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Observer · Ciel profond

L'Amas de l'Hydre, une ville de galaxies à notre porte

Abell 1060 est l'un des amas de galaxies riches les plus proches de nous : à quelque 158 millions d'années-lumière, il rassemble plus d'une centaine de galaxies brillantes autour d'un couple de géantes elliptiques, NGC 3311 et NGC 3309. C'est un amas régulier, presque rond dans le ciel, saturé de gaz chaud qui rayonne en X et lesté d'une proportion anormale de matière noire — un laboratoire cosmique à portée d'un bon télescope. Rien d'un objet facile pourtant : ses membres plafonnent vers la magnitude 12, et il rase l'horizon sud depuis la France. Voici ce que vous en tirerez vraiment, et comment le débusquer sous la tête de l'Hydre au printemps.

158
millions d'années-lumière : la distance de l'Amas de l'Hydre, l'un des amas riches les plus proches
157
galaxies brillantes recensées dans Abell 1060, sur plus d'un millier de membres au total
10 M al
l'étendue de l'amas d'un bord à l'autre
12
la magnitude des deux galaxies dominantes, NGC 3311 et NGC 3309
200 mm
le diamètre à partir duquel plusieurs membres se laissent séparer

Ce que c'est

Un amas riche, régulier et proche — trois qualités rares réunies

L'Amas de l'Hydre, catalogué Abell 1060 par George Abell en 1958, est un amas de galaxies riche — au sens strict du terme : il compte 157 galaxies brillantes et bien plus d'un millier de membres au total, ce qui lui vaut une classe de richesse 1 et une classification de Bautz-Morgan III. Trois qualités le distinguent d'emblée. Il est proche : à environ 158 millions d'années-lumière (soit près de 58 Mpc, redshift 0,0124), c'est l'un des amas riches les plus accessibles du ciel. Il est régulier : sa silhouette est presque circulaire, sans le grand galaxie-géante isolée qui trône ailleurs. Et il est compact : ses membres les plus brillants se serrent dans un mouchoir de ciel, autour d'un cœur occupé par deux géantes elliptiques jumelles. L'amas s'étend sur près de 10 millions d'années-lumière et appartient au vaste superamas Hydre-Centaure, une des grandes structures de notre coin d'Univers.
Champ profond de l'Amas de l'Hydre (Abell 1060) : dizaines de galaxies elliptiques jaunâtres semées sur un fond d'étoiles, autour du couple central NGC 3311 et NGC 3309
L'amas Hydra I par le VST — ESO/INAF/M. Spavone, E. Iodice (CC BY 4.0)

Le détail qui le distingue

Deux géantes jumelles et un océan de matière noire

Au centre de l'amas veillent deux géantes elliptiques côte à côte. NGC 3311 est une supergéante de type cD (E+2) : un colosse de plus de mille milliards d'étoiles, large de quelque 415 000 années-lumière (près de 127 kpc), soit quatre fois notre Voie lactée. Elle est nimbée d'un immense halo d'étoiles intra-amas, arrachées aux galaxies voisines par la marée, et abrite une population estimée à 16 500 amas globulaires — un cortège qui rivalise avec celui de M87. Sa voisine NGC 3309, elliptique E3 de 146 000 années-lumière, en est curieusement pauvre : NGC 3311 semble lui avoir volé ses globulaires. Ces deux dominantes brillent à la magnitude 12,6. Mais l'essentiel de l'amas est invisible : ses galaxies baignent dans un gaz intra-amas à des millions de degrés qui rayonne en rayons X, et la vitesse à laquelle elles s'agitent trahit une proportion de matière noire anormalement élevée. Ce qu'on voit à l'oculaire n'est que l'écume d'un système dont la masse est ailleurs.
Le cœur de l'Amas de l'Hydre : les deux ellipticales géantes NGC 3311 (cD) et NGC 3309 côte à côte, entourées de galaxies satellites
Cœur de l'amas Hydra I — ESO/INAF/M. Spavone, E. Iodice (CC BY 4.0)

Comprendre

NGC 3312, la spirale que l'amas déshabille

La plus grande spirale connue de l'amas, NGC 3312 (environ 150 000 années-lumière de diamètre), montre en gros plan ce que vivre dans un amas riche veut dire. En fonçant à travers le gaz intra-amas, elle subit une pression dynamique — le « ram pressure stripping » — qui balaie son propre gaz comme un vent arrache la fumée d'une cheminée. Son disque en paraît déformé, ses bras étirés d'un côté, ses réserves de matière première dispersées dans le milieu ambiant. C'est le sort commun des spirales tombées au cœur d'un amas : privées de gaz, elles cessent peu à peu de fabriquer des étoiles et virent au rouge. NGC 3312 en est un cas d'école imagé par l'ESO en 2024, et il explique pourquoi le cœur d'Abell 1060 est peuplé surtout de galaxies elliptiques jaunes et éteintes, non de spirales bleues et vivantes.
NGC 3312, grande galaxie spirale de l'Amas de l'Hydre, au disque déformé par le vent du gaz intra-amas (ram pressure stripping), près d'une étoile brillante
NGC 3312 dans Hydra I — ESO/INAF/M. Spavone, E. Iodice (CC BY 4.0)

