Coincée entre les pattes de la Grande Ourse et le dos du Lion, cette constellation minuscule n'a aucune étoile vive pour la trahir. On la traverse sans la voir — et pourtant c'est là qu'une institutrice néerlandaise a découvert, depuis son salon, un objet unique dans tout le ciel.
64
au classement des 88 constellations, par surface (232 deg²)
6
étoiles seulement plus brillantes que la magnitude 5
1687
année de sa création par Hevelius, sans mythe antique
2007
découverte de l'Objet de Hanny par une citoyenne
1
constellation dont l'étoile la plus brillante n'a pas de lettre grecque
Repérer
Une bande vide entre deux géants
Le Petit Lion n'a pas de figure : c'est une mince bande de ciel, sans dessin évident, glissée entre deux repères que tout le monde connaît. Au-dessus, la queue et les pattes arrière de la Grande Ourse ; en dessous, le dos du Lion et sa faucille. Il ne reste, entre les deux, qu'une poignée d'étoiles faibles alignées en un long triangle étiré d'est en ouest. La plus brillante, Praecipua, atteint tout juste la magnitude 3,8 — de quoi la perdre à la première lueur de ville. C'est une constellation de printemps, qui passe au plus haut vers le 10 avril, à 21 h.
Carte : IAU / Sky & Telescope, R. Sinnott & R. Fienberg (CC BY 3.0)
Partez de la Grande Ourse
Repérez le grand chariot, plein sud-est aux soirées d'avril. Descendez de la casserole vers les deux pattes arrière de l'Ourse : Tania et Alula, deux paires d'étoiles moyennes qui pointent vers le bas.
Glissez vers le dos du Lion
Sous ces pattes s'étend une zone presque vide. Elle n'est pas vide : c'est le Petit Lion. Cherchez un fin triangle d'étoiles de magnitude 4, à mi-chemin de la faucille du Lion, plus bas.
Accrochez Praecipua
L'étoile la plus nette du lot, à l'est, tire vaguement sur l'orange : c'est Praecipua (46 LMi). Elle sert de pivot — les galaxies de la constellation se trouvent au sud et à l'ouest de cette étoile.
Exigez un ciel noir
Sous un ciel de banlieue, le Petit Lion disparaît presque entièrement. Pour le lire d'un bord à l'autre et deviner ses galaxies, il faut s'éloigner des lampadaires et laisser l'œil s'adapter vingt minutes.
Les étoiles
Peu d'étoiles, une bizarrerie de nom
Praecipua, la « principale » orpheline
Praecipua (46 Leonis Minoris, magnitude 3,8) est une géante orange à environ 98 années-lumière. Elle a gonflé jusqu'à 8 fois le rayon du Soleil et brille comme une trentaine de soleils, avec une surface tiède de 4 670 K qui lui donne sa teinte cuivrée. Son nom, du latin « la principale », lui a été officialisé par l'UAI en 2017. Mais elle porte une singularité qu'aucune autre étoile ne partage.
La seule sans lettre grecque
Le Petit Lion est la seule constellation dont l'étoile la plus brillante n'a pas de désignation de Bayer. La faute à l'astronome anglais Francis Baily : en préparant son catalogue au XIXᵉ siècle, il comptait attribuer la lettre α à Praecipua — et l'a tout bonnement oubliée à l'impression, alors que la β, plus faible, a bien été notée. L'erreur est restée. Praecipua reste donc « 46 LMi », un simple numéro de Flamsteed, là où toutes ses semblables portent un α.
β Leonis Minoris, le couple caché
β Leonis Minoris (magnitude 4,4), à quelque 146 années-lumière, est la seule étoile de la constellation à porter une lettre grecque — celle qui aurait dû revenir à la deuxième plus brillante. C'est en réalité un couple serré : une géante jaune qui a commencé à fusionner son hélium et une sous-géante plus chaude que le Soleil, bouclant leur orbite en près de 39 ans. Aucun instrument amateur ne les sépare : le duo se trahit par la spectroscopie, pas à l'oculaire.
R LMi, la variable qui s'éteint
Pour l'observateur patient, R Leonis Minoris est la vraie récompense. C'est une variable de type Mira — une vieille géante rouge pulsante, 350 fois plus large que le Soleil — dont l'éclat oscille entre la magnitude 6,3 et 13,2 sur un cycle de 372 jours. À son maximum, elle affleure la visibilité à l'œil nu ; à son minimum, il faut un télescope de 200 mm pour la retrouver. La suivre de mois en mois, c'est voir une étoile respirer.
Les étoiles du Petit Lion d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Praecipua (46 LMi)
3,8
~98 al
géante orange
l'étoile-repère, teinte cuivrée à l'œil nu
β LMi
4,4
~146 al
couple géante + sous-géante
un point jaune ; le couple reste invisible
21 LMi
4,5
~92 al
étoile blanche A7
à l'œil nu sous bon ciel, à l'ouest
11 LMi
5,4
36,5 al
naine jaune proche, variable RS CVn
aux jumelles ; la plus proche du lot
R LMi
6,3 à 13,2
~930 al
variable Mira
présente ou absente selon le mois
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Des galaxies, et rien qu'elles
Aucun objet de Messier ici : le Petit Lion regarde hors du plan de notre galaxie, vers l'espace lointain peuplé d'autres spirales.
NGC 3344, la spirale de face
NGC 3344 (magnitude 10,5) est la plus belle cible accessible de la constellation, à 25 millions d'années-lumière. C'est une spirale vue parfaitement de face : un disque rond avec une barre centrale et des bras enroulés. Sa lumière est étalée, donc sa surface est faible — comptez un télescope de 200 mm et un ciel bien noir pour dépasser la simple tache floue et deviner sa structure.
NGC 3432, l'aiguille à tricoter
À l'opposé, NGC 3432 (magnitude 11,7), à 42 millions d'années-lumière, se présente presque exactement par la tranche : un trait de lumière fin et allongé, surnommé l'« Aiguille à tricoter ». Concentrée sur sa longueur, elle est en fait plus facile à repérer que la face diffuse de NGC 3344. Un 150 mm suffit à en saisir le fuseau sous un bon ciel.
Le reste de la ménagerie
La constellation aligne d'autres spirales pour l'observateur équipé : NGC 3486 (magnitude 11), NGC 3504 (magnitude 11,7), une spirale barrée en pleine flambée de formation d'étoiles, et la lenticulaire barrée NGC 2859 (magnitude 11,8), cernée d'un anneau. Toutes réclament au moins 200 mm et de la patience — le Petit Lion est un terrain de chasse aux galaxies, pas une vitrine pour débutant.
Un menu pour grand instrument
Aucune de ces galaxies ne se donne à l'œil nu ni aux jumelles : leur magnitude tourne autour de 10 à 12, à la limite de ce qu'un télescope de loisir montre en visuel. C'est justement ce qui fait leur intérêt — sous un ciel de campagne, le Petit Lion récompense l'observateur qui sait où pointer et prend le temps de laisser monter le contraste.
L'objet unique
L'Objet de Hanny, découvert depuis un salon
En 2007, Hanny van Arkel, institutrice néerlandaise, trie des images de galaxies pour le projet citoyen Galaxy Zoo. Sous la galaxie IC 2497, elle remarque une tache verte que le programme ne sait pas classer et poste sa question sur le forum : « qu'est-ce que ce truc ? » — voorwerp, « objet » en néerlandais. Les astronomes s'y intéressent, et l'énigme prend son nom : l'Objet de Hanny.
L'objet est un nuage de gaz grand comme une galaxie, à 650 millions d'années-lumière. Son vert n'est pas un artifice : c'est la signature de l'oxygène ionisé, chauffé à blanc par un rayonnement colossal. Or la source de ce rayonnement — un quasar tapi dans IC 2497 — s'est éteinte depuis. Le gaz brille encore de la lumière d'un phare déjà mort : un écho lumineux, décalé de dizaines de milliers d'années.
L'Objet de Hanny sous IC 2497, par Hubble — NASA, ESA, W. Keel (University of Alabama) et l'équipe Galaxy Zoo (domaine public, Wikimedia Commons)
2007
Hanny van Arkel repère l'objet en classant des galaxies pour Galaxy Zoo. Elle n'est pas astronome : c'est une bénévole parmi des centaines de milliers.
2008
Les grands observatoires se braquent sur la tache. Le spectre révèle un gaz ionisé à des températures que seule une source aujourd'hui absente peut expliquer.
2010
Le télescope spatial Hubble photographie l'objet en détail : un trou central de plus de 16 000 années-lumière, et des étoiles en train de naître dans le gaz face à IC 2497.
Aujourd'hui
L'hypothèse tient : le quasar de IC 2497 s'est éteint dans les 200 000 dernières années. L'Objet de Hanny reste le premier « écho de quasar » jamais identifié — et le symbole de ce qu'un amateur peut trouver.
Une invention de 1687
Le Petit Lion n'a pas de mythe : il est trop récent. C'est l'astronome polonais Johannes Hevelius qui l'a dessiné, à la fin du XVIIᵉ siècle, pour combler l'espace resté anonyme entre la Grande Ourse et le Lion. Il paraît dans son atlas publié en 1687, aux côtés d'autres constellations qu'il a créées de toutes pièces — le Lynx, le Petit Renard, le Sextant. Aucune civilisation antique n'y voyait de figure : le lionceau est une pure commodité de cartographe.
Le lionceau du grand Lion
Le choix du lionceau n'est pas gratuit : il devait faire écho au Lion voisin, comme la Petite Ourse répond à la Grande. Mais là où les grandes figures ont mille ans de récits derrière elles, le Petit Lion reste muet — pas de héros, pas de dieu, pas de métamorphose. Son histoire tient tout entière dans celle de la cartographie moderne, et dans l'oubli d'une lettre grecque qui l'a rendu, malgré lui, célèbre parmi les curieux du ciel.
L'avis de Luc
Trente minutes à laisser l'œil s'habituer, et la barre de NGC 3344 finit par apparaître dans un 200 mm, une nuit noire d'avril : cette spirale de face ne se donne qu'à ce prix. Rien à voir à l'œil nu en revanche, ce qui décourage à coup sûr un débutant. L'histoire qui accompagne la cible vaut le détour : Hanny, professeure, a trouvé un objet inédit en triant des images le soir chez elle. Le Petit Lion enseigne exactement cela — savoir où regarder compte plus que le diamètre.