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Observer · Ciel profond

M64, la galaxie de l'Œil Noir

Un noyau blanc et brillant, à moitié voilé par une écharpe de poussière si épaisse qu'elle dessine un œil au beurre noir : c'est M64, à 17 millions d'années-lumière dans la Chevelure de Bérénice. Sous cette figure paisible se cache une galaxie en pleine crise — le gaz de sa banlieue tourne à contresens de son cœur, séquelle d'une petite galaxie qu'elle a dévorée. La bande sombre est l'un des rares détails de poussière qu'on voit vraiment à l'oculaire : voici avec quel diamètre, à quelle condition, et comment la débusquer un soir de printemps.

17
millions d'années-lumière : la distance de l'Œil Noir (5,3 Mpc)
2
disques de gaz imbriqués qui tournent en sens contraire
1
milliard d'années depuis que M64 a avalé une galaxie satellite
1779
l'année de la découverte, par Pigott puis Bode
200
mm pour détacher la bande sombre — l'« œil au beurre noir »

Ce que c'est

Un œil, et une écharpe de poussière en travers

M64 au catalogue de Messier, NGC 4826 au New General Catalogue : c'est une galaxie spirale (type morphologique (R)SA(rs)ab) inclinée d'environ 60° sur notre ligne de visée, à quelque 17 millions d'années-lumière (5,3 mégaparsecs) dans la Chevelure de Bérénice. Ce qui la rend unique dès le premier regard, c'est le large ruban de poussière sombre qui court en arc devant son noyau éclatant : cette poussière absorbe la lumière des étoiles situées derrière elle et creuse une ombre nette, comme une paupière tombée sur un œil. D'où ses surnoms — l'Œil Noir, l'Œil du Diable, et la plus tendre Belle Endormie (Sleeping Beauty). Son disque contient une centaine de milliards d'étoiles et s'étale sur près de 54 000 années-lumière, un peu plus de la moitié de notre Voie lactée. À la magnitude 8,5 (magnitude 9,36 dans le bleu), elle reste à portée d'un petit télescope, et elle appartient au petit groupe de galaxies M94, en bordure du superamas de la Vierge.
La galaxie de l'Œil Noir M64 par Hubble : noyau blanc lumineux à demi masqué par une large bande de poussière sombre en arc
M64 par Hubble — NASA & le Hubble Heritage Team (AURA/STScI) (domaine public)

La bande sombre, de la poussière et rien d'autre

Le trait noir qui barre le noyau n'est pas un trou : c'est un épais banc de poussière interstellaire froide, plaqué sur le bord interne du disque et vu presque de biais. Il ne masque qu'une moitié du noyau, ce qui donne à M64 sa dissymétrie caractéristique — un côté vif, l'autre étouffé. Cette poussière est aussi le carburant des étoiles : c'est là, dans ce ruban, que se concentre le gaz froid d'où naissent de nouveaux astres. La preuve qu'il s'agit bien de poussière et non d'un vide se lit en infrarouge : à ces longueurs d'onde, le voile disparaît et le noyau redevient rond (voir le comparateur plus bas).

Deux disques qui tournent à l'envers l'un de l'autre

Le vrai prodige de M64 est invisible à l'œil. Dans les années 1990, les spectrographes ont révélé que la galaxie est faite de deux disques emboîtés de masses presque égales qui tournent en sens contraire : les étoiles et le gaz du disque interne, sur quelque 3 000 années-lumière, tournent dans un sens, tandis que le gaz de la région externe, jusqu'à près de 40 000 années-lumière, tourne dans l'autre. Une galaxie ne naît jamais ainsi ; ce contresens est une cicatrice.

La galaxie qu'elle a avalée

L'explication qui tient : il y a environ un milliard d'années, M64 a capturé et digéré une petite galaxie satellite lancée à contre-courant. Les étoiles de l'intruse se sont dispersées, mais son gaz, lui, a gardé son sens de rotation rétrograde et forme aujourd'hui le disque externe. C'est l'une des démonstrations les plus nettes qu'on ait, dans une galaxie proche, qu'une fusion mineure laisse une trace lisible des centaines de millions d'années plus tard.

