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Observer · Constellations

L'Éridan

Un fleuve d'étoiles part du pied d'Orion et coule vers le sud sur une longueur que nulle autre constellation n'égale. On en suit la source depuis la France en hiver ; son embouchure, elle, reste sous l'horizon. En chemin, deux jumelles du Soleil, une étoile aplatie par sa rotation, et l'un des plus grands vides de l'Univers.

6
au classement des 88 constellations par surface (1 138 deg²)
9
rang d'Achernar parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
35 %
de renflement à l'équateur d'Achernar : l'étoile la plus aplatie connue
16 al
distance de 40 Eridani, la « patrie de Vulcain » dans Star Trek
1 Gal
l'étendue de l'Éridanus Supervoid, le plus grand vide connu (milliard d'al)

Repérer

Remontez le fleuve depuis le pied d'Orion

L'Éridan n'a pas de figure à reconnaître d'un coup d'œil : c'est un long ruban d'étoiles moyennes qui zigzague, sans astérisme marquant. Le point d'entrée, lui, est le plus facile du ciel d'hiver. Repérez Rigel, le pied bleu d'Orion : juste à côté, à un peu plus de 3° au nord-ouest, brille Cursa (β Eridani), la source du fleuve. De là, le cours descend vers l'ouest, fait une grande boucle en zigzag par Zaurak (γ), puis file vers le sud-ouest et sort du champ français avant même d'atteindre son embouchure. Le fleuve court sur plus de 60° de déclinaison, de l'équateur céleste jusqu'à −58° : une amplitude que ne partage aucune autre constellation.
Carte de la constellation de l'Éridan : le fleuve serpente de Cursa, près de Rigel, jusqu'à Achernar tout au sud
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Partez de Rigel, en bas d'Orion

    Le pied bleuté d'Orion domine le sud en janvier vers 21 h. C'est votre balise : la source du fleuve est juste à côté, personne ne s'y trompe.

  2. Sautez à Cursa, à un doigt de Rigel

    À un peu plus de 3° au nord-ouest de Rigel, Cursa (magnitude 2,8) marque le départ. Les Anciens l'appelaient « le tabouret » sur lequel Orion pose le pied.

  3. Suivez le zigzag vers l'ouest et le sud

    De Cursa, laissez le regard glisser d'étoile moyenne en étoile moyenne : Zaurak, puis Rana, puis les méandres qui plongent vers l'horizon. Chaque maillon est peu brillant, mais la chaîne se tient.

  4. Sachez où s'arrête votre ciel

    Depuis Paris (49°N), le fleuve descend jusqu'à environ −40° au ras du sud : la fin du cours, et Achernar à −57°, restent invisibles. Il faut descendre aux Canaries ou aux Antilles pour voir l'embouchure se lever.

Les étoiles

Une source visible, une embouchure interdite

Achernar, le bout du fleuve qu'on ne voit pas

Achernar (α Eridani, magnitude 0,46) est la 9ᵉ étoile la plus brillante du ciel — et pourtant aucun observateur de métropole ne l'a jamais vue. À une déclinaison de −57°, elle ne se lève au-dessus de l'horizon qu'en dessous de 33° de latitude nord : il faut gagner les Canaries, la Guyane ou La Réunion. Son nom, de l'arabe, signifie « la fin du fleuve ». C'est une étoile bleue très chaude (type B, autour de 15 000 K) qui tourne sur elle-même à une vitesse extrême : son diamètre équatorial dépasse de 35 % son diamètre polaire. Aplatie en soucoupe par sa propre rotation, c'est l'étoile la moins sphérique connue dans la Voie lactée.

Cursa et Zaurak, les maillons visibles

Cursa (β, magnitude 2,8, à environ 89 années-lumière) est une géante blanche vingt-cinq fois plus lumineuse que le Soleil ; c'est votre point de départ, collée à Rigel. Plus bas, Zaurak (γ, magnitude 3,0, à ~200 années-lumière) est une géante rouge dont la teinte orangée se devine à l'œil nu sous un bon ciel. Ces deux-là, plus Rana (δ, magnitude 3,7, à seulement 29 années-lumière), balisent la partie du fleuve accessible depuis la France en hiver.

