C'est le plus bel amas globulaire du ciel boréal : une boule de plusieurs centaines de milliers de vieilles étoiles, serrées sur 145 années-lumière, à environ 25 000 années-lumière d'ici. Aux jumelles, une tache ronde et floue dans le « Keystone » d'Hercule ; à 200 mm, elle grouille jusqu'au cœur. Voici comment la trouver, ce que chaque diamètre révèle, et pourquoi on lui a envoyé un message en 1974.
25000
années-lumière : la distance qui nous sépare de l'amas
145
années-lumière de diamètre pour l'essaim d'étoiles
300000
étoiles au bas mot, peut-être un demi-million, dans la même boule
100
mm de diamètre : à partir de là, les bords commencent à se résoudre en étoiles
12 ≈
milliards d'années : l'âge des astres qui la composent
Ce que c'est
Un demi-million de vieilles étoiles dans une seule boule
Le Grand Amas d'Hercule, c'est M13 au catalogue de Messier, NGC 6205 au New General Catalogue. Sous ces numéros se cache un amas globulaire : un essaim sphérique de plusieurs centaines de milliers d'étoiles — les estimations vont de 300 000 à plus de 500 000 — liées par leur propre gravité en une boule de quelque 145 années-lumière de diamètre. L'ensemble pèse environ 600 000 masses solaires et se tient à près de 25 000 années-lumière de nous, bien au-dessus du disque de la Voie lactée, dans le halo de la Galaxie.
M13 — Thedarksideobservatory (CC BY-SA 4.0)
Les plus vieilles étoiles de la Galaxie
Ces étoiles ne se forment plus : elles sont nées ensemble, il y a environ 11,7 milliards d'années, quand la Voie lactée elle-même se constituait. Ce sont des astres de population II, pauvres en éléments lourds — l'amas ne contient qu'environ 4,6 % du fer du Soleil (métallicité [Fe/H] ≈ −1,33). En regardant M13, on observe une relique de l'Univers jeune, un fossile stellaire figé quand notre Soleil n'existait pas encore.
Un cœur où le ciel n'est jamais noir
La densité y défie l'imagination. Près du centre, les étoiles sont tassées environ cent fois plus serrées que dans le voisinage du Soleil. Sur une planète tournant au cœur de M13, le ciel nocturne serait constellé de milliers d'étoiles plus brillantes que Sirius ; certaines se frôlent d'assez près pour fusionner et former des « traînardes bleues », ces astres rajeunis qui déroutent les astronomes.
Une boule, pas un amas ouvert
Il ne faut pas confondre l'amas globulaire avec l'amas ouvert (les Pléiades, par exemple). L'amas ouvert compte quelques centaines d'étoiles jeunes, lâches, promises à la dispersion. Le globulaire, lui, réunit des centaines de milliers de vieilles étoiles en une sphère stable, gravitationnellement soudée, qui orbite le noyau galactique depuis l'aube des temps. La Voie lactée en compte environ 150 ; M13 est le plus beau visible depuis l'hémisphère nord.
Une adresse haute et estivale
M13 se trouve dans la constellation d'Hercule, à la déclinaison +36° : depuis la France, elle passe très haut, presque au zénith au cœur de l'été. Ses coordonnées — ascension droite 16h 41m, déclinaison +36° 28′ — la placent sur le côté ouest du grand trapèze d'Hercule, loin des brumes de l'horizon. C'est une cible confortable de mai à septembre.
Ce que Hubble a révélé
Un cœur si dense qu'on ne sépare plus les étoiles
Là où l'œil, même dans un gros télescope, ne voit qu'un noyau laiteux, le télescope spatial Hubble sépare des dizaines de milliers d'astres individuels jusqu'au centre. Ses images révèlent des étoiles de toutes les couleurs — des géantes rouges arrivées en fin de vie, des naines jaunes comme notre Soleil, et les fameuses traînardes bleues, produits de collisions stellaires. Au cœur, la distance moyenne entre étoiles tombe à moins d'une année-lumière : cent fois plus serré qu'autour du Soleil.
Ce que Hubble ne voit pas non plus, ce sont les planètes : en 1999, l'amas a servi de cible à une recherche de « Jupiters chauds ». Aucune n'a été trouvée — la pauvreté en éléments lourds de ces vieilles étoiles, ou la promiscuité qui déstabilise les orbites, rendrait les planètes rares dans les globulaires. Regarder M13, c'est peut-être regarder un ciel presque vide de mondes.
Cœur de M13 par Hubble — NASA, ESA & Hubble Heritage Team (STScI/AURA) (domaine public)
À l'oculaire
Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument
M13 selon votre instrument
Avec quoi
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
sous un ciel noir, une faible tache floue en vision décalée, côté ouest du Keystone
Jumelles 10×50
une boule ronde et cotonneuse, cœur brillant, nettement non-stellaire, mais sans grain
Télescope 100 mm
un disque brumeux d'environ 8′, dont les tout premiers bords se piquettent d'étoiles à 100×
150 mm
les étoiles du pourtour se détachent franchement ; le cœur reste laiteux
250 mm
des centaines d'étoiles jusque près du centre ; l'amas devient tridimensionnel
300 mm
il grouille jusqu'au cœur, et le « propeller » se devine au sud-est à 150–200×
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Repérer
Dans le Keystone d'Hercule, un tiers en descendant
Hercule n'a pas d'étoile vive, mais un repère net : le Keystone (la « clé de voûte »), un trapèze de quatre étoiles bien visible haut dans le ciel d'été, entre les brillantes Véga et Arcturus. M13 se cache sur son côté ouest, celui qui relie η (êta) à ζ (zêta) Herculis. Descendez ce côté depuis η : au premier tiers du trajet, environ 2,5° sous η, un léger flou dans le chercheur trahit l'amas. C'est l'un des rares objets Messier qu'on pointe sans carte, une fois le Keystone repéré.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez le Keystone, haut dans le ciel d'été
En juillet-août, cherchez à mi-chemin entre Véga (très brillante, à l'est) et Arcturus (orangée, à l'ouest) un trapèze un peu incliné de quatre étoiles moyennes : c'est la clé de voûte d'Hercule.
Repérez le côté ouest, de η à ζ
Le trapèze a deux étoiles à droite (côté ouest) : η en haut, ζ en bas. C'est le segment qui les relie qui vous intéresse.
Descendez d'un tiers depuis η
M13 se trouve à environ 2,5° sous η, au premier tiers de la ligne η–ζ. Aux jumelles ou dans un chercheur, une petite tache ronde et floue apparaît, bien distincte des étoiles ponctuelles autour.
Visez de mai à septembre, près du zénith
Hercule culmine très haut depuis la France au cœur de l'été. Vers minuit en juin-juillet, M13 passe presque à la verticale : vous l'observez à travers le minimum d'atmosphère, là où les images sont les plus fines.
M13 — carte d'identité
Repère
Valeur
Type d'objet
amas globulaire (NGC 6205)
Constellation
Hercule — côté ouest du Keystone
Magnitude
5,8 (limite de l'œil nu sous ciel noir)
Distance
≈ 25 000 années-lumière
Taille apparente
≈ 20′ (les deux tiers d'une pleine lune)
Saison
été — de mai à septembre, haut au sud
Instrument minimal
100 mm pour commencer à le résoudre en étoiles
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Dans le même champ
Une galaxie glissée à côté de l'amas
À seulement 28′ au nord-est de M13, un petit fuseau lumineux se glisse dans le même champ à faible grossissement : NGC 6207, une galaxie spirale vue presque par la tranche. Le contraste des distances est vertigineux — l'amas est à 25 000 années-lumière, dans notre Galaxie ; la galaxie, elle, est à quelque 30 millions d'années-lumière, mille fois plus loin. William Herschel l'a découverte en 1787. À magnitude 11,7, elle demande un 150 mm et un ciel noir, mais la voir près de M13 offre l'un des plus beaux raccourcis d'échelle du ciel.
Pour les chasseurs de défi, une troisième pièce se cache entre les deux : IC 4617, une galaxie bien plus faible (magnitude 15), à mi-chemin de M13 et NGC 6207. La débusquer réclame un 300 mm, un ciel de montagne et beaucoup de patience — mais elle complète un trio qui tient dans un seul oculaire à grand champ.
M13, NGC 6207 & IC 4617 — s58y (CC BY 2.0)
Un peu d'histoire
De Halley à un message envoyé aux étoiles
1714
Edmond Halley — celui de la comète — découvre l'objet et note qu'il « se montre à l'œil nu quand le ciel est serein et la Lune absente ». Il ne peut le résoudre : ce n'est qu'une tache ronde et lumineuse.
1764
Charles Messier l'observe le 1er juin et l'inscrit comme 13ᵉ objet de son catalogue, pour l'écarter de sa chasse aux comètes. Il le décrit comme une nébuleuse « ronde et brillante », sans étoiles visibles.
1799
William Herschel, avec ses grands miroirs, est le premier à résoudre l'amas en étoiles individuelles, le 22 août. Ce qui n'était qu'un flou devient un fourmillement de soleils.
1974
Le 16 novembre, le radiotélescope d'Arecibo braque un message vers M13 : la première tentative délibérée de parler aux étoiles, choisie parce que l'amas offrait une immense cible d'étoiles dans un même faisceau.
Ce que montre la pose longue
Les images de cette page sont des poses longues : elles saturent le cœur en une masse blanche et font ressortir les couleurs des étoiles — les points orangés des géantes rouges, les éclats bleus des traînardes. Un capteur accumule la lumière pendant des minutes ; il enregistre des milliers d'astres et la teinte de chacun, jusqu'aux galaxies lointaines du champ.
Ce que voit l'œil, et pourquoi c'est mieux
À l'oculaire, M13 reste grise : la vision nocturne ne perçoit pas la couleur des astres faibles. Mais elle offre ce qu'aucune photo ne rend — le relief. Dans un 250 mm, les étoiles semblent flotter à des profondeurs différentes, et l'amas prend un volume presque tangible. Ne jugez jamais un globulaire sur une image : la sensation de tridimensionnalité ne se photographie pas, elle se vit derrière l'oculaire.
L'avis de Luc
Voilà de quoi rassurer un débutant que les nébuleuses ont déçu : dès les jumelles 10×50, en pointant le côté ouest du Keystone, une petite boule évidente est là. Le déclic vient à 120× dans un 200 mm, quand le pourtour éclate en poussière d'étoiles — et si l'on accorde trente secondes à l'œil pour s'adapter, l'amas se creuse en profondeur. Le « propeller » réclame en revanche un 300 mm et une nuit de montagne sans lune : le chercher sous 250 mm revient à perdre son temps.