Là où les deux flux se heurtent, des étoiles naissent

À la frontière où le gaz interne et le gaz externe se croisent en sens opposés, la matière ne s'écoule pas tranquillement : elle entre en collision, se comprime et s'effondre. Cette turbulence allume une flambée de formation d'étoiles — de jeunes étoiles bleues et des nuages d'hydrogène rougeoyants piquettent l'anneau de transition. Au centre veille en plus un trou noir supermassif d'environ 8 millions de masses solaires, et le noyau, classé Seyfert de type 2, trahit une activité modérée.

En images

L'Œil Noir de près et de loin

Comprendre

Pourquoi l'œil noir disparaît en infrarouge

Faites glisser le curseur : à gauche, M64 en lumière visible par Hubble, l'écharpe de poussière bien noire. À droite, la même galaxie en infrarouge proche (relevé 2MASS), où la poussière devient transparente et le noyau redevient rond.

M64, du visible (Hubble) au proche infrarouge (2MASS)
M64 en lumière visible : la bande de poussière masque une moitié du noyau M64 en proche infrarouge : la poussière est transparente, le noyau apparaît rond et complet
La lumière infrarouge traverse la poussière que la lumière visible ne peut pas franchir. En braquant M64 en proche infrarouge, le relevé 2MASS voit à travers le ruban : l'œil noir s'efface, et le bulbe apparaît entier, symétrique. C'est la démonstration directe que la fameuse bande n'est pas une déchirure dans la galaxie, mais un simple écran de poussière froide posé devant des étoiles qui, elles, sont toujours là. Le même principe permet aux astronomes de percer le cœur des galaxies et des pouponnières d'étoiles habituellement noyées de poussière.

À l'oculaire

Ce que vous verrez vraiment, instrument par instrument

L'Œil Noir selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
Jumelles 10×50 une petite tache floue et allongée, à peine plus qu'une étoile empâtée, seulement sous un ciel bien noir et l'objet haut
Télescope 100–130 mm un ovale laiteux net, au noyau franchement plus brillant : la galaxie est facile, la bande sombre reste invisible
150–200 mm le noyau paraît dissymétrique, un côté plus terne ; à partir de 200 mm et sous bon ciel, la bande sombre commence à se deviner en vision décalée
250–300 mm l'écharpe de poussière se détache nettement contre le noyau — l'œil au beurre noir apparaît vraiment, l'un des rares détails de poussière visibles en visuel
Photo (pose longue) le disque complet, l'anneau de jeunes étoiles bleues et la couleur de la poussière — hors de portée de l'œil

Repérer

Un saut d'étoile depuis 35 Comae

M64 se niche dans la Chevelure de Bérénice, une région discrète du ciel de printemps, entre le Lion et le Bouvier. Le point d'accroche le plus sûr est l'étoile 35 Comae Berenices (magnitude 5), visible à l'œil nu sous un ciel correct : la galaxie se trouve à un peu moins d'1° au nord-est (environ 0,75°) de cette étoile — le champ d'un chercheur ou d'un oculaire grand angle à faible grossissement. Pour situer 35 Comae, elle est à peu près au tiers du chemin entre Diadem (α Comae, magnitude 4,3) et γ Comae. La Chevelure culmine haut dans le ciel de nos latitudes, ce qui met M64 à l'abri de la turbulence de l'horizon — un net avantage sur les galaxies basses.
M64 telle qu'un amateur la photographie, petit fuseau au noyau vif dans la Chevelure de Bérénice
M64 au télescope d'amateur — Stephen Rahn (CC0, domaine public)
  1. Repérez la Chevelure de Bérénice

    Au printemps, cherchez entre l'arrière-train du Lion et le Bouvier une zone sans étoile vive, mais parsemée d'un fin poudroiement d'étoiles. C'est la Chevelure de Bérénice ; M64 est dans sa moitié est.

