mais sa seule existence a rappelé aux astronomes combien de satellites diffus restent à trouver autour de nous.
La Coupe selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le calice de Delta, Gamma et Alkes, sous un ciel noir et bas au sud
Jumelles 10×50
40 à 90 €
les étoiles du bol rassemblées, la teinte orangée de Delta
Télescope 80–100 mm
150 à 250 €
Gamma Crateris dédoublée à 100×, R Crateris selon la saison
Télescope 200 mm + ciel noir
400 à 700 €
NGC 3887, NGC 3981 et le duo NGC 3511/3513 en lueurs pâles
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Le trio du corbeau menteur
IIe siècle
Ptolémée inscrit la Coupe (Crater) dans son Almageste, parmi les 48 figures de l'Antiquité. Elle y forme déjà un ensemble avec le Corbeau et l'Hydre, sur le dos desquels elle repose.
1785 & 1786
William Herschel balaie ce coin de ciel et y catalogue plusieurs galaxies faibles, dont NGC 3887 (1785) et le couple NGC 3511 / NGC 3513 (21 décembre 1786), bien avant qu'on sache ce qu'était une galaxie.
2014
Grâce au mirage gravitationnel de RX J1131-1231, une équipe mesure pour la première fois la rotation d'un trou noir : il tourne à près de la moitié de la vitesse de la lumière.
2016
Le relevé VST ATLAS révèle Crater II, une galaxie naine « fantôme » de 380 000 années-lumière — l'une des satellites les plus diffuses connues de la Voie lactée, précieuse pour la matière noire.
La coupe d'Apollon
Dans la mythologie grecque, la Coupe est le crater — le grand vase à mélanger le vin — d'Apollon. Le dieu, voulant offrir une libation à Zeus, envoie son oiseau sacré, le corbeau, chercher de l'eau à une source avec cette coupe. En chemin, l'oiseau repère un figuier chargé de fruits encore verts et décide d'attendre qu'ils mûrissent pour s'en régaler — négligeant sa mission des jours durant.
Le mensonge et le châtiment
Revenu en retard, le corbeau saisit dans ses serres un serpent d'eau — l'Hydre — et prétend devant Apollon que la bête gardait la source et l'avait empêché de puiser. Le dieu, qui voit tout, perce le mensonge à jour. Pour punir la gourmandise et la ruse de son oiseau, il le cloue au ciel aux côtés de la Coupe et de l'Hydre : le serpent s'interpose à jamais entre le corbeau et le vase, si bien que l'oiseau, dévoré d'une soif éternelle, ne pourra jamais boire.
Trois constellations, une seule histoire
C'est ce qui rend la Coupe indissociable de ses voisines. Le Corbeau (Corvus), la Coupe (Crater) et l'Hydre (Hydra) s'alignent le long du dos du serpent, et les Anciens y lisaient un seul récit, pas trois figures séparées. Certains y voyaient une leçon sur la procrastination punie ; d'autres une explication du croassement rauque du corbeau, la gorge desséchée avant que les figues ne mûrissent. Repérer la Coupe, c'est donc apprendre à lire tout ce coin du ciel de printemps comme une fable.
Une figure sans zodiaque, mais pas sans intérêt
La Coupe n'est ni zodiacale, ni spectaculaire : rien qui accroche l'œil du promeneur. Mais c'est justement une bonne école. Elle oblige à se repérer par les voisines, à distinguer des étoiles de magnitude 4, à pousser un télescope sur des cibles exigeantes — et elle récompense la curiosité de qui sait qu'un ciel pauvre en apparence peut cacher un quasar-mirage et une galaxie fantôme.
L'avis de Luc
Jamais plus de 26° de hauteur sous nos latitudes : la Coupe disparaît à la moindre brume d'horizon, et elle ne s'ouvre pas une soirée. Une nuit noire de fin avril, à la campagne, γ Crateris pointée à 100× dans un 100 mm fait décoller son petit compagnon de magnitude 9,6 — c'est une jolie preuve que la nuit est stable, et cela vaut le détour. Les galaxies attendent un 200 mm et un ciel vraiment noir pour livrer des taches grises. C'est peu, et c'est honnête.