L'anatomie

Les membres à portée d'un télescope d'amateur

Contrairement à un amas de Messier, on ne « voit » pas Abell 1060 d'un coup : on en récolte les membres un à un. Autour du couple NGC 3311 / 3309 se pressent une dizaine de galaxies accessibles à un bon instrument — NGC 3308, NGC 3307, NGC 3315, NGC 3316, NGC 3305 — toutes des elliptiques ou lenticulaires de magnitude 12 à 14, serrées dans moins d'un demi-degré. L'amas est aussi une cible majeure des astronomes : son gaz intra-amas a été cartographié en rayons X (flux de l'ordre de 6 × 10⁻¹¹ erg s⁻¹ cm⁻²), et il reste, en 2025 encore, un banc d'essai pour mesurer la matière noire et l'histoire des amas proches. Pour l'astram, retenez la hiérarchie : deux phares à la magnitude 12,6, puis une grappe de galaxies plus faibles qui exigent diamètre et ciel noir.
Quelques membres brillants d'Abell 1060
Galaxie Type Magnitude
NGC 3311 elliptique géante cD (E+2) 12,6
NGC 3309 elliptique E3 12,6
NGC 3312 spirale déformée 12,6
NGC 3308 lenticulaire S0 12,8
NGC 3307 lenticulaire S0 13,9
NGC 3315 elliptique/S0 13,6

À l'oculaire

Une chasse de patience : combien de grains gris saurez-vous compter ?

L'Amas de l'Hydre n'est pas un spectacle immédiat, c'est une collection qui se gagne. Le couple NGC 3311 / 3309, à la magnitude 12,6, tient dans le même champ à fort grossissement : deux petites boules laiteuses presque jointes, sans détail interne — l'aspect d'une étoile double « floue ». Chaque membre supplémentaire que vous accrochez dépend de deux choses bien plus que du grossissement : le diamètre de votre miroir et, surtout, la hauteur de l'amas sur l'horizon sud. Depuis la France, il culmine bas, à travers une couche d'air épaisse qui éteint les objets faibles : c'est là que se joue la partie. Un 200 mm sous un ciel de campagne montre le couple central et devine deux ou trois voisines ; un 300 mm ou plus, transporté sous un ciel de montagne au sud dégagé, transforme la vue en un semis de petites taches. Le rêve reste un séjour sous ciel austral, où l'amas monte au zénith.
L'Amas de l'Hydre selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur Abell 1060
Jumelles / lunette 80 mm rien de fiable : les membres sont trop faibles (magnitude 12+) et l'amas trop bas depuis nos latitudes
Télescope 100–150 mm le couple NGC 3311 / 3309 deviné comme une seule tache allongée, à condition d'un horizon sud parfait et de l'amas au méridien
200 mm + ciel noir les deux dominantes séparées en deux boules laiteuses, plus deux à trois galaxies voisines en vision décalée
300 mm et plus une demi-douzaine de membres, la grappe autour du couple central ; le nombre grimpe avec la transparence
Photo (pose longue) des dizaines de galaxies, les halos intra-amas, le disque déformé de NGC 3312 — un tout autre objet

Repérer

Où pointer sous la tête de l'Hydre

L'amas se cache dans la constellation de l'Hydre, sous sa tête, dans une région pauvre en étoiles vives entre le Sextant et le corps du serpent. Sa déclinaison de −27° le condamne à rester bas sur l'horizon sud depuis la France : à la culmination, il ne monte guère au-dessus de 15 à 20° pour un observateur à 45° de latitude. La bonne fenêtre est le printemps, quand l'Hydre déroule ses anneaux au sud en soirée. Le repère utile n'est pas une étoile brillante mais la position générale : plein sud, à mi-hauteur entre l'horizon et la tête de l'Hydre, une nuit sans lune. Un chercheur informatisé (GoTo) ou un bon atlas est ici précieux, car aucun jalon stellaire évident ne mène à Abell 1060 — il faut viser des coordonnées et faire confiance au ciel.
Carte de la constellation de l'Hydre : le long serpent d'étoiles dont la tête, sous le Sextant, guide vers l'Amas de l'Hydre
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Guettez le printemps et le plein sud

    De mars à mai, l'Hydre se déploie au sud en début de nuit. Attendez que la région de sa tête, sous le Sextant, franchisse le méridien : c'est le seul moment où l'amas atteint sa maigre hauteur maximale.

