Tapi juste sous les pieds d'Orion, le Lièvre passe bas sur l'horizon sud des nuits d'hiver. On l'ignore souvent, à tort : il cache l'étoile la plus rouge du ciel et un amas globulaire qui n'a rien à faire là. Voici où le lever, l'instrument qu'il faut, et ce qui se montre vraiment à l'oculaire.
51
au classement des 88 constellations par surface (290 deg²)
1
objet de Messier — mais un globulaire rare en plein hiver : M79
7
étoiles plus brillantes que la magnitude 4
427 jours
de cycle pour l'étoile cramoisie R Leporis
24°
de hauteur maximale au-dessus de l'horizon sud, depuis Paris
Repérer
Descendez sous le pied gauche d'Orion
Le Lièvre n'a pas de dessin qui saute aux yeux : c'est un petit quadrilatère d'étoiles moyennes, coincé entre trois géants. Le plus simple est de partir de Rigel, le pied bleu d'Orion (magnitude 0,1) : glissez d'environ 8° droit vers le sud, et vous tombez sur les deux phares du Lièvre, Arneb et Nihal, serrés l'un contre l'autre. À gauche brille Sirius, en bas à droite le fleuve Éridan. Depuis la France, la constellation reste basse : à Paris, Arneb ne monte qu'à 24° au-dessus de l'horizon sud, et le reste de la figure plonge sous les 16°. Un horizon sud dégagé, loin des lumières de la ville, change tout.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez d'abord Orion, en plein sud vers 22 h en janvier
Les trois étoiles alignées du Baudrier ne trompent pas. Suivez-les jusqu'à Rigel, l'étoile bleutée qui marque le pied ouest du chasseur — c'est votre tremplin vers le sud.
Plongez de deux largeurs de main sous Rigel
Le poing fermé à bout de bras couvre environ 10°. Descendez d'un peu moins d'un poing sous Rigel : vous entrez dans le territoire du Lièvre, entre le sol et les pieds d'Orion.
Accrochez Arneb et Nihal, les deux plus vives
Deux étoiles jaunes de magnitude proche de 2,8, distantes de 3°, forment le dos de l'animal. Nihal est la plus basse ; c'est elle qui vous mènera à l'amas M79.
Choisissez une nuit où le Lièvre culmine, fin janvier vers 21 h
C'est là qu'il passe le plus haut au sud — donc à travers le moins d'atmosphère. Sous nos latitudes, chaque degré gagné compte : plus il est bas, plus l'air brouille les images.
Les étoiles
Deux phares jaunes, et une braise cachée
Arneb, une supergéante qui finit sa vie
Arneb (α Leporis, magnitude 2,58) porte un nom qui veut dire « le lièvre » en arabe — elle est la constellation à elle seule pour bien des cultures. Derrière son éclat tranquille se cache une bête : une supergéante blanc-jaune de type F0, à quelque 2 200 années-lumière, qui pèse environ 14 fois le Soleil et brille comme 32 000 soleils. Son diamètre atteint 129 fois celui du nôtre. C'est une étoile en fin de course, gonflée et instable, qui basculera un jour en supernova. À l'œil nu, rien de tout cela ne se voit : juste un point jaune, mais un point qu'on regarde autrement quand on sait ce qu'il est.
Nihal et le troupeau de chameaux
Nihal (β Leporis, magnitude 2,81) tire son nom d'une image arabe : quatre étoiles du Lièvre figuraient des chameaux qui étanchent leur soif. C'est une géante jaune plus proche, à environ 160 années-lumière, et un système double : un compagnon de magnitude 7,5 se tient à 2,6 secondes d'arc — serré, mais accessible à un télescope de 100 mm par bonne turbulence. Nihal est aussi votre balise pour trouver M79 : l'amas se cache à quelques degrés au sud d'elle.
R Leporis, la goutte de sang de Hind
C'est la perle du Lièvre. R Leporis est une étoile carbonée variable, du type de Mira : sa magnitude oscille entre 5,5 et 11,7 sur un cycle de 427 jours. Mais sa signature, c'est la couleur. En 1845, l'astronome britannique J. R. Hind la décrit comme « une goutte de sang sur fond noir ». Son indice de couleur B−V frôle +5,7, l'un des plus extrêmes du ciel : la suie de carbone de son atmosphère filtre tout le bleu. Le rouge est le plus saturé quand l'étoile est au plus faible. Aux jumelles, en période favorable, elle apparaît comme une braise posée sur le velours — un rouge que peu d'objets stellaires atteignent.
Gamma, une double à portée de jumelles
Gamma Leporis (magnitude 3,59) est presque une voisine : à 29 années-lumière seulement, elle appartient au courant d'étoiles de la Grande Ourse. C'est une double large, facile à séparer aux jumelles tenues stables, avec un contraste doux entre une composante jaune et sa compagne plus discrète. Non loin, Zeta Leporis (magnitude 3,52, à 70 années-lumière) a une célébrité discrète : on y a confirmé en 2001 la première ceinture d'astéroïdes découverte hors du Système solaire.
Les étoiles du Lièvre d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Arneb (α)
2,58
~2 200 al
supergéante blanc-jaune
le phare de la figure, à l'œil nu
Nihal (β)
2,81
~160 al
géante jaune double
à l'œil nu ; compagnon serré dès 100 mm
Épsilon (ε)
3,19
~213 al
géante orange
teinte cuivrée nette aux jumelles
Gamma (γ)
3,59
29 al
double large, voisine du Soleil
dédoublée aux jumelles stables
Zeta (ζ)
3,52
70 al
ceinture d'astéroïdes (2001)
point blanc, à l'œil nu
R Leporis
5,5 à 11,7
~1 500 al
variable carbonée cramoisie
braise rouge aux jumelles selon le mois
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Un globulaire égaré et une nébuleuse en spirale
M79, un amas venu d'ailleurs
Les amas globulaires peuplent le ciel d'été, autour du centre de la Galaxie. En trouver un l'hiver, à l'opposé, est une anomalie — et M79 (NGC 1904, magnitude 7,7) en est une belle. Découvert par Pierre Méchain en 1780, il se tient à environ 41 000 années-lumière, soit près de 60 000 années-lumière du centre galactique. Cette position insolite s'explique : les astronomes pensent que M79 n'est pas né dans la Voie lactée, mais qu'il a été capturé à la galaxie naine du Grand Chien, dont notre Galaxie dévore lentement les étoiles. Il traîne d'ailleurs une longue queue de marée. Un télescope de 100 mm le montre en boule cotonneuse ; il faut 150 à 200 mm pour commencer à résoudre ses étoiles sur les bords.
IC 418, la nébuleuse du Spirographe
IC 418 (magnitude 9,6, à environ 3 600 années-lumière) est une nébuleuse planétaire : le linceul de gaz éjecté par une étoile mourante, ici l'astre chaud HD 35914. Les images de Hubble ont révélé une texture faite de mailles et de festons réguliers, comme les courbes d'un jouet Spirographe — d'où son surnom. À l'oculaire, oubliez ces motifs : à fort grossissement, dans un 200 mm, elle apparaît comme un petit disque teinté de bleu-vert, à peine plus large qu'une étoile empâtée. Sa couleur vient de l'oxygène ionisé ; un filtre OIII aide à la détacher du champ.
NGC 1964, pour les gros diamètres
Plus au sud, NGC 1964 est une galaxie spirale bien plus ténue, allongée et de faible éclat de surface. Elle ne se livre qu'aux instruments de 200 mm et plus, sous un ciel noir et un Lièvre haut sur l'horizon — deux conditions rarement réunies depuis la France métropolitaine. C'est une cible de vérification pour observateur exigeant, pas une première nuit.
Un ciel d'hiver qui plonge au sud
Tout, dans le Lièvre, se paie en hauteur. Ses objets sont à portée d'instruments modestes, mais ils passent bas : la turbulence de l'air près de l'horizon les brouille, et la moindre brume les efface. La règle est simple — visez le Lièvre quand il culmine, fin janvier autour de 21 h, depuis un site au sud dégagé. Le même M79 qui déçoit à 15° de hauteur devient granuleux et net quand on l'attrape 5° plus haut.
Comprendre
M79 : la photo, puis l'oculaire
Faites glisser le curseur. À gauche, M79 dans un télescope d'amateur. À droite, la même boule d'étoiles résolue par Hubble — ce que l'œil ne verra jamais.
Arneb et Nihal sous Rigel, la forme du lièvre par ciel noir
Jumelles 10×50
35 à 80 €
R Leporis rouge en période favorable, γ dédoublée, M79 en tache floue
Télescope 114–130 mm
130 à 280 €
M79 en boule granuleuse, Nihal serrée, Épsilon franchement orange
Télescope 200 mm + OIII
400 € et +
cœur de M79 résolu, IC 418 en disque bleu-vert, NGC 1964 devinée
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Un gibier au pied du chasseur
Le lièvre qu'Orion poursuit
La place du Lièvre raconte son histoire : il est couché juste sous les pieds d'Orion, avec le Grand Chien et le Petit Chien à ses trousses. La lecture classique en fait le gibier du chasseur, éternellement traqué par Orion et sa meute, sans jamais être rattrapé. La constellation figure déjà chez Eudoxe de Cnide au IVe siècle avant notre ère, puis dans l'Almageste de Ptolémée au IIe siècle — l'une des 48 figures antiques dont nous avons hérité.
Le lièvre et la Lune
Le Lièvre traîne aussi une autre parenté, plus douce : celle du lièvre de Lune, cette figure que bien des cultures ont cru voir dessinée dans les taches de notre satellite. L'animal du ciel et l'animal de la Lune se répondent ainsi d'une tradition à l'autre. Aucun héros grec ne s'attache précisément à cette constellation : c'est une bête, rien qu'une bête — ce qui, au fond, lui va bien, tapie et discrète sous le fracas d'Orion.
IIe siècle
Ptolémée range le Lièvre dans l'Almageste, parmi les 48 constellations antiques déjà décrites par Eudoxe quatre siècles plus tôt.
1780
Pierre Méchain découvre M79 ; Charles Messier le confirme et l'inscrit à son catalogue. Un globulaire en plein ciel d'hiver, chose rare.
1845
J. R. Hind pointe R Leporis et note sa couleur stupéfiante : « une goutte de sang sur fond noir ». L'étoile portera son nom.
2001
Une ceinture d'astéroïdes est confirmée autour de ζ Leporis — la première jamais détectée hors du Système solaire.
L'avis de Luc
À l'œil nu, R Leporis n'existe pas ; aux jumelles 10×50, c'est une braise orange posée sur le noir. Cinquante millimètres d'ouverture séparent ces deux mondes, et c'est tout ce qu'il faut. M79, dans le même coin de ciel, demande davantage : un 150 mm la donne cotonneuse, granuleuse sur les bords vers 100×, et rien en dessous. Reste la contrainte de hauteur — en février, le Lièvre plafonne à 22° au sud. Il faut viser bas, attendre qu'il monte, et s'éloigner d'au moins trente kilomètres d'une ville comme Toulouse.