  2. Trouvez 35 Comae Berenices

    Cette étoile de magnitude 5 est votre balise. Sous un ciel correct, elle se voit à l'œil nu ; sinon, servez-vous du chercheur en partant de Diadem (α Comae).

  3. Poussez d'un degré au nord-est

    Depuis 35 Comae, décalez le télescope d'un peu moins d'un degré vers le nord-est. À faible grossissement, un petit ovale laiteux au noyau plus vif entre dans le champ : c'est M64.

  4. Grossissez pour l'œil noir

    Centrez la galaxie, montez à 150–200×, laissez vos yeux s'adapter et cherchez en vision décalée la coupure sombre contre le noyau. Un ciel sans lune et sans halo urbain fait toute la différence.

M64, la galaxie de l'Œil Noir — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet galaxie spirale (R)SA(rs)ab — deux disques de gaz contra-rotatifs, bande de poussière devant le noyau
Constellation Chevelure de Bérénice — à ~1° au nord-est de 35 Comae
Magnitude ≈ 8,5 (8,52 en V ; 9,36 en B)
Distance ≈ 17 millions d'années-lumière (5,3 Mpc ; estimations de 12 à 24)
Taille apparente ≈ 10′ × 5′ (un tiers de la pleine Lune en longueur)
Saison avril–mai, haute au méridien
Instrument minimal 100 mm pour l'ovale et son noyau ; 200 mm pour la bande sombre

Un peu d'histoire

De deux découvreurs de 1779 aux spectrographes modernes

  1. mars 1779

    L'astronome anglais Edward Pigott découvre la galaxie depuis York : c'est le premier à la repérer, mais son annonce passe presque inaperçue.

  2. avril 1779

    Douze jours plus tard, à Berlin, Johann Elert Bode la retrouve indépendamment, sans connaître l'observation de Pigott.

  3. 1780

    Charles Messier l'observe à son tour et l'inscrit dans son catalogue sous le numéro 64, la décrivant comme une nébuleuse sans étoiles.

  4. 1990

    Les études spectroscopiques révèlent les deux disques de gaz contra-rotatifs : la banlieue de M64 tourne à l'envers de son cœur.

  5. 2004

    Le télescope spatial Hubble livre le portrait de référence de l'Œil Noir, montrant la poussière et les jeunes étoiles bleues nées à la frontière des deux flux.

Ce que la pose longue révèle

Sur une image profonde, M64 déploie ce que l'œil ne verra jamais : la couleur brune de la poussière, l'anneau de jeunes étoiles bleues et les nuages d'hydrogène rose allumés à la collision des deux disques, et le semis d'étoiles du bulbe. La vision nocturne, elle, ne perçoit ni couleur ni détail fin — elle donne une présence, celle d'un univers-île de cent milliards d'étoiles dont la lumière a quitté la galaxie il y a 17 millions d'années, bien avant les premiers hominidés.

Pourquoi la bande vaut le détour

La plupart des galaxies restent, à l'oculaire, de simples taches floues sans structure. M64 fait partie du petit club de celles dont un détail de poussière se laisse vraiment voir en visuel : sous un ciel noir, à partir de 200 mm et surtout de 250 mm, la coupure sombre tranche le noyau et donne, pour de vrai, la sensation d'un relief. C'est ce qui fait de l'Œil Noir une cible gratifiante — une galaxie qu'on ne se contente pas de cocher, mais qu'on lit.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Un noyau franchement dissymétrique, un côté comme mangé : c'est ce que M64 donne à 130× dans un 200 mm, et c'est déjà singulier. La bande elle-même se devine à peine en vision décalée ; il faut poser l'œil dans un 300 mm, une nuit de campagne sans lune, pour la voir mordre le noyau et justifier le surnom. Le reste est facile — la Chevelure de Bérénice passe presque au zénