Un mince zigzag d'étoiles faufilé entre le Cygne, Céphée et Andromède, sans une seule étoile vive. On le rate facilement — et pourtant il cache trois vedettes de l'astrophysique moderne, dont l'objet qui a baptisé toute une famille de galaxies. Voici comment le trouver, et ce qui se joue derrière ses étoiles ternes.
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au classement des 88 constellations, par surface (201 deg²)
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magnitude 3,76 : l'étoile la plus brillante, α Lacertae, reste discrète
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objet de Messier — aucun, un vide qui trompe
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novae recensées au XXᵉ siècle : 1910, 1936 et 1950
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blazar qui a donné son nom à une classe entière : BL Lacertae
Repérer
Une petite Cassiopée, coincée dans un carrefour
Le Lézard n'a pas de dessin évident : ses étoiles principales tracent un petit zigzag en W étiré, une ligne brisée d'à peine quelques degrés. Ce W ressemble tellement à celui de sa voisine que les observateurs l'ont surnommé la « petite Cassiopée » — en beaucoup plus pâle, puisque aucune de ses étoiles ne dépasse la magnitude 3,76. On ne le trouve pas en le cherchant lui : on le trouve en repérant d'abord ses grands voisins et en visant le trou entre eux.
Carte : IAU / Sky & Telescope — R. Sinnott & R. Fienberg (CC BY 3.0)
Partez du Triangle d'été et du grand carré
En automne, repérez Deneb (dans le Cygne) haut à l'ouest, et le Carré de Pégase à l'est. Le Lézard occupe l'espace vide entre les deux, un peu au nord — une zone où l'œil ne voit d'abord « rien ».
Descendez de Céphée vers Andromède
Tracez une ligne mentale de la maison de Céphée jusqu'à la tête d'Andromède. Le Lézard est posé juste sur ce chemin, à mi-course, en lisière de la Voie lactée.
Cherchez le petit W pâle
Sous un ciel correct, laissez l'œil s'habituer : une fine ligne brisée de cinq ou six étoiles faibles se dessine. C'est lui. La plus brillante, α Lacertae, marque un des angles.
Visez la culmination vers la mi-octobre
Vers 21 h à la mi-octobre, le Lézard passe presque au zénith depuis la France. Quasi circumpolaire au nord du pays, il reste alors haut et à l'écart de la pollution lumineuse de l'horizon.
Les étoiles
Des repères modestes, et deux insolites
α Lacertae, la tête de file discrète
La plus brillante du Lézard, α Lacertae (magnitude 3,76), est une étoile blanche de la séquence principale, de type A1 V, à environ 103 années-lumière. Deux fois plus grande que le Soleil et vingt-cinq fois plus lumineuse, elle n'a rien d'exceptionnel dans l'absolu : c'est sa position, à un angle du zigzag, qui en fait le point d'ancrage de la constellation. À l'œil nu, sous un ciel de banlieue, il faut déjà la chercher.
β et 1 Lacertae, les jalons du W
β Lacertae (magnitude 4,43) est une géante jaune de type G8 III, à quelque 170 années-lumière ; elle marque l'autre extrémité de la figure. Entre les deux, 1 Lacertae (magnitude 4,15), une géante orangée K3 à près de 680 années-lumière, complète la ligne brisée. Aucune n'est un phare : ensemble, elles suffisent à peine à dessiner l'astérisme, ce qui explique qu'on passe si souvent à côté.
EV Lacertae, la naine rouge qui explose
Invisible à l'œil nu (magnitude 10,3), EV Lacertae est pourtant l'une des étoiles les plus étudiées du ciel. C'est une naine rouge de type M3,5, à seulement 16,5 années-lumière — une de nos plus proches voisines. Elle ne pèse que 0,32 masse solaire, tourne sur elle-même en 4,4 jours et n'a que ~300 millions d'années : jeune, compacte, magnétiquement furieuse. Elle est célèbre pour un superflare que nous racontons plus bas.
ADS 16402, l'étoile à planète gonflée
À l'œil, rien : ADS 16402 est un couple d'étoiles semblables au Soleil, de magnitude 10, à environ 520 années-lumière. Mais l'une d'elles, ADS 16402 B, héberge HAT-P-1b, une des premières « planètes gonflées » découvertes — un monde plus gros que Jupiter et moins dense que l'eau. Là encore, c'est un télescope de recherche, pas votre oculaire, qui la débusque ; nous y revenons.
