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Observer · Constellations

Le Dauphin

Un petit losange d'étoiles saute à l'est d'Altaïr, à côté du Triangle d'été. On le reconnaît d'un coup d'œil, on retient son nom en une soirée, et il cache deux secrets : une signature dissimulée dans le nom de ses étoiles, et un cercueil.

69
au classement des 88 constellations, par surface (189 deg²)
0
objet de Messier : Charles Messier n'en a catalogué aucun ici
3
cibles réelles au télescope : NGC 6934, NGC 7006, NGC 6891
2
novae y ont flambé à l'œil nu, en 1967 puis en 2013
5 mois
de visibilité, de juillet à novembre

Repérer

Un losange, une queue, et c'est réglé

Le Dauphin tient dans une main tendue vers le ciel. Quatre étoiles serrées dessinent un petit losange, prolongé par une cinquième un peu à l'écart qui figure la queue. Rien à voir avec les grandes figures étirées comme le Cygne : ici, tout est compact, ramassé sur à peine 3 ou 4 degrés. C'est justement ce qui le rend facile — une fois vu, on ne le confond avec rien. Le losange se lève à l'est d'Altaïr, l'étoile la plus au sud du Triangle d'été, à une douzaine de degrés à peine. Cherchez d'abord Altaïr, glissez le regard vers l'est, et le petit paquet d'étoiles vous attend.
Carte de la constellation du Dauphin : le losange du cercueil de Job et la queue
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Partez du Triangle d'été

    Trois étoiles vives structurent le ciel de juillet à octobre : Véga, Deneb et Altaïr. C'est Altaïr, la plus basse et la plus au sud, qui sert de tremplin vers le Dauphin.

  2. Sautez à l'est d'Altaïr

    À une douzaine de degrés à l'est d'Altaïr, soit un peu plus qu'une main en poing fermé à bout de bras, un petit groupe d'étoiles se détache du fond. Vous y êtes presque.

  3. Repérez le losange

    Quatre étoiles de magnitude 3 à 4 forment une figure en cerf-volant : Sualocin, Rotanev, Gamma et Delta. C'est le corps du dauphin, l'astérisme que les anciens appelaient le cercueil de Job.

  4. Suivez la queue

    Une cinquième étoile, Epsilon, se tient un peu au sud-ouest du losange : elle marque la nageoire caudale. Le dauphin saute alors hors de l'eau, tête la première, exactement comme sur les vieilles cartes.

Les étoiles

Deux noms qui se lisent à l'envers

Rotanev et Sualocin, la farce d'un astronome

Les deux étoiles de l'ouest du losange portent des noms qui ne ressemblent à rien de connu : Sualocin (α, magnitude 3,8) et Rotanev (β, magnitude 3,6, la plus brillante de la constellation). Ils sont apparus pour la première fois dans le catalogue de l'observatoire de Palerme, en 1814. Retournez-les lettre à lettre : Sualocin devient Nicolaus, Rotanev devient Venator. Mis bout à bout, cela donne Nicolaus Venator — la forme latinisée de Niccolò Cacciatore (1770-1841), l'assistant puis successeur de Giuseppe Piazzi à Palerme. L'homme s'était discrètement baptisé deux étoiles. Personne n'y vit rien pendant près d'un demi-siècle, jusqu'à ce que le pasteur anglais Thomas Webb perce l'anagramme et la publie. C'est le seul cas connu d'un astronome glissé sous son propre nom dans le ciel.

Gamma du Dauphin, la belle double

Au coin est du losange, Gamma Delphini est le vrai bijou de la constellation. À l'œil nu, une seule étoile de magnitude 4 ; dans une lunette de 100 mm poussée à 100×, elle se sépare en deux, distantes d'environ 10 secondes d'arc. Les deux composantes, de magnitudes 4,3 et 5,2, montrent un léger contraste de teinte — l'une plutôt jaune-or, l'autre plus pâle, tirant sur le vert citron selon les observateurs. Elles mettent quelque 3 000 ans à boucler leur orbite l'une autour de l'autre. La primaire abrite un candidat planète géante, d'au moins 70 % de la masse de Jupiter, repéré par la méthode des vitesses radiales.