Acamar, l'ancien bout du fleuve — une belle double

Avant qu'on prolonge la constellation vers le sud, Acamar (θ Eridani) marquait l'embouchure : Ptolémée n'en connaissait pas plus loin, Achernar restant sous son horizon d'Alexandrie. Son nom porte, lui aussi, le sens de « fin du fleuve ». C'est une belle double : deux étoiles blanches de magnitudes 3,2 et 4,1, séparées de 8,3 secondes d'arc — un écart confortable qu'un petit télescope dédouble sans peine. Mais à −40° de déclinaison, elle rase l'horizon sud depuis la France : réservez-la à un ciel dégagé vers le sud, ou à un voyage.
Les étoiles de l'Éridan d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Depuis la France
Achernar (α) 0,46 ~140 al étoile bleue aplatie, 9ᵉ du ciel jamais : sous l'horizon (δ −57°)
Cursa (β) 2,8 89 al géante blanche facile, collée à Rigel
Zaurak (γ) 3,0 ~200 al géante rouge à l'œil nu, teinte orangée
Rana (δ) 3,7 29 al sous-géante proche à l'œil nu sous bon ciel
Acamar (θ) 3,2 + 4,1 167 al double blanche (8,3″) rase le sud, petit télescope
ε Eridani 3,7 10,5 al naine orange, système planétaire à l'œil nu, ~3° à l'est de δ
40 Eridani (Keid) 4,4 16,3 al triple, naine blanche facile aux jumelles, naine blanche au télescope

Nos voisines

Deux étoiles proches, deux mondes de science-fiction

L'Éridan abrite deux des étoiles les plus proches qu'on puisse pointer à l'œil nu depuis un jardin. Toutes deux sont devenues des lieux de fiction — preuve que la proximité fait rêver bien avant qu'on y aille. Elles ne paient pas de mine dans l'oculaire : ce sont des points, comme les autres. Ce qu'on regarde, ici, c'est leur adresse.
Vue d'artiste du système d'ε Eridani : une planète géante et le disque de débris qui entoure l'étoile
Système d'ε Eridani (vue d'artiste) — NASA, ESA, G. Bacon (domaine public)

ε Eridani, une jeune sœur du Soleil à 10,5 al

ε Eridani (magnitude 3,7), à 10,5 années-lumière, est la 3ᵉ étoile la plus proche visible à l'œil nu. C'est une naine orange (type K2, 0,82 masse solaire) plus petite et plus froide que le Soleil, et surtout beaucoup plus jeune : à peine un milliard d'années. Autour d'elle tourne une planète géante confirmée, ε Eridani b (nommée AEgir), d'environ une masse de Jupiter, sur une orbite de 7,3 ans. Deux ceintures de débris, jusqu'à 65 unités astronomiques, en font un système solaire encore en chantier. Dès 1960, Frank Drake la choisit comme l'une des deux premières cibles du projet Ozma, la toute première écoute de signaux extraterrestres. La radio n'a rien capté — mais l'étoile est restée un décor familier de la science-fiction.

40 Eridani, la naine blanche facile de Vulcain

40 Eridani (Keid, magnitude 4,4, à 16,3 années-lumière) est un système triple. La principale, une naine orange, se voit à l'œil nu. Mais l'intérêt tient à sa compagne : 40 Eridani B (magnitude 9,5) est la naine blanche la plus facile à observer du ciel — un petit télescope la sépare de l'étoile principale. Découverte comme « blanche et faible » en 1910, elle fut la première du genre reconnue : le cadavre ultra-dense d'une étoile morte, gros comme la Terre mais lourd comme la moitié du Soleil. La troisième, une naine rouge à éruptions, complète le tableau. Dans Star Trek, 40 Eridani A est le soleil de Vulcain, la planète natale de M. Spock.

