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Observer · Ciel profond

M83, la galaxie du Moulinet austral

Une spirale barrée montrée de face, criblée de pouponnières roses et d'amas d'étoiles bleues, et l'une des rares galaxies dont un télescope amateur détache vraiment les bras. Elle détient aussi un record : six supernovae y ont éclaté en un siècle. Reste un défi — depuis la France, elle rase l'horizon sud. Voici ce qu'elle est, ce que vous en verrez, et comment la débusquer.

6
supernovae observées depuis 1923 : un record parmi les galaxies proches
15 M al
sa distance — l'une des spirales barrées les plus proches de nous
250 mm
le diamètre qui détache nettement la barre et les bras à l'oculaire
1752
Lacaille la repère depuis le Cap : première galaxie notée hors du Groupe local
11 °
sa hauteur maximale au-dessus de l'horizon depuis Paris

Ce que c'est

Une spirale barrée, offerte à plat

Au catalogue de Messier, elle porte le numéro 83 ; au New General Catalogue, NGC 5236 ; et pour son dessin, on l'appelle le Moulinet austral — la version du sud du Moulinet de la Grande Ourse. C'est une galaxie spirale barrée, de type SAB(s)c : une barre d'étoiles traverse son noyau, d'où partent des bras lâches et bien tracés. Nous la voyons presque parfaitement de face, si bien que toute sa mécanique est étalée d'un coup — la barre, l'enroulement des bras, les chapelets de pouponnières. Elle se tient à quelque 15 millions d'années-lumière (4,5 mégaparsecs), à cheval sur la frontière de l'Hydre et du Centaure. Son disque couvre près de 118 000 années-lumière (36 kiloparsecs), l'ordre de grandeur de notre Voie lactée, mais sa partie brillante, celle qui compte à l'oculaire, ne dépasse guère les 40 000. C'est l'une des spirales barrées les plus proches et les plus lumineuses du ciel.
M83, la galaxie du Moulinet austral, en pose longue par le Very Large Telescope : barre centrale, bras enroulés et régions roses de formation d'étoiles
M83 par le VLT — ESO (CC BY 4.0)

Des bras cousus de pouponnières

Ce qui rend M83 si photogénique, ce sont ses bras : ils sont piquetés de régions HII rosâtres — des nuages d'hydrogène allumés par des étoiles neuves — et de grumeaux d'amas ouverts d'étoiles bleues, à peine sorties de leur cocon. La fabrication d'étoiles bat son plein le long du bord d'attaque de chaque bras, là où le gaz se comprime en tournant. Sur les images profondes, ce sont ces taches roses et bleues qui redessinent la roue ; en 2008, on a même repéré des étoiles jeunes jusqu'à 20 kiloparsecs du centre, bien au-delà du disque visible.

Un cœur double et en surrégime

Le noyau réserve une surprise : le télescope Gemini South y a confirmé une structure double, deux concentrations d'étoiles là où on n'en attendait qu'une — la trace probable d'un ancien compagnon avalé, ou d'un déséquilibre de la matière centrale. Autour, un anneau de flambée d'étoiles, cartographié en 2020 par l'instrument MUSE du VLT, transforme le centre en usine à étoiles. M83 n'est pas une roue paisible : c'est une galaxie en pleine crise de croissance.

Le chef d'un petit troupeau

M83 domine son propre sous-groupe, l'un des deux pôles du groupe Centaurus A / M83, le rassemblement de galaxies le plus proche du nôtre. Elle traîne quelques compagnes discrètes — NGC 5264, IC 4316, ESO 444-78 — et a frôlé, il y a moins d'un milliard d'années, la galaxie naine NGC 5253 ; cette rencontre a probablement rallumé la flambée d'étoiles qu'on observe aujourd'hui dans les deux astres.

Une usine à supernovae

Toute cette natalité a une contrepartie : les étoiles massives vivent vite et meurent en supernovae. M83 en produit tant qu'elle en détient un record d'observation (voir plus bas), et les astronomes y ont recensé des centaines de rémanents de supernova — les bulles de gaz laissées par des explosions plus anciennes, pistées en optique, en radio et en rayons X. C'est l'un des laboratoires les plus complets pour suivre le cycle des étoiles, de la pouponnière à l'explosion.

Comprendre

M83 en lumière visible, puis débarrassée de sa poussière

Faites glisser le curseur. À gauche, la galaxie en lumière visible : la poussière barre le disque de traînées sombres. À droite, la même galaxie captée en infrarouge par l'instrument HAWK-I du VLT — la poussière devient transparente et le squelette d'étoiles apparaît, barre comprise.

M83 en lumière visible, puis en infrarouge (HAWK-I) — ESO/M. Gieles, remerciements Mischa Schirmer (CC BY 4.0)
M83 en lumière visible : bras roses et bleus striés de bandes de poussière sombres M83 en infrarouge par HAWK-I : la poussière s'efface, la barre et les étoiles du disque ressortent

Son record

Six explosions d'étoiles en un siècle

Peu de galaxies ont été prises autant de fois en flagrant délit d'explosion. Depuis 1923, six supernovae ont été repérées dans M83 — l'un des tout premiers rangs pour une galaxie unique, et la raison pour laquelle chasseurs de supernovae et robots de surveillance la gardent à l'œil. La première, SN 1923A, fut débusquée par Carl Lampland ; la plus fameuse, SN 1983N, par l'infatigable pasteur australien Robert Evans, qui traquait les supernovae à l'œil dans son télescope de jardin.
Chacune raconte une mort d'étoile différente. SN 1968L et SN 1983N ont culminé vers la magnitude 11,9, à portée d'un télescope d'amateur ; les quatre autres, plus lointaines dans le passé ou plus faibles, sont restées vers la magnitude 14 ou 15, réservées aux grands instruments. Aucune n'est visible aujourd'hui — mais la statistique est claire : viser M83, c'est surveiller une galaxie où, statistiquement, une étoile éclate tous les quinze à vingt ans.
Gros plan du disque de M83 par le télescope spatial Hubble : régions roses de formation d'étoiles, amas bleus et filaments de poussière
Naissance d'étoiles dans M83 par Hubble — NASA, ESA & le Hubble Heritage Team (STScI/AURA), domaine public
Les six supernovae observées dans M83
Supernova Découverte Type Éclat max Découvreur / note
SN 1923A mai 1923 indéterminé 14 repérée par Carl Lampland, la première du lot
SN 1945B juillet 1945 indéterminé 14,2 William Liller
SN 1950B mars 1950 indéterminé 14,5 Guillermo Haro, depuis le Mexique
SN 1957D décembre 1957 indéterminé 15 reste un rémanent radio encore suivi aujourd'hui
SN 1968L juillet 1968 II (supergéante) 11,9 Jack Bennett, tout près du noyau
SN 1983N juillet 1983 Ib (étoile massive dénudée) 11,9 Robert Evans, à l'œil dans son télescope

La découverte

Lacaille, le Cap et la première galaxie du ciel austral

Le 23 février 1752, l'abbé Nicolas-Louis de Lacaille, en mission au cap de Bonne-Espérance pour cartographier le ciel du sud, note une « petite nébuleuse informe » dans l'Hydre. C'est M83 — et c'est un jalon : l'une des premières galaxies jamais cataloguées, et la première repérée au-delà du Groupe local, bien avant qu'on sache que ces taches floues étaient des univers-îles lointains.
Lacaille passa deux ans sous le ciel austral et en rapporta près de 10 000 étoiles et une quinzaine de « nébuleuses » nouvelles, dont plusieurs galaxies. Charles Messier, qui ne pouvait pas voir M83 depuis Paris — trop basse, déjà à l'époque — l'ajouta pourtant à son catalogue en 1781 sur la foi de la position de Lacaille, pour éviter qu'un chasseur de comètes la confonde avec l'une d'elles.
Page de titre du « Coelum Australe Stelliferum » de Nicolas-Louis de Lacaille, imprimée à Paris en 1763, texte latin et vignette florale gravée
Atlas du ciel austral de Lacaille (domaine public)
  1. 1752

    Lacaille repère M83 depuis le Cap, le 23 février : première galaxie notée hors du Groupe local, longtemps avant qu'on comprenne sa nature.

  2. 1781

    Messier l'inscrit sous le numéro 83 d'après la position de Lacaille, sans l'avoir lui-même observée depuis Paris où elle reste trop basse.

  3. 1923

    SN 1923A ouvre une série exceptionnelle : ce sera la première des six supernovae observées dans la galaxie en un siècle.

  4. 2020

    L'instrument MUSE du Very Large Telescope cartographie l'anneau de flambée d'étoiles qui entoure son cœur double.

À l'oculaire

Gratifiante entre toutes — si vous la surprenez au ras du sud

L'une des rares galaxies dont on voit les bras

Voilà ce qui distingue M83 de la plupart des spirales : sa lumière est assez concentrée pour que sa structure se lise à l'oculaire. Aux jumelles 10×50 sous un bon ciel, c'est déjà une tache ronde avec un centre marqué. Dans un 80 mm, un noyau vif entouré d'un halo diffus large comme le tiers de la pleine Lune. Dès 150 mm par bonne turbulence, des plages de poussière sombres cernent le cœur et l'on devine l'amorce des bras. À 250 mm, les bras s'enroulent franchement, les bandes de poussière se détachent et la barre centrale devient évidente — un spectacle que très peu de galaxies offrent en visuel.

Le vrai obstacle : elle plafonne à 11° depuis Paris

Le hic est géographique. À la déclinaison −30°, M83 ne s'élève presque pas sous nos latitudes : elle culmine à peine à 11° au-dessus de l'horizon depuis Paris, autour de 17° depuis la Côte d'Azur, un poil plus en Corse. Encore plus bas que la galaxie du Sculpteur. Sa lumière traverse alors une couche d'atmosphère qui l'éteint et la fait bouillonner. La consigne : ne la viser qu'à son passage au méridien, plein sud, une nuit très transparente de printemps.

Le printemps, une nuit noire, un horizon sud nu

La fenêtre utile court d'avril à juin, quand l'Hydre grimpe au plus haut en soirée. Il vous faut trois conditions réunies : la galaxie au méridien, un ciel sans Lune et sans halo urbain au sud, et surtout un horizon dégagé jusqu'en bas — la mer, une plaine, un col. Un seul village éclairé dans cette direction, et elle disparaît. Pointez votre regard un cheveu de biais, jamais droit sur le noyau : les bâtonnets, plus sensibles, occupent le pourtour de la rétine et font surgir le halo que la vision directe efface.

Splendide depuis le sud

Là où M83 change de catégorie, c'est sous les tropiques. Depuis les Antilles, La Réunion ou l'hémisphère sud, elle grimpe haut dans un ciel stable et devient l'une des plus belles galaxies accessibles à un amateur — les bras y sont un jeu d'enfant dans un 200 mm. Si vous partez un jour vers un ciel austral, mettez-la en tête de liste : c'est la même galaxie, mais transfigurée par la hauteur.

Repérer

Descendre de Spica, glisser sous l'Hydre

M83 se cache dans la queue de l'Hydre, le plus long serpent du ciel, tout près de la frontière du Centaure — une zone pauvre en étoiles vives, ce qui complique le repérage. Le plus simple est de partir de Spica, l'étoile bleutée de la Vierge, bien visible au sud au printemps, et de descendre vers le sud-ouest jusqu'à l'étoile γ Hydrae. De là, M83 se trouve à environ 6,5° plus au sud, à mi-chemin de la ligne qui joint γ Hydrae à Menkent (θ du Centaure).
Carte IAU de l'Hydre, très allongée, où sont repérés Alphard, les amas M48 et M68, la nébuleuse 3242 et, en bas à gauche, M83
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Choisissez une nuit de printemps, plein sud

    D'avril à juin, en soirée, l'Hydre passe au méridien. C'est la seule fenêtre où M83 s'arrache aux basses couches épaisses de l'atmosphère. Attendez une nuit sans Lune et très transparente, et postez-vous face à un horizon sud parfaitement dégagé.