Le reste du losange

Delta Delphini (magnitude 4,4) complète la figure : c'est une variable de type Delta Scuti, dont l'éclat oscille très légèrement en quelques heures. Epsilon Delphini, la queue, brille à la magnitude 4,0 ; son nom traditionnel, Aldulfin, dérive de l'arabe et signifie « le dauphin ». Aucune de ces étoiles n'est spectaculaire prise seule — c'est leur assemblage serré qui fait tout le charme du Dauphin, et qui explique qu'on le retienne du premier soir.

Une étoile venue d'ailleurs

Curiosité de frontière : Rho Aquilae, une étoile de magnitude 4,9, portait le nom de l'Aigle voisin. En 1992, le lent balancier de la précession des équinoxes lui a fait franchir la limite officielle et entrer dans le Dauphin. Elle garde pourtant son ancien nom, comme un passeport périmé — un rappel que les frontières célestes bougent, très lentement, sous nos pieds.
Les étoiles du Dauphin d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Rotanev (β) 3,6 ~101 al sous-géante jaune F5 la plus brillante, coin sud du losange
Sualocin (α) 3,8 ~254 al sous-géante bleu-blanc B9 coin nord du losange, à l'œil nu
Gamma (γ) 4,3 et 5,2 ~101 al double or et pâle dédoublée dès 100× dans une 100 mm
Delta (δ) 4,4 ~223 al variable Delta Scuti à l'œil nu, éclat quasi stable
Epsilon (ε) 4,0 ~330 al géante bleue, « Aldulfin » la queue, au sud-ouest du losange

Le ciel profond

Trois cibles discrètes, et zéro Messier

NGC 6934, la boule d'étoiles accessible

C'est la cible de choix, tout près de l'étoile Epsilon. NGC 6934 (Caldwell 47) est un amas globulaire de magnitude 8,8, à quelque 52 000 années-lumière, découvert par William Herschel en 1785. Dans un petit télescope de 3 pouces, il apparaît comme une tache ronde et floue, sans plus. Il faut viser plus gros pour l'ouvrir : à partir de 300 mm et vers 200×, par bonne nuit, la périphérie commence à se piqueter d'étoiles. C'est un objet honnête, à la portée d'un débutant équipé d'un 114 mm sous un ciel correct.

NGC 7006, au bout du monde

Voisin de Gamma, NGC 7006 (Caldwell 42) est un autre amas globulaire, mais d'un tout autre genre : il se tient à environ 137 000 années-lumière, aux confins du halo galactique, presque hors de notre Galaxie. De si loin, il ne montre à la magnitude 10,6 qu'une pastille cotonneuse de moins de 3 minutes d'arc, impossible à résoudre en étoiles pour un amateur. On ne le vise pas pour le détail, mais pour la vertige de savoir ce qu'on regarde : l'un des amas les plus lointains qu'on puisse encore attraper depuis un jardin.

NGC 6891, le petit disque bleu

Troisième cible, plus exigeante : NGC 6891, une nébuleuse planétaire de magnitude 10 environ, à quelque 7 200 années-lumière. C'est l'enveloppe de gaz soufflée par une étoile mourante. Dans un instrument de 150 mm ou plus, elle se montre comme un minuscule disque bleuté, à peine plus étalé qu'une étoile — d'où le piège : sans grossir fort, on passe dessus sans la voir. Un filtre à bande étroite aide à la détacher du fond.

Pourquoi aucun Messier

Le Dauphin est le seul grand absent du catalogue de Charles Messier dans ce coin du ciel, et ce n'est pas un hasard. Messier chassait les objets flous susceptibles de tromper les chercheurs de comètes ; ses cibles étaient plutôt brillantes. Or les trois trésors du Dauphin sont soit trop ténus, soit trop lointains pour qu'un instrument du XVIIIe siècle les remarque. La constellation est donc restée vierge de Messier — une raison de plus de la travailler à l'instrument moderne.
Le Dauphin selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu le losange complet et la queue, dès un ciel de campagne
Jumelles 10×50 40 à 90 € le losange détaché, les couleurs, NGC 6934 en soupçon flou
Télescope 114 mm 180 à 260 € Gamma dédoublée, NGC 6934 en tache ronde, NGC 6891 amorcée
200–300 mm 350 à 700 € NGC 6934 qui se piquette, NGC 7006 vu, le disque de NGC 6891

Mythologie

Un messager de la mer, et un cercueil

L'entremetteur de Poséidon

La première légende fait du Dauphin un diplomate. Poséidon, dieu de la mer, s'était épris de la néréide Amphitrite, qui le fuyait pour préserver sa liberté et s'était cachée au loin. Le dieu lança ses émissaires à sa recherche. C'est un dauphin qui la retrouva et sut plaider assez bien la cause de Poséidon pour la convaincre de revenir l'épouser. Reconnaissant, le dieu récompensa son messager en fixant son image parmi les étoiles.

Le dauphin d'Arion

La seconde légende repose sur un personnage réel : Arion, poète et musicien du VIIe siècle avant notre ère. Rentrant en Grèce chargé de l'or gagné lors d'une tournée en Italie du Sud, il fut menacé de mort par l'équipage qui convoitait sa fortune. Il obtint de chanter une dernière fois, puis se jeta à la mer. Un dauphin, charmé par sa musique, le prit sur son dos et le porta sain et sauf jusqu'au rivage. Le ciel garde le dauphin tout près de la Lyre, l'instrument d'Arion.

Le cercueil de Job

Le losange central — Sualocin, Rotanev, Gamma et Delta — a hérité au fil des siècles d'un surnom inattendu : le cercueil de Job. La figure évoque en effet une longue caisse rectangulaire, une bière posée sur le fond du ciel. L'origine exacte du nom s'est perdue, mais il a traversé les cartes anglaises et reste employé aujourd'hui pour désigner l'astérisme, sans qu'aucun texte biblique n'y soit vraiment attaché.

Une figure de toutes les cultures

Le Dauphin fait partie des 48 constellations que Ptolémée a listées au IIe siècle, et il n'a jamais quitté les cartes depuis. Sa forme ramassée et bondissante se prêtait bien à l'image d'un animal marin sautant hors des flots. C'est l'une des rares petites constellations dont le dessin d'origine se laisse encore reconnaître sans effort — le losange saute vraiment aux yeux.

Un peu d'histoire

Deux étoiles nouvelles en un demi-siècle

  1. 1814

    Le catalogue de Palerme fait paraître les noms Sualocin et Rotanev. Nul ne remarque encore qu'ils cachent, lus à l'envers, la signature de l'astronome Niccolò Cacciatore.

  2. 1859

    Le pasteur et astronome anglais Thomas Webb perce l'anagramme et la publie. Le tour de Cacciatore est enfin découvert, près de cinquante ans après.

  3. 1967

    George Alcock, chasseur de novae aux jumelles, débusque HR Delphini. Étoile « nouvelle » très lente, elle grimpe jusqu'à la magnitude 3,5 en décembre, visible à l'œil nu, après un lent parcours de plusieurs mois.

  4. 2013

    Nova Delphini 2013 (V339 Del) éclate à son tour et atteint la magnitude 4,3. Des milliers d'amateurs la suivent nuit après nuit : la petite constellation offre sa seconde étoile invitée en cinquante ans.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Le losange du Dauphin tient tout entier dans le champ, et c'est le premier dessin qu'un enfant reconnaît seul dans le ciel : cela suffit à en faire une cible de choix. La suite se joue sur γ Delphini, centrée à 100× dans une lunette de 100 mm — la double se sépare, l'or et le pâle apparaissent, et l'idée qu'une étoile puisse en cacher deux devient concrète. NGC 6934 se garde pour une nuit noire et un 200 mm : en dessous, c'est une simple tache, et la déception guette.

Continuer

À explorer autour du Dauphin

Champ large de la Voie lactée d'été : la bande laiteuse traverse le ciel en diagonale, deux étoiles bleues brillantes de part et d'autre Se repérer dans le ciel d'été Le Triangle d'été, Altaïr et la manière de sauter d'une figure à l'autre. Les Dentelles du Cygne : deux longs rubans de gaz bleu et rose étirés en travers d'un champ d'étoiles, de part et d'autre d'une étoile brillante Le Cygne, à deux pas au nord La Croix du Nord, Albireo et les Dentelles, dans la même région du ciel. L'amas globulaire NGC 6934, pelote d'étoiles blanches très serrées au centre et diffuses sur les bords Viser les amas et nébuleuses Comment débusquer un globulaire ou une nébuleuse planétaire, instrument par instrument.

Quel instrument pour le Dauphin ?

Les jumelles posent le losange, un 114 mm dédouble Gamma, un 200 mm ouvre NGC 6934. Nos choix par usage et par budget.

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