En regardant le Sagittaire, vous regardez le cœur de la Galaxie. C'est là, derrière la Théière, que se cache le trou noir central de la Voie lactée — et le plus dense champ de nébuleuses et d'amas du ciel. La difficulté : il rase l'horizon sud. Voici comment le lire, avec quoi, et depuis où en France.
15
objets de Messier — la constellation la plus riche du catalogue
15
au classement des 88 constellations, par surface (867 deg²)
4
millions de masses solaires dans le trou noir central, Sagittarius A*
8
étoiles dessinent l'astérisme de la Théière
11°
hauteur maximale de Kaus Australis à 45°N
Repérer
Cherchez une théière, pas un archer
Le centaure archer que les Grecs voyaient ici demande beaucoup d'imagination. Les observateurs modernes visent une figure bien plus nette, tapie au ras de l'horizon sud : une théière. Huit étoiles la dessinent. Alnasl pointe le bec, Kaus Borealis coiffe le couvercle, Nunki et Hecatebolus forment l'anse, et Kaus Australis, la plus brillante, tient le fond. Et le détail qui fixe la scène : la Voie lactée jaillit du bec de la Théière comme une colonne de vapeur — car c'est exactement là, dans cette direction, que se trouve le centre de notre Galaxie.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez d'abord le Scorpion
En été, cherchez au sud la longue courbe du Scorpion et son étoile rouge, Antarès. Le Sagittaire est juste à sa gauche, vers l'est — les deux constellations se tiennent côte à côte, au plus bas du ciel.
Trouvez la Théière
À gauche d'Antarès, un compact groupe d'étoiles moyennes forme une théière vue de profil, bec à droite. Elle tient dans une main ouverte à bout de bras, environ 15°.
Suivez la vapeur
Au-dessus du bec, la Voie lactée monte en une bande laiteuse et grumeleuse. C'est le terrain de chasse : chaque tache pâle que vous y devinez est un amas ou une nébuleuse.
Visez le méridien vers le 20 août
Le Sagittaire passe plein sud vers 21 h aux alentours du 20 août : c'est le seul moment où il grimpe à sa hauteur maximale. Quelques degrés de plus, et il replonge.
Les étoiles
Les huit étoiles de la Théière
Kaus Australis, le fond de la théière
Kaus Australis (ε Sagittarii, magnitude 1,85) est la plus brillante de la constellation. Son nom mêle l'arabe qaus, « l'arc », et le latin australis, « du sud » : c'est le bas de l'arc de l'archer. À 143 années-lumière, cette géante bleu-blanc de type B9.5 rayonne comme quelque 360 soleils. Elle marque l'angle inférieur gauche de la Théière et sert de point d'ancrage à tout le repérage.
Nunki, l'anse
Nunki (σ Sagittarii, magnitude 2,05), deuxième de la constellation, porte l'un des rares noms d'étoile d'origine babylonienne encore en usage. À 228 années-lumière, c'est une étoile bleue chaude. Avec Hecatebolus, elle dessine l'anse de la Théière, du côté est — celui qui monte le plus haut dans le ciel français.
Ascella et Kaus Media, le corps
Ascella (ζ Sagittarii, magnitude 2,6) est la troisième étoile de la figure et un couple serré, à seulement 89 années-lumière : ses deux composantes tournent l'une autour de l'autre en 21 ans, trop rapprochées pour un télescope d'amateur. Kaus Media (δ Sagittarii, magnitude 2,7), la partie centrale de l'arc, complète le corps de la Théière avec Kaus Australis.
Alnasl, le bec qui montre le centre
Alnasl (γ Sagittarii, magnitude 2,98) marque la pointe du bec. Sa position est précieuse : la ligne qui va de Kaus Media à Alnasl, prolongée à peine plus loin, tombe presque exactement sur le centre galactique. Pointer Alnasl, c'est viser à quelques degrés du trou noir qui gouverne toute la Voie lactée.
Les étoiles de la Théière d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Dans la Théière
Ce qu'elle est
Kaus Australis (ε)
1,85
143 al
fond, base
géante bleu-blanc B9.5
Nunki (σ)
2,05
228 al
anse
étoile bleue chaude B2.5
Ascella (ζ)
2,6
89 al
corps
couple serré, période 21 ans
Kaus Media (δ)
2,7
~348 al
corps
géante orange K3
Alnasl (γ)
2,98
~96 al
bec
géante orange, pointe le centre
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Au cœur de la Galaxie
Ce que cache la direction du Sagittaire
Quand vous regardez la Théière, votre œil est aligné sur le centre de la Voie lactée, à environ 27 000 années-lumière. Là se tient Sagittarius A*, un trou noir supermassif de 4 millions de masses solaires concentrées dans un volume à peine plus grand que l'orbite de Mercure. On ne le voit pas à l'oculaire : d'épais nuages de poussière interstellaire éteignent totalement sa région en lumière visible. C'est en radio, en infrarouge et en rayons X qu'on le débusque. En 2022, l'Event Horizon Telescope en a publié la première image — l'ombre de l'horizon des événements cerclée d'un anneau de gaz brûlant. Vous ne le verrez jamais dans un télescope de jardin, mais vous savez désormais dans quelle direction il se cache : au-dessus du bec de la Théière.
Sagittarius A* — EHT Collaboration (CC BY 4.0)
Le ciel profond
La plus riche moisson du catalogue Messier
M8, la Lagune, visible à l'œil nu
La nébuleuse de la Lagune (M8, magnitude 4,6) est la reine du Sagittaire et la première cible. Sous un ciel noir, avec un horizon sud dégagé, elle se devine à l'œil nu comme une tache floue au-dessus du bec. Aux jumelles, elle s'étale sur 90 minutes d'arc — trois pleines lunes de long — traversée par la sombre lagune qui lui donne son nom. À 4 100 années-lumière, c'est une gigantesque pouponnière d'étoiles.
M20, la Trifide
Tout près de la Lagune, la Trifide (M20, magnitude 6,3) demande un petit télescope. Son intérêt tient à trois voies de poussière sombre qui découpent sa partie rose en trois lobes — d'où son nom. À l'oculaire, ces coupures apparaissent sous un bon ciel dès 100 mm d'ouverture ; en photo, elle mêle le rose de l'hydrogène et le bleu d'une nébuleuse par réflexion, à quelque 4 100 années-lumière.
M17, l'Oméga, et M16, les Piliers
Plus haut dans la colonne laiteuse, la nébuleuse Oméga (M17, magnitude 6,0) montre une barre brillante coudée comme la lettre grecque ou le cou d'un cygne, à 5 500 années-lumière. Juste au-dessus, à la frontière de la constellation voisine du Serpent, la nébuleuse de l'Aigle (M16, magnitude 6,0, ~7 000 al) abrite les célèbres Piliers de la Création photographiés par Hubble en 1995 — des colonnes de gaz invisibles à l'œil, mais l'amas d'étoiles qui les éclaire se voit, lui, dès les jumelles.
M22, un globulaire parmi les plus proches
L'amas globulaire M22 (magnitude 5,1) est l'un des plus proches de la Terre à 10 400 années-lumière, et donc l'un des plus grands du ciel : 24 minutes d'arc, la taille de la pleine lune. Aux jumelles, il forme une boule cotonneuse ; un télescope de 150 mm commence à résoudre en étoiles sa périphérie. Sa faible hauteur au-dessus de l'horizon lui vole un peu de son éclat depuis la France — mais il reste splendide.
M24, un morceau de Voie lactée
Le nuage stellaire du Sagittaire (M24) n'est ni un amas ni une nébuleuse : c'est une fenêtre dégagée dans la poussière, à travers laquelle on voit, à 10 000 années-lumière, un pan lointain du bras galactique. Large de 1,5°, c'est la plus dense concentration d'étoiles qu'on puisse embrasser aux jumelles : près d'un millier d'astres dans un seul champ. À viser absolument aux 10×50.
M23 et M25, les amas ouverts faciles
Pour se reposer des nébuleuses, deux amas ouverts aérés et lumineux. M25 (magnitude 4,9, ~2 000 al) et M23 (magnitude 5,5, ~2 050 al) tiennent chacun dans un demi-degré et se résolvent en une trentaine d'étoiles dès les jumelles. Plus proches que les nébuleuses, ils offrent des cibles simples et gratifiantes quand la turbulence gâche le reste.
Les objets du Sagittaire, par instrument minimal
Objet
Type
Magnitude
Distance
Instrument minimal
M8 Lagune
nébuleuse diffuse
4,6
~4 100 al
œil nu sous ciel noir, superbe aux jumelles
M24 Nuage stellaire
champ galactique
~4,6
~10 000 al
jumelles 10×50, un millier d'étoiles
M25
amas ouvert
4,9
~2 000 al
jumelles
M22
amas globulaire
5,1
10 400 al
jumelles, résolu dès 150 mm
M23
amas ouvert
5,5
~2 050 al
jumelles
M17 Oméga
nébuleuse diffuse
6,0
~5 500 al
jumelles, forme nette dès 100 mm
M20 Trifide
nébuleuse diffuse
6,3
~4 100 al
télescope 100 mm pour les voies sombres
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Un peu d'histoire
Comment on a trouvé le centre de la Galaxie
1610
Galilée pointe sa lunette vers la Voie lactée et découvre qu'elle est faite d'innombrables étoiles. La bande laiteuse du Sagittaire cesse d'être un mystère laiteux.
1933
Karl Jansky détecte des ondes radio venues du ciel. La source la plus intense provient du Sagittaire — c'est la première fois qu'on entend le centre de la Galaxie. La radioastronomie est née.
1974
Balick et Brown identifient une source radio compacte et brillante au centre exact de la Voie lactée. On la baptise Sagittarius A*.
2002
En suivant l'orbite d'une étoile qui boucle son tour en 16 ans autour d'un point invisible, les astronomes prouvent qu'il s'agit d'un objet de 4 millions de masses solaires : un trou noir.
2020
Reinhard Genzel et Andrea Ghez reçoivent le prix Nobel de physique pour cette découverte de l'objet supermassif tapi au centre galactique.
2022
L'Event Horizon Telescope publie la première image de Sagittarius A* : l'ombre du trou noir, dans la direction même où pointe le bec de la Théière.
Mythologie
L'archer, le centaure et le débat des Grecs
Pabilsag, l'archer de Mésopotamie
La figure est très ancienne. Les Mésopotamiens y voyaient Pabilsag, un archer dont le nom signifie littéralement « l'ancêtre » ou « l'archer ». Les Grecs l'ont repris sous le nom de Toxotès, « l'Archer », que les Romains ont traduit en Sagittarius. Attention à ne pas confondre : Sagittarius, l'archer, est distinct de Sagitta, la petite constellation de la Flèche, bien plus au nord.
Un centaure qui pose problème
On représente le Sagittaire en centaure tirant à l'arc. Mais cette image gênait les Grecs eux-mêmes : dans leurs récits, les centaures sont des êtres brutaux qui se battent à coups de troncs d'arbres et de rochers — l'arc, arme noble, ne leur convient pas. Seuls deux centaures sont sages, Chiron et Pholos, et tous deux sont pacifiques et désarmés.
Crotos, l'inventeur de l'arc
Pour résoudre la contradiction, Ératosthène propose une autre identité : Crotos, fils d'Euphémé et compagnon des Muses. Ce sont elles qui lui auraient appris le tir à l'arc, et qui auraient demandé à Zeus de le placer au ciel pour l'honorer. Crotos n'est pas tout à fait un centaure : on le figure en homme à queue de cheval, ce qui expliquerait mieux qu'un archer manie l'arc avec adresse.
Un archer tourné vers le Scorpion
Dans le ciel, la scène a du sens : l'archer bande son arc vers l'ouest, en direction du Scorpion voisin et de son cœur rouge, Antarès. Deux figures dangereuses qui se font face au ras de l'horizon d'été. Et la flèche, prolongée, file vers le centre de la Galaxie — comme si l'archer visait, sans le savoir, le trou noir qui règne au cœur de la Voie lactée.
La difficulté
Bas sur l'horizon : depuis où, et pourquoi ça compte
Une constellation méridionale
Le Sagittaire est franchement au sud du ciel. Sa plus brillante, Kaus Australis, culmine à seulement 10,6° au-dessus de l'horizon depuis le milieu de la France (45° de latitude), et le fond de la Théière descend plus bas encore. Les étoiles les plus australes de la constellation ne se lèvent quasiment plus au nord de la Loire.
Le sud fait toute la différence
La latitude décide de tout. Depuis Perpignan, Kaus Australis grimpe à environ 13,6° ; depuis Lille, à peine 4,6° — noyée dans la brume et les lumières de l'horizon. Chaque degré de latitude gagné vers le sud remonte la Théière et dégage les nébuleuses. Un séjour d'été en Provence, en Corse ou dans les Pyrénées transforme complètement l'observation.
Un horizon sud parfaitement dégagé
À ces hauteurs, tout obstacle bas ruine la cible : une haie, une colline, une rangée de maisons suffit à cacher la Théière. Il faut un horizon sud entièrement dégagé — une plaine, une crête, un bord de mer face au sud. Et la turbulence est maximale près du sol : les images tremblent, les nébuleuses perdent du contraste dans l'épaisseur d'atmosphère traversée.
La bonne fenêtre : juillet-août, plein sud
Le Sagittaire ne se montre que peu de temps chaque nuit d'été, autour de son passage au méridien. La meilleure fenêtre court de juillet à la mi-août, quand la constellation passe plein sud en début de nuit, vers 22 h à 21 h. Une nuit sans lune, à la campagne, avec le sud ouvert : ces trois conditions réunies valent tous les instruments.
Le Sagittaire selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
la Théière, la Voie lactée grumeleuse, M8 et M24 en taches pâles sous ciel noir
Jumelles 10×50
60 à 100 €
M8, M22, M24 grouillant, M23 et M25 : toute la moisson en un balayage
Télescope 100–130 mm
200 à 300 €
les voies sombres de la Trifide, la forme de l'Oméga, M22 amorcé
150–200 mm, ciel de montagne
400 € et +
M22 résolu au cœur, les nébuleuses détaillées, l'amas des Piliers
Aucune ligne ne correspond au filtre.
L'avis de Luc
Descendre de trois degrés de latitude vaut mieux que changer de télescope : la règle tient toute entière dans cette constellation. Depuis Lyon, la Théière rase les toits à 10° dans la brume de chaleur — M8 invisible, M22 fantomatique. Depuis un cap corse, horizon sud sur la mer, la même Théière posée à 12° au-dessus des flots donne M8 à l'œil nu et M22 aux 10×50 dans la même minute. Deux degrés de hauteur, et tout un ciel bascule.