Les étoiles du Lézard d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
α Lacertae
3,76
~103 al
blanche A1 V
à l'œil nu sous bon ciel, tête du zigzag
1 Lacertae
4,15
~680 al
géante orangée K3
faible, jalon central du W
β Lacertae
4,43
~170 al
géante jaune G8 III
à l'œil nu par ciel noir seulement
EV Lacertae
10,3
16,5 al
naine rouge éruptive
hors de vue, sauf pendant un flare
ADS 16402 B
10,4
~520 al
étoile-hôte de HAT-P-1b
cible de recherche, hors visuel amateur
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Deux amas ouverts, et rien de Messier
NGC 7243, la cible facile
Le Lézard ne contient aucun objet de Messier, mais son ciel profond n'est pas vide. NGC 7243 (magnitude 6,4), aussi catalogué Caldwell 16, est un amas ouvert lâche à environ 2 500 années-lumière, tout près de β Lacertae. Ses étoiles les plus vives atteignent la 8ᵉ magnitude : aux jumelles 10×50, on le devine comme une tache granuleuse ; un petit télescope de 100 à 130 mm le résout en une quarantaine d'astres épars. C'est l'entrée en matière de la constellation.
NGC 7209, plus loin et plus discret
Un peu plus au sud, NGC 7209 (magnitude 7,7) est un second amas ouvert, plus lointain — près de 3 800 années-lumière — et donc plus ténu. Il demande un ciel noir et un instrument un peu plus ouvert pour se détacher du fond stellaire dense de cette région, en lisière de la Voie lactée. Les deux amas se visitent dans la même soirée, à quelques degrés d'écart.
Une terre à novae
Cette portion de la Voie lactée est agitée : le Lézard a vu s'allumer trois novae notables au XXᵉ siècle — en 1910, 1936 et 1950. Une nova est le sursaut soudain d'une étoile jusque-là invisible, qui peut devenir visible aux jumelles quelques nuits avant de s'éteindre. Rien à observer en direct aujourd'hui, mais un rappel que ce coin de ciel discret n'a rien d'endormi.
Le vrai spectacle est invisible
Le paradoxe du Lézard est là : ce que l'amateur voit — deux amas modestes — n'est pas ce qui le rend célèbre. Ses objets marquants, un blazar, une naine éruptive, une exoplanète gonflée, sont tous hors de portée d'un télescope de jardin. Ils se lisent, pas se regardent. La suite de cette page leur est consacrée : c'est là que le Lézard change de dimension.
Astrophysique · la vedette
BL Lacertae, le blazar qui a nommé sa classe
En 1929, l'astronome allemand Cuno Hoffmeister repère dans le Lézard un point lumineux qui varie sans logique. Il le classe comme une simple étoile variable irrégulière et lui donne un nom d'étoile : BL Lacertae. Erreur féconde. Ce n'est pas une étoile.
En 1968, on identifie BL Lacertae à une source radio intense nichée dans une faible galaxie lointaine. Sa lumière fluctue entre les magnitudes 14 et 17, avec des sursauts qui l'ont menée jusqu'à 11,5. Son décalage vers le rouge, z = 0,07, la place à quelque 900 millions d'années-lumière. Ce n'était pas une étoile de notre Voie lactée, mais le cœur incandescent d'une galaxie active.
Au centre de cette galaxie, un trou noir supermassif engloutit de la matière et recrache un jet de plasma à une vitesse proche de celle de la lumière. Ce jet pointe presque droit vers la Terre : on regarde dans le canon. C'est ce qui donne ces variations violentes et cette absence de raies spectrales larges. BL Lacertae est devenue le prototype d'une famille entière — les « BL Lac objects », un type de blazar — et son nom d'étoile mal attribué désigne aujourd'hui des centaines de galaxies à travers l'Univers.
Vue d'artiste d'un blazar — NASA/JPL-Caltech/GSFC (domaine public)
Astrophysique · l'éruptive
EV Lacertae et le superflare de 2008
Le 25 avril 2008, le satellite Swift de la NASA est brutalement ébloui par une bouffée de rayons X venue du Lézard. La source : EV Lacertae, une modeste naine rouge de 0,32 masse solaire, à 16,5 années-lumière. L'éruption s'est révélée des milliers de fois plus puissante que la plus forte éruption solaire jamais mesurée.
C'est devenue la plus brillante éruption jamais observée sur une étoile autre que le Soleil. EV Lacertae est pourtant bien plus loin que notre étoile — et malgré cela, si elle avait été mieux placée dans le ciel nocturne, ce superflare aurait été visible à l'œil nu pendant un instant. Une naine rouge tiède, cinq fois plus légère que le Soleil, capable d'un tel éclat : voilà le paradoxe qui a rendu cette étoile célèbre.
L'explication tient à sa jeunesse. À seulement 300 millions d'années, EV Lacertae tourne vite (une rotation en 4,4 jours) et brasse un champ magnétique intense dans son intérieur entièrement convectif. Quand ces lignes de champ se réorganisent d'un coup, elles libèrent une énergie colossale. C'est un aperçu direct de ce que faisait notre propre Soleil dans sa turbulente jeunesse — et un avertissement pour d'éventuelles planètes en orbite autour de telles étoiles.
