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Observer · Constellations

Le Scorpion

C'est l'une des rares constellations qui dessine vraiment son animal : un long hameçon d'étoiles avec un cœur rouge, Antarès. Le hic, depuis la France, c'est qu'il rase l'horizon sud. Voici comment le débusquer malgré tout, avec quoi, et ce que vous verrez vraiment.

33
au classement des 88 constellations, par surface (497 deg²)
16
rang d'Antarès parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
4
objets de Messier à viser : M4, M6, M7 et M80
19 ° à peine
la hauteur d'Antarès au méridien, à 45° N
4 mois
de visibilité correcte, de mai à août

Repérer

Un hameçon rouge, plaqué sur l'horizon sud

Pour une fois, la figure ne demande pas d'imagination : c'est bien un scorpion, avec sa pince en haut, son corps courbé, et une queue qui s'enroule jusqu'au dard, à la manière d'un grand J ou d'un hameçon. En son milieu bat Antarès, une étoile franchement rouge-orangé qu'aucune autre du coin ne vient concurrencer. Le problème n'est pas de la reconnaître, c'est de la voir : la queue plonge très bas. Depuis le nord de la France, Antarès ne monte qu'à 19° au-dessus de l'horizon sud au mieux, et le dard (Shaula) culmine à moins de — noyé dans la brume et les lumières. Il vous faut un horizon sud parfaitement dégagé, et le Scorpion se donne bien mieux depuis le sud du pays que depuis Lille.
Carte de la constellation du Scorpion : Antarès, la pince, et la queue recourbée jusqu'au dard
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Visez plein sud, aux nuits de juin à août

    Le Scorpion passe au méridien vers le 20 juillet en début de nuit, à 21 h. C'est le seul créneau où il est au plus haut : cherchez-le au ras du sud, jamais à l'est ni à l'ouest où il est encore plus bas.

  2. Accrochez Antarès à sa couleur

    Une seule étoile vive et nettement rouge domine cette région : c'est Antarès. Sa teinte cuivrée la trahit au premier coup d'œil et la distingue de toute autre. Elle marque le cœur du scorpion.

  3. Remontez vers la pince

    Au-dessus et à droite d'Antarès, trois étoiles alignées presque à la verticale forment la tête et la pince : Dschubba au centre, Acrab au sommet, Pi en bas. C'est la partie la plus facile à saisir depuis nos latitudes.

  4. Suivez la courbe jusqu'au dard, si l'horizon le permet

    Sous Antarès, la queue s'incurve vers la gauche et replonge : Sargas, puis le crochet final avec Shaula et Lesath, deux étoiles serrées surnommées les « yeux du chat ». Depuis le sud de la France seulement, elles émergent assez de la brume pour se laisser voir.

Les étoiles

Antarès, et le collier qui court de la pince au dard

Antarès, la rivale de Mars

Son nom grec, Antárēs, signifie « anti-Arès », la rivale d'Arès, c'est-à-dire de la planète Mars : quand les deux se croisent dans le ciel, leur rouge se ressemble à s'y méprendre, et les Anciens y voyaient un duel de teintes. C'est une supergéante rouge de type M1,5, en fin de vie, à quelque 550 années-lumière. Son diamètre atteint près de 700 fois celui du Soleil : placée à la place de notre étoile, sa surface engloutirait l'orbite de Mars. Son éclat n'est pas stable — il oscille lentement entre les magnitudes 0,6 et 1,6, autour d'une moyenne de 1,06 —, ce qui la classe 16ᵉ étoile la plus brillante du ciel.

Antarès B, la compagne difficile

Antarès n'est pas seule : une compagne bleu-vert, Antarès B (magnitude 5,4), l'accompagne à environ 2,5 secondes d'arc. Sur le papier, c'est séparable ; en pratique, l'éblouissement de la supergéante la noie, et il faut souvent 150 mm d'ouverture et une nuit très stable pour l'extraire, juste à côté du halo orangé. Sa couleur verte est en partie une illusion de contraste. C'est une cible de connaisseur, pas un premier soir.

La pince : Acrab et Dschubba

Acrab (β, magnitude 2,6, ~400 al) porte un nom qui dit tout : de l'arabe al-ʿaqrab, « le scorpion ». Elle est aussi appelée Graffias, et c'est une belle double : dès 60 mm et 40×, elle se fend en deux points blanc et bleuté, distants d'environ 14 secondes d'arc. Juste à côté, Dschubba (δ, de l'arabe jabhah, « le front ») a fait parler d'elle : étoile de type Be, elle a brutalement gonflé en 2000, passant de la magnitude 2,3 vers 1,6, et ne s'est jamais tout à fait calmée depuis.

La queue : Sargas, Shaula et le dard

Sargas (θ, magnitude 1,86, ~300 al) marque le coude de la queue ; son nom d'origine sumérienne s'est perdu dans le temps. Tout au bout, le crochet final réunit Shaula (λ, magnitude 1,62, ~570 al, 24ᵉ étoile la plus brillante du ciel) et sa voisine Lesath (υ). Shaula vient de l'arabe aš-šawlā, « le dard dressé » — le nom colle exactement à sa position. Serrées, ces deux étoiles ont valu au dard son surnom d'« yeux du chat ». Depuis la France, ce sont les plus dures à saisir : elles rasent l'horizon.
Les étoiles du Scorpion d'un coup d'œil
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
Antarès (α) 1,06 ~550 al supergéante rouge M1,5 le cœur rouge, à l'œil nu, bas au sud
Shaula (λ) 1,62 ~570 al variable Bêta Cephei le dard, très bas — sud de la France
Sargas (θ) 1,86 ~300 al géante jaune-blanc le coude de la queue
Dschubba (δ) 2,3 (var.) ~444 al étoile Be, à éruptions au front de la pince, éclat changeant
Acrab (β) 2,6 ~400 al double blanc et bleu dédoublée dès 60 mm à 40×

Le ciel profond

Quatre Messier accrochés au corps et à la queue

M4, le globulaire le plus proche de nous

À un doigt à l'ouest d'Antarès — 1,3° —, M4 (NGC 6121) est l'amas globulaire le plus proche du Système solaire, à quelque 7 200 années-lumière. À la magnitude 5,9, on le devine presque à l'œil nu sous un ciel noir ; aux jumelles, c'est une boule floue posée près de la géante rouge. Sa particularité : c'est le seul globulaire que Charles Messier ait lui-même résolu en étoiles, en 1764, quand tous les autres restaient de simples taches pour lui. Dès une lunette de 100 mm, on distingue la barre d'étoiles qui le traverse — un trait rare chez les globulaires.

M80, la boule dense

Entre Antarès et Acrab se tient M80 (NGC 6093), un tout autre genre de globulaire : plus lointain — environ 32 600 années-lumière — et bien plus compact. C'est l'un des amas les plus denses de la Voie lactée, des centaines de milliers d'étoiles tassées dans à peine 95 années-lumière. À la magnitude 7,3, il reste hors de portée de l'œil nu et demande un instrument ; dans un petit télescope, il montre une pastille ronde et concentrée, au noyau très lumineux, sans se laisser résoudre facilement.

M6 et M7, les amas de la queue

Ces deux-là sont des amas ouverts spectaculaires, mais accrochés à la queue, donc bas. M6, l'amas du Papillon (NGC 6405, magnitude 4,2, ~1 600 al), tire son surnom de sa forme d'ailes déployées — une centaine d'étoiles, dont une orangée, BM Sco, qui tranche sur les autres bleutées. M7, l'amas de Ptolémée (NGC 6475, magnitude 3,3, ~980 al), est plus large, plus lâche, et surtout visible à l'œil nu comme une tache laiteuse. Ptolémée le mentionne dès l'an 130 : c'est l'un des plus anciens objets du ciel profond consignés par écrit. Aux jumelles, les deux sont superbes — à condition que la queue soit assez haute, donc depuis le sud du pays.

Ce qu'il faut pour chacun

L'ordre de difficulté est net : M7 à l'œil nu, M6 et M4 aux jumelles, M80 au télescope. Aucun ne réclame un gros diamètre, mais tous réclament de la hauteur — et c'est là que le Scorpion fait payer sa position. Un même instrument vous montrera bien plus de la queue depuis Marseille que depuis Paris. La règle du soir : horizon sud dégagé, pas de lune, et le créneau de juillet où la constellation grimpe au plus haut.
Le Scorpion selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu l'hameçon, Antarès rouge, M7 en tache floue depuis le sud
Jumelles 10×50 40 à 90 € M6 et M7 résolus, M4 en boule floue, la pince détaillée
Télescope 114–130 mm 180 à 300 € M4 avec sa barre d'étoiles, M80 concentré, Acrab dédoublée
150–200 mm, nuit stable 350 à 700 € M80 plus piqueté, Antarès B extraite du halo

Comprendre

La nuée de Rho Ophiuchi, reine des photos

Faites la différence entre ce qu'un capteur enregistre et ce que l'œil perçoit.

Juste au nord d'Antarès s'étale l'une des régions les plus photographiées du ciel : le complexe de Rho Ophiuchi, la zone de formation d'étoiles la plus proche de nous, à environ 460 années-lumière. Sur une pose longue, elle explose en couleurs : nébuleuses rouges d'hydrogène, reflets bleus autour des jeunes étoiles, voiles ocre autour d'Antarès, le tout barré de poussières sombres, sur près de 4,5° par 6,5°. Mais voilà le piège : à l'œil, dans un télescope, il n'y a rien à voir. Ces teintes n'existent que pour le capteur, qui accumule la lumière pendant des minutes. En visuel, la région reste un fond noir semé d'étoiles. C'est le meilleur rappel que la photo et l'oculaire ne montrent pas le même ciel.
La région colorée de Rho Ophiuchi près d'Antarès : nébuleuses rouges, bleues et voiles de poussière
Région de Rho Ophiuchi — Hwy37 (CC BY-SA 4.0)

Mythologie

Le scorpion qui tua Orion

L'assassin d'Orion

Le mythe grec fait du Scorpion l'exécuteur du chasseur Orion. Selon une version, Orion s'était vanté de pouvoir tuer toutes les bêtes de la Terre ; Gaia, la Terre elle-même, lui dépêcha un scorpion géant qui le piqua mortellement au talon. Une autre version accuse Orion d'avoir menacé la déesse Artémis, qui lâcha l'animal contre lui. Dans les deux cas, le chasseur tombe, terrassé par une créature bien plus petite que lui.

Pourquoi on ne les voit jamais ensemble

Zeus plaça les deux adversaires aux extrémités opposées du ciel, et le détail est astronomiquement exact : quand le Scorpion se lève à l'est, Orion se couche à l'ouest, et inversement. On ne peut pas les observer en même temps. Orion règne sur les nuits d'hiver, le Scorpion sur celles d'été : le chasseur fuit à jamais devant l'animal qui l'a tué. Peu de mythes collent aussi bien à ce que fait réellement le ciel.

Les pinces devenues la Balance

Le Scorpion était autrefois plus grand : ses pinces s'étendaient sur la région qu'occupe aujourd'hui la Balance. Les Grecs appelaient d'ailleurs ces étoiles les Chēlai, « les pinces ». Ce sont les Romains qui les ont détachées pour en faire une constellation à part, la Balance — dont les deux étoiles principales gardent encore des noms qui parlent de griffes. Le scorpion a donc perdu ses pinces au profit d'un signe voisin du zodiaque.

Des noms qui racontent l'animal

La constellation garde dans ses étoiles la mémoire du scorpion : Acrab est « le scorpion » en arabe, Dschubba « le front », Shaula « le dard dressé ». Même Antarès, la « rivale de Mars », en fixe le cœur battant. C'est l'une des rares figures où le nom des étoiles, pris un à un, redessine tout l'animal — de la tête à l'aiguillon.

Un peu d'histoire

Ce que le Scorpion a laissé dans les catalogues

  1. ~130

    Dans l'Almageste, Ptolémée consigne l'amas M7. C'est l'une des plus anciennes mentions écrites d'un objet du ciel profond — d'où son surnom d'amas de Ptolémée.

  2. Antiquité romaine

    Les Romains détachent les pinces du Scorpion pour créer la Balance. Le grand scorpion perd ses griffes, et le zodiaque gagne un treizième figure de plus entre lui et la Vierge.

  3. 1764

    Charles Messier catalogue M4 et parvient à le résoudre en étoiles individuelles — le seul globulaire de sa liste qu'il ait su décomposer, les autres attendant les télescopes de Herschel vingt ans plus tard.

  4. 2000

    Dschubba, jusque-là étoile stable de magnitude 2,3, entre en éruption : elle éjecte un disque de gaz et grimpe vers 1,6. Son éclat n'est jamais complètement redevenu ce qu'il était.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Antarès à 19° et la queue dans les arbres : depuis un jardin bourguignon, le Scorpion ne se promet à personne. Tout se joue en vacances dans le Sud, un soir de mi-juillet vers 22 h, face à un horizon de mer — M7 se pointe d'abord à l'œil nu, puis les jumelles 10×50 se posent sur M6, et la route se trouve justifiée. Antarès B relève d'un autre exercice : un 200 mm, une nuit sans un souffle, deux minutes d'effort pour un point vert-de-gris collé au halo.

Continuer

À explorer autour du Scorpion

Deux silhouettes sur une crête désertique, sous la bande verticale de la Voie lactée Se repérer sous le ciel d'été Trouver le sud, juger la hauteur d'une étoile, sauter d'une figure à l'autre. L'amas globulaire M4 M4, le globulaire du Scorpion pas à pas Comment débusquer le globulaire voisin d'Antarès, et le résoudre instrument par instrument. La région de Rho Ophiuchi près d'Antarès Photographier les nuées du ciel profond Les nébuleuses n'apparaissent qu'en pose longue : la focale, l'échantillonnage et la monture que ça exige.

Jumelles ou télescope pour le Scorpion ?

Les jumelles ouvrent M6 et M7, un 114 mm révèle la barre de M4, un 200 mm extrait Antarès B. Nos choix par usage et par budget.

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