Le ciel profond

Une spirale d'école et un œil dans le fleuve

NGC 1300, la spirale barrée des manuels

NGC 1300 (magnitude 11,4, à 61 millions d'années-lumière) est la galaxie que tous les manuels montrent pour illustrer une spirale barrée : une barre d'étoiles traverse son centre, d'où partent deux bras enroulés en volute presque parfaite. Large de 110 000 années-lumière, elle cache même une « spirale dans la spirale » de 3 300 années-lumière au cœur. Le portrait signé Hubble en 2005 est un classique de l'astronomie. À l'oculaire, n'attendez pas ce détail : il faut un télescope d'au moins 200 mm et un ciel noir pour en deviner la barre floue.

NGC 1535, l'« Œil de Cléopâtre »

NGC 1535 (magnitude 9,6) est une nébuleuse planétaire — le linceul de gaz d'une étoile mourante — surnommée l'Œil de Cléopâtre pour son double anneau bleu-vert. C'est l'objet du ciel profond le plus accessible du fleuve : un télescope de 100 à 150 mm à fort grossissement en montre le disque net, sensiblement plus petit qu'une planète mais bien réel. Un filtre OIII en renforce le contraste.

La Tête de Sorcière, allumée par Rigel

IC 2118, la Tête de Sorcière, est une nébuleuse par réflexion : elle ne brille pas d'elle-même, elle renvoie la lumière de Rigel, toute proche dans Orion. Son profil de vieille femme lui vaut son nom. Très ténue (magnitude d'ensemble ~13), elle échappe presque à l'observation visuelle et reste avant tout une cible photographique — mais son bleu profond, sur les images, est l'un des plus purs du ciel d'hiver.

NGC 1291, l'anneau lointain

Plus au sud, NGC 1291 (magnitude 9,4, à 33 millions d'années-lumière) est une galaxie à anneau : un vieux bulbe entouré d'un cerceau d'étoiles. Sa faible hauteur au-dessus de l'horizon la rend difficile depuis la France ; elle appartient au domaine des observateurs plus au sud, comme la plupart des trésors du bas du fleuve.

Aller très loin

Le plus grand vide connu de l'Univers

Rien de tout cela ne se voit dans un télescope, mais c'est peut-être ce que l'Éridan a de plus vertigineux. En 2004, la sonde WMAP a repéré, dans la direction de la constellation, une tache anormalement froide du fond diffus cosmologique — la lumière la plus ancienne de l'Univers. Ce « point froid » est environ 70 microkelvins plus froid que la moyenne, là où les fluctuations habituelles n'en font que 18. Le satellite Planck l'a confirmé en 2013 : ce n'est pas un artefact.
Le « point froid » du fond diffus cosmologique, tache anormalement froide détectée dans la direction de l'Éridan
Le « point froid » du fond diffus — WMAP / NASA (domaine public)

Un trou d'un milliard d'années-lumière

L'explication la plus solide est un supervide — l'Éridanus Supervoid — une région où les galaxies manquent, mesurant de l'ordre d'un milliard d'années-lumière de large (jusqu'à 1,8 milliard selon les études), centrée à quelque 3 milliards d'années-lumière. C'est de loin le plus grand vide identifié dans l'Univers connu. La lumière du fond cosmologique qui le traverse perd un peu d'énergie en le franchissant, par un mécanisme appelé effet Sachs-Wolfe intégré : le vide refroidit, très légèrement, la carte du ciel qu'on observe derrière lui.

L'hypothèse qui fait rêver

Le supervide n'explique peut-être pas tout le déficit de température, et c'est là que les physiciens s'autorisent des idées plus folles. Certains ont avancé une « texture cosmique », cicatrice d'une transition de phase de l'Univers primordial. D'autres, comme Laura Mersini-Houghton, ont proposé que le point froid soit l'empreinte laissée par un autre univers, marqué sur le nôtre par une intrication quantique entre univers voisins. Rien n'est tranché — mais dans cette portion de fleuve d'apparence quelconque se joue l'une des énigmes ouvertes de la cosmologie.

Histoire

D'un fleuve mythique aux univers parallèles

  1. IIᵉ siècle

    Ptolémée catalogue le fleuve dans l'Almageste, mais l'arrête à Acamar (θ) : plus au sud, l'horizon d'Alexandrie masque le reste du cours.

  2. vers 1600

    Les navigateurs européens, cartographiant le ciel austral, prolongent le fleuve jusqu'à sa vraie source lumineuse et lui donnent son étoile α : Achernar, « la fin du fleuve ».

  3. 1910

    On découvre que 40 Eridani B, faible compagne, est blanche : c'est la première naine blanche reconnue comme telle, un type d'étoile morte jusque-là insoupçonné.

  4. 1960

    Frank Drake pointe le radiotélescope de Green Bank vers ε Eridani : le projet Ozma, première écoute scientifique d'un éventuel signal extraterrestre, est né.

  5. 2004

    La sonde WMAP repère un « point froid » anormal dans l'Éridan — l'anomalie la plus discutée du fond diffus cosmologique.

  6. 2005

    Hubble livre le portrait de NGC 1300, qui devient l'image de référence des galaxies spirales barrées.

La chute de Phaéton

Le fleuve, dans le mythe grec, est celui où tomba Phaéton. Fils du dieu du Soleil Hélios, il obtint de conduire le char solaire pour un jour. Mais les chevaux, sentant une main trop légère, s'emballèrent : le char monta trop haut, brûlant le ciel, puis plongea trop bas, embrasant la Terre. Pour arrêter le désastre, Zeus foudroya l'imprudent, qui chuta enflammé dans les eaux de l'Éridan. C'est l'une des rares constellations qui figure non un personnage, mais un lieu — le fleuve où finit l'histoire.

Un fleuve, plusieurs rivières

Quel fleuve, au juste ? L'Antiquité n'a jamais tranché. Ératosthène y voyait le Nil ; d'autres auteurs, grecs puis latins, l'ont identifié au d'Italie, où la légende situait la chute de Phaéton, ou encore à l'Euphrate. Le nom même d'Éridan reste d'origine incertaine. Peu importe : la constellation garde de tous ces récits la même idée — une longue eau qui coule d'un bout du ciel à l'autre, sans qu'on en voie jamais toute la course d'un seul lieu.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Voir de ses yeux une naine blanche vaut dix nébuleuses photogéniques : 40 Eridani, magnitude 9,5, une étoile morte de la taille de la Terre, se tient à 100× dans un 130 mm. C'est l'aboutissement d'un jeu de piste plus que d'un spectacle — on part de Rigel, on remonte le fleuve d'étoile en étoile, et l'on s'arrête sur les deux voisines du Soleil. Achernar, elle, ne se lèvera jamais sous nos latitudes : il faut descendre jusqu'aux Canaries pour l'ajouter au tableau.

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À explorer autour de l'Éridan

La constellation d'Orion Orion, le voisin qui donne la source Rigel, la Grande Nébuleuse, le Baudrier : la constellation-repère du ciel d'hiver, juste au-dessus du fleuve. Carte d'Orion : les trois étoiles du Baudrier au centre, Bételgeuse et Rigel aux angles, avec le Taureau au nord-ouest et le Grand Chien au sud-est Se repérer dans le ciel d'hiver Le Baudrier, Sirius, Aldébaran : comment naviguer d'une constellation à l'autre, et remonter jusqu'au fleuve. Bande de la Voie lactée aux teintes bleues et roses au-dessus d'une ligne de collines sombres, ciel piqué d'étoiles Observer les galaxies et les nébuleuses Ce qu'un télescope montre vraiment des galaxies et des nébuleuses, et le diamètre que réclament les plus lointaines.

Quel instrument pour remonter le fleuve ?

Des jumelles pour balayer la tête du fleuve, un télescope de 130 mm pour la naine blanche de 40 Eridani et l'Œil de Cléopâtre. Nos choix par usage et par budget.

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