La troisième plus petite constellation du ciel est aussi l'une des plus faciles à reconnaître : quatre étoiles alignées dessinent pour de vrai une flèche encochée, juste au-dessus d'Altaïr. Sa petite taille cache une matière rare — un amas globulaire longtemps mal classé, et deux étoiles qui ont changé sous les yeux des astronomes.
3
plus petite des 88 constellations, par la surface (80 deg²)
4
étoiles alignées suffisent à dessiner la flèche
274
années-lumière jusqu'à Gamma, la pointe de la flèche
71
l'amas globulaire M71, cible d'un petit télescope
4 mois
de visibilité, de juillet à octobre
Repérer
Une flèche qui ressemble à une flèche
La plupart des constellations demandent de l'imagination. Pas la Flèche : quatre étoiles en ligne forment une hampe, deux petites étoiles à un bout figurent l'empennage, et l'ensemble pointe franchement vers l'est. C'est l'un des rares dessins du ciel où le nom colle à ce qu'on voit. Les Grecs l'appelaient déjà Oïstos, « la flèche », et Ptolémée l'avait rangée parmi ses 48 constellations. Elle tient dans un mouchoir — à peine 80 degrés carrés, la troisième plus petite du ciel derrière le Petit Cheval et la Croix du Sud — mais elle est plantée en pleine Voie lactée d'été, sur un fond d'étoiles serré qui la met en valeur.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez du Triangle d'été
Repérez les trois étoiles vives qui dominent le ciel de juillet à septembre : Véga, Deneb et Altaïr. La Flèche se cache dans le triangle qu'elles forment, côté Altaïr.
Montez juste au-dessus d'Altaïr
Altaïr, la plus au sud du Triangle, est votre balise. Remontez de quelques degrés vers le nord : vous quittez l'Aigle et vous entrez dans un espace calme entre deux jalons.
Encadrez-la entre le Dauphin et le Petit Renard
À gauche brille le petit losange du Dauphin ; au-dessus s'étend le Petit Renard, discret. La Flèche se glisse pile entre les deux, horizontale, minuscule mais nette.
Balayez aux jumelles vers le 25 août
Vers 21 h fin août, la Flèche passe au méridien, presque au zénith depuis la France (près de 59° de hauteur à Paris). Un balayage aux jumelles 10×50 la détache d'un coup sur le fond laiteux.
Les étoiles
Quatre étoiles pour un dessin, aucune vedette
Gamma, la pointe orangée
L'étoile la plus brillante de la constellation n'est pas l'Alpha, mais Gamma Sagittae (magnitude 3,47), qui marque la pointe de la flèche. C'est une géante orangée de type K5 III, à environ 274 années-lumière ; sa teinte chaude se devine déjà aux jumelles, posée à l'extrémité est de l'alignement. Elle brille comme quelque 640 soleils, mais reste modeste dans notre ciel : la Flèche n'a aucune étoile de première grandeur, ce qui explique qu'on la manque tant qu'on ne sait pas où regarder.
Delta, la hampe et son secret double
Au milieu de la hampe, Delta Sagittae (magnitude 3,68), à quelque 448 années-lumière, cache un couple serré : une géante rouge lumineuse (M2 II) accompagnée d'une étoile bleu-blanc (B6). L'écart est trop faible pour un instrument d'amateur, mais le contraste de leurs deux natures — une vieille géante froide et une jeune étoile chaude liées par la gravité — en fait l'un des systèmes les plus étudiés de la constellation.
Alpha et Bêta, l'empennage à égalité
Fait rare, l'Alpha et la Bêta de la Flèche affichent presque la même magnitude — autour de 4,4 — et forment ensemble les plumes de l'empennage. L'Alpha, nommée Sham (« la flèche » en arabe), est une géante brillante jaune (G1 II) située à quelque 600 années-lumière. Ni l'une ni l'autre n'éclipse Gamma : ici, ce sont l'alignement et la symétrie qui font l'étoile, pas l'éclat.
15 Sagittae, un jumeau du Soleil
À l'écart du dessin, 15 Sagittae (magnitude 5,8), à seulement 57 années-lumière, est une analogue solaire (G0 V) presque identique à notre étoile. On lui a découvert en 2002 un compagnon substellaire : une naine brune de type L4, environ 69 fois la masse de Jupiter, trop petite pour s'allumer en vraie étoile. Un rappel que même une constellation minuscule abrite des mondes.
Les étoiles de la Flèche d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Sa place dans la flèche
Gamma (γ)
3,47
~274 al
géante orangée K5 III
la pointe
Delta (δ)
3,68
~448 al
géante rouge + compagne bleue
le milieu de la hampe
Sham (α)
4,4
~600 al
géante brillante jaune G1 II
l'empennage
Bêta (β)
4,4
~470 al
géante jaune G8
l'empennage
15 Sagittae
5,8
57 al
jumeau du Soleil + naine brune
hors dessin, à l'écart
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
M71, l'amas qui a changé de famille
Un cas limite entre deux catégories
M71 (NGC 6838), niché sous la hampe de la flèche, a longtemps troublé les astronomes. Découvert par Philippe Loys de Chéseaux en 1746 et catalogué par Messier en 1780, il paraissait trop lâche, trop peu concentré pour un amas globulaire, et plus riche en métaux qu'eux. Jusque dans les années 1970, on le classait donc comme un amas ouvert dense. C'est l'analyse fine de ses étoiles — une « branche horizontale » courte, signature typique des globulaires — qui a tranché : M71 est bien un amas globulaire, simplement l'un des plus diffus qu'on connaisse.
Ce que vous en verrez vraiment
À la magnitude 8,2, M71 est hors de portée de l'œil nu mais accessible dès un petit télescope de 114 mm. Il s'étend sur 7 minutes d'arc — un quart de pleine lune — pour un diamètre réel de 27 années-lumière, à 13 000 années-lumière de nous. Vieux de 9 à 10 milliards d'années, il apparaît comme une tache granuleuse et floue ; un instrument de 150 mm commence à résoudre ses étoiles périphériques en poussière scintillante.
La nébuleuse du Collier, pour les images
À la frontière de la Flèche se cache la nébuleuse du Collier, un anneau de gaz d'environ 2 années-lumière de large à 15 000 années-lumière. Elle est née il y a quelques milliers d'années quand une géante a englouti sa compagne, projetant un collier de perles brillantes. Magnifique en photo, elle reste hors de portée visuelle (magnitude 15 et plus) : c'est une cible d'imagerie, pas d'oculaire, et il faut le savoir avant de la chercher en vain.
Gris à l'oculaire, et c'est normal
Les deux images de M71 ci-dessus montrent le même amas : à gauche, la vue de Hubble, piquée et coloriée ; à droite, ce qu'un télescope d'amateur en tire vraiment. À l'oculaire, l'écart se creuse encore — un flocon gris, sans la moindre couleur. Rien d'une déception : c'est la vraie lumière, vieille de 13 000 ans, qui atteint enfin votre rétine. La photo se mérite après coup, pas avant d'avoir posé l'œil dessus.
Comprendre
Hubble contre l'oculaire, le même M71
Faites glisser le curseur : à gauche, M71 tel qu'un télescope d'amateur le capte ; à droite, la vue du télescope spatial Hubble.
M71 : télescope d'amateur puis Hubble
La Flèche selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
l'alignement des quatre étoiles, sous un ciel de campagne
Jumelles 10×50
40 à 90 €
la flèche détachée du fond, M71 en tache floue, la couleur de Gamma
Télescope 114–130 mm
180 à 300 €
M71 net et granuleux, les teintes des étoiles de la hampe
150–200 mm
300 à 600 €
M71 résolu en étoiles, et la traque de WZ Sagittae en éruption
Aucune ligne ne correspond au filtre.
L'exceptionnel
Deux étoiles qui évoluent sous nos yeux
WZ Sagittae, la nova naine la plus célèbre
Invisible la plupart du temps vers la magnitude 15, WZ Sagittae se réveille brutalement pour atteindre la magnitude 8 — un bond de 7 à 8 magnitudes. C'est un couple serré : une naine blanche de 0,85 masse solaire qui aspire la matière d'une compagne minuscule (une naine de type L, à peine plus qu'une naine brune), le tout bouclé en seulement 82 minutes. À 147 années-lumière, c'est l'une des variables cataclysmiques les plus proches, et le prototype de toute une classe d'étoiles.
Un rendez-vous tous les 33 ans
Ses éruptions sont rares et régulières : 1913, 1946, 1978, 2001, soit un intervalle d'environ 33 ans — l'un des plus longs connus pour une nova naine. Celle de 2001, surveillée dans le monde entier, est arrivée dix ans plus tôt que prévu et a livré des oscillations de 15 secondes, trace de la naine blanche en rotation. La prochaine est attendue vers le milieu des années 2030 : la Flèche cache donc l'un des grands rendez-vous d'observation à guetter.