  2. Exigez un horizon sud dégagé

    À moins de 20° de hauteur, chaque arbre, colline ou lueur de ville tue l'objet. Un site avec l'horizon sud parfaitement ouvert et sombre n'est pas un luxe, c'est la condition d'existence de la cible.

  3. Visez les coordonnées, pas une étoile

    Aucune étoile brillante ne borde l'amas. Pointez la platine de coordonnées 10h 37min, −27° 31′ avec un GoTo ou un cercle gradué, puis balayez lentement à grossissement moyen.

  4. Cherchez d'abord le couple, puis élargissez

    Trouvez les deux boules jointes de NGC 3311 / 3309 : elles ancrent le champ. À partir d'elles, promenez l'œil vers les taches plus faibles des voisines, en vision décalée.

Amas de l'Hydre (Abell 1060) — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas de galaxies riche et régulier (classe 1, Bautz-Morgan III), dominé par les elliptiques NGC 3311 et NGC 3309
Constellation Hydre — sous la tête, entre le Sextant et le corps du serpent
Magnitude 12,6 pour les deux dominantes ; membres de 12 à 14
Distance ≈ 158 millions d'années-lumière (≈ 58 Mpc)
Étendue membres brillants dans moins de 1° ; l'amas physique s'étale sur 10 millions d'années-lumière
Saison / hauteur printemps, au méridien ; ne dépasse pas 15–20° depuis la France (déclinaison −27°)
Instrument minimal 200 mm et ciel noir pour séparer le couple central ; 300 mm pour la grappe

Un peu d'histoire

De la lunette de Herschel aux relevés en rayons X

  1. 30 mars 1835

    John Herschel repère NGC 3311, la géante centrale de l'amas, depuis le cap de Bonne-Espérance. Sa lunette n'y voit qu'une nébulosité isolée : l'idée qu'il s'agit d'une ville de galaxies liées viendra bien plus tard.

  2. 1958

    George Abell publie son grand catalogue des amas de galaxies riches. L'ensemble de l'Hydre y entre sous le nom d'Abell 1060, avec une classe de richesse 1 et le classement Bautz-Morgan III qui décrit sa structure à double géante centrale.

  3. 2010

    L'Amas de l'Hydre devient une image populaire du concours ESO « Hidden Treasures », qui exhume des trésors des archives du télescope : le grand public découvre la profusion de galaxies serrées autour du couple NGC 3311 / 3309.

  4. 2024

    L'ESO publie de nouvelles vues profondes de Hydra I au télescope VST, dont un portrait de NGC 3312 en plein ram pressure stripping, révélant comment l'amas déshabille ses spirales de leur gaz.

  5. 2025

    Les grands relevés en rayons X (comme eROSITA) affinent la carte du gaz intra-amas et de la matière noire d'Abell 1060, confirmant sa réputation d'amas proche idéal pour étudier la masse invisible.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Chacun de ces points est une galaxie entière, à 158 millions d'années-lumière, et tous tiennent dans un seul champ d'oculaire : c'est l'unique argument d'Abell 1060, et il n'a rien de visuel. Dans un 300 mm, le couple NGC 3311 et NGC 3309 sort tout de suite, deux petits grains jointifs, puis cinq ou six autres s'accrochent en vision décalée — l'amas culminant à peine à 18°. Il faut une nuit de mai limpide et un causse où l'horizon sud tombe à plat. Cible pour observateur tenace, jamais pour une première soirée.

Continuer

À explorer autour de l'Amas de l'Hydre

La galaxie M83 dans l'Hydre M83, la belle spirale de l'Hydre Plus haut sur le serpent, une galaxie spirale barrée bien plus brillante et bien plus facile que l'amas : de quoi se faire l'œil aux galaxies avant la chasse d'Abell 1060. L'amas globulaire M68 résolu par Hubble : des milliers d'étoiles bleu-blanc mêlées de géantes orangées, jusqu'au cœur M68, l'amas globulaire de l'Hydre Autre trésor bas de l'Hydre, mais stellaire cette fois : un amas globulaire de notre propre Galaxie, cible d'entraînement pour les objets qui rasent l'horizon sud. NGC 3312 dans l'Amas de l'Hydre Comprendre les galaxies faibles à l'oculaire Pourquoi un amas de galaxies à 158 millions d'années-lumière ne montre que des grains gris, et comment lire un champ semé de petites taches sans se décourager.

Quel diamètre pour compter les galaxies de l'Amas de l'Hydre ?

Séparer le couple central réclame 200 mm et un horizon sud pur ; multiplier les membres, un 300 mm sous un ciel de montagne. Nos guides d'achat classent les télescopes par ouverture et par usage pour viser juste.

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