  2. Repérez Spica, puis γ Hydrae

    Spica, l'étoile bleutée de la Vierge, sert de balise haut placée. Descendez vers le sud-ouest jusqu'à γ Hydrae (magnitude 3), l'étoile la plus notable de cette portion du serpent.

  3. Plongez de 6,5° vers le sud

    Depuis γ Hydrae, glissez d'environ 6,5° vers le sud, en direction de Menkent. M83 est à mi-chemin. Sans étoile-repère brillante autour, procédez au chercheur ou aux coordonnées.

  4. Confirmez au balayage, à faible grossissement

    Parcourez la zone à 30 ou 40× : M83 apparaît comme une rondeur laiteuse à centre marqué, impossible à confondre avec une étoile. Sa faible hauteur exige un ciel du sud vraiment propre pour ressortir.

M83 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet galaxie spirale barrée vue de face (SAB(s)c), à cœur double et flambée d'étoiles
Constellation l'Hydre, à la frontière du Centaure — déclinaison −30°
Magnitude 7,5 — visible aux jumelles sous un bon ciel du sud
Distance ≈ 15 millions d'années-lumière (4,5 mégaparsecs)
Taille apparente 12,9′ × 11,5′, soit près de la moitié de la pleine Lune
Saison avril à juin, au passage au méridien, plein sud
Instrument minimal jumelles 10×50 pour la deviner ; 150 mm pour la structure, 250 mm pour la barre

Selon l'instrument

De la tache ronde au moulinet barré

Ce que M83 vous montre, selon le matériel et la hauteur
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu rien : trop diffuse et bien trop basse sous nos latitudes pour être décelée
Jumelles 10×50, ciel du sud noir une petite tache ronde à centre plus clair, si l'horizon sud est nu
Télescope 80–150 mm un noyau vif, un halo laiteux, puis des plages de poussière et l'amorce des bras par bonne turbulence
250 mm, au méridien les bras enroulés, les bandes de poussière et la barre centrale nettement dessinés
Depuis les tropiques ou l'hémisphère sud haute et stable, elle livre sa structure spirale dès un 200 mm — l'une des plus belles galaxies du ciel
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Onze degrés au-dessus de l'horizon avec une lueur urbaine dans le même axe : M83 ne se tente pas dans ces conditions, et insister ne fait perdre que la soirée. Sur un causse des Cévennes, horizon sud plat et sec, un soir de mai, le 250 mm en donne au méridien un noyau franc, deux arcs de bras en vision décalée, et cette barre qu'on cherche en vain sur presque toutes les autres galaxies — trente secondes avant qu'un nuage bas l'efface. Cette cible mérite qu'on l'attende : une nuit transparente, un horizon nu, ou un ciel plus austral en voyage.

Continuer

À explorer autour du Moulinet austral

M83 dans l'Hydre L'Hydre, le plus long serpent du ciel La constellation où se cache M83, ses étoiles-guides γ Hydrae et Alphard, et ce qu'on y débusque au printemps. La galaxie du Moulinet M101 M101, le Moulinet du nord L'autre grande spirale de face, bien plus haute dans le ciel — mais dont la magnitude trompeuse exige un ciel noir absolu. NGC 253, la galaxie du Sculpteur NGC 253, l'autre galaxie du sud Un fuseau brillant tout aussi bas sur l'horizon, à décrocher aux jumelles en automne : le pendant de M83 côté galaxies australes.

Quel instrument détache la barre de M83 au ras du sud ?

Des jumelles 10×50 la devinent, un 150 mm en tire les bras, un 250 mm révèle la barre — mais c'est la hauteur et la transparence du sud qui commandent. Nos choix par usage et par budget pour le ciel profond austral.

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