FG Sagittae, l'étoile qui a viré de couleur
Encore plus rare, FG Sagittae a changé de type sous les yeux des astronomes en un siècle. Son spectre est passé de B4 (bleu) en 1955, à A5 en 1967, à F6 (jaune) en 1972, puis à K (orangé) aujourd'hui — un refroidissement d'environ 250 K par an. Dans le même temps son éclat a grimpé de la magnitude 13,7 vers 9. C'est le résultat d'un « flash » d'hélium tardif : l'étoile, déjà au centre d'une jeune nébuleuse planétaire, a « renaît » en supergéante. Un manuel d'évolution stellaire déroulé en direct, chose que presque aucune autre étoile n'offre.
Pourquoi ces deux-là comptent
Une constellation minuscule, sans étoile brillante, et pourtant deux laboratoires stellaires uniques. WZ Sge montre en accéléré comment une naine blanche vole la matière de sa voisine ; FG Sge montre en direct comment une étoile mourante change de peau. Aucune ne se voit à l'œil nu, mais toutes deux se suivent avec un instrument modeste et de la patience — c'est là que la Flèche récompense l'observateur curieux bien au-delà de sa taille.
1913
Première éruption observée de WZ Sagittae : elle bondit à la magnitude 7, puis retombe dans l'invisibilité pendant des décennies.
1946
Deuxième éruption, repérée à l'observatoire de Heidelberg — 33 ans après la première, dessinant la cadence de l'étoile.
1955 → 1972
FG Sagittae glisse du type spectral B (bleu) au type F (jaune) en dix-sept ans, un changement de couleur jamais vu aussi vite sur une étoile.
1978
Troisième éruption de WZ Sge : la spectroscopie prouve qu'il s'agit d'une nova naine, pas d'une vraie nova récurrente.
2001
Quatrième éruption, dix ans en avance, suivie dans le monde entier ; Hubble y détecte des oscillations de 15 secondes.
Nébuleuse du Collier — NASA/ESA & Hubble Heritage Team (domaine public)
Un peu d'histoire
La flèche de qui ?
La flèche d'Héraclès contre l'aigle
La tradition la plus tenace fait de cette flèche celle d'Héraclès. Pour punir Prométhée d'avoir donné le feu aux hommes, Zeus l'avait enchaîné et envoyait chaque jour un aigle lui dévorer le foie. Héraclès, passant par là, abattit l'aigle d'un trait — et l'on voit justement la constellation de l'Aigle voler juste à côté, comme frappé en plein vol. La flèche serait restée fichée au ciel en souvenir de la délivrance.
La flèche d'Apollon, la flèche d'Éros
D'autres récits l'attribuent à Apollon, qui aurait exterminé les Cyclopes forgerons de Zeus pour venger la mort de son fils Asclépios. Une version plus douce y voit le trait d'Éros (Cupidon) : la flèche de l'amour qui, décochée, fait naître les passions. Selon la version, la même petite ligne d'étoiles raconte une vengeance ou un coup de foudre — la sobriété du dessin laisse toute la place au mythe.
Oïstos, la plus ancienne des petites
Sous le nom grec d'Oïstos, la Flèche figure déjà dans l'Almageste de Ptolémée au IIe siècle, parmi les 48 constellations classiques ; les Romains la latinisèrent en Sagitta. Malgré sa taille dérisoire, elle a donc traversé près de deux mille ans de cartes du ciel sans jamais être redécoupée — preuve qu'un bon dessin vaut mieux qu'une grande surface.
Un repère pour toute la Voie lactée d'été
Petite, la Flèche est pourtant un excellent point d'ancrage. Une fois trouvée entre l'Aigle et le Dauphin, elle vous place au cœur de la Voie lactée d'été : de là, on saute vers le Cygne au nord, la Lyre à l'ouest, le Petit Renard et son fameux amas au-dessus. C'est une balise discrète, mais qui ne trompe jamais — dès qu'on l'a repérée une fois, on la retrouve toutes les nuits d'août.
L'avis de Luc
C'est la seule constellation qui ressemble vraiment à son nom, et cela suffit à remettre en selle quelqu'un persuadé de « ne jamais rien trouver ». M71 vient ensuite, à 60× dans un 114 mm : un petit flocon granuleux, très loin de l'image Hubble — et c'est précisément la leçon à faire passer. Reste une cible à noter dans un coin pour ceux qui reviendront : WZ Sagittae dort à la magnitude 15, mais vers 2030 elle bondira à 8, et ce soir-là il y aura de quoi raconter.