Vue d'artiste de l'éruption d'EV Lacertae — Casey Reed / NASA (domaine public)
Astrophysique · l'exoplanète
HAT-P-1b, la planète moins dense que l'eau
Le 14 septembre 2006, le réseau de télescopes automatiques HATNet détecte une baisse régulière de 0,6 % de l'éclat d'une étoile du Lézard, ADS 16402 B : une planète passe devant elle à chaque orbite. C'est HAT-P-1b, un « Jupiter chaud » qui boucle son année en seulement 4,47 jours, collé à son étoile.
La surprise vient de sa densité. HAT-P-1b ne pèse que 0,53 masse de Jupiter, mais son diamètre atteint 1,32 rayon de Jupiter : elle est grosse et légère au point d'être moins dense que l'eau — elle flotterait, si l'on trouvait un océan à sa taille. À sa découverte, elle était l'une des exoplanètes les moins denses connues, nettement plus « gonflée » que ne le prévoyaient les modèles.
Portée à 1 320 K par la proximité de son étoile, elle est trop dilatée pour la seule chaleur reçue : il faut une source d'énergie interne — chauffage de marée, dépôt d'énergie en profondeur — que les théoriciens débattent encore. HAT-P-1b est ainsi devenue un cas d'école des « planètes gonflées », ces géantes chaudes anormalement volumineuses qui ont forcé à revoir notre compréhension des atmosphères planétaires. Tout cela derrière une étoile invisible à l'œil nu du Lézard.
Augustin Royer veut placer là un « Sceptre et Main de Justice » à la gloire de Louis XIV. La figure ne prendra jamais.
1687
Johannes Hevelius crée la constellation pour combler cette région pauvre en étoiles vives. Il l'appelle d'abord Stellio, du nom d'un lézard méditerranéen tacheté d'étoiles, avant que le nom latin Lacerta ne l'emporte.
1787
Johann Bode tente à son tour d'y installer un roi : Frederici Honores, « la Gloire de Frédéric », en l'honneur de Frédéric le Grand. Sans plus de succès que Royer.
1929
Cuno Hoffmeister catalogue BL Lacertae comme une banale étoile variable — l'un des plus beaux quiproquos de l'astronomie moderne.
Le nom qui a survécu aux flatteries
Deux astronomes ont voulu transformer ce coin de ciel en trophée royal — un sceptre pour Louis XIV, une gloire pour Frédéric le Grand. Aucune de ces figures de cour n'a passé l'épreuve du temps. C'est l'humble Lézard d'Hevelius qui est resté, retenu en 1922 parmi les 88 constellations officielles de l'Union astronomique internationale. Une leçon discrète : le ciel a préféré l'animal aux monarques.
La petite Cassiopée
Son surnom vient de sa ressemblance avec le grand W de Cassiopée, juste à côté. Le zigzag du Lézard rejoue la même figure en miniature et en plus terne. Pour l'observateur, c'est un bon moyen mnémotechnique : trouvez le vrai W éclatant de Cassiopée, cherchez son écho pâle un peu plus au sud, et vous tenez le Lézard.
Un ciel de transition
Le Lézard marque le passage entre le ciel d'été qui décline à l'ouest (le Cygne, la Voie lactée) et le ciel d'automne qui monte à l'est (Pégase, Andromède). L'apprendre, c'est relier ces deux saisons : une fois son zigzag mémorisé, on navigue sans peine de Deneb au Grand Carré, en traversant l'un des couloirs les plus discrets du ciel boréal.
Modeste à l'œil, immense sur le papier
Aucune autre constellation n'illustre aussi bien l'écart entre ce que l'on voit et ce que l'on sait. À l'oculaire, le Lézard se résume à deux amas et un W fané. Dans les revues d'astrophysique, il pèse un blazar fondateur, un superflare record et une exoplanète qui a bousculé les modèles. La même parcelle de ciel, deux échelles de lecture — c'est tout l'intérêt de savoir où regarder.
L'avis de Luc
Une étoile terne devient un vertige quand on sait ce qu'on regarde : BL Lacertae pointe dans la direction d'un jet de trou noir situé à 900 millions d'années-lumière. Voilà l'unique raison de venir ici, et elle vaut le détour. Le reste demande de la patience — le petit W se cherche entre Deneb et le Carré de Pégase, un soir d'octobre, et NGC 7243 se contente d'une tache granuleuse aux 10×50 après quarante minutes de recherche. Cette constellation se garde donc pour plus tard : un débutant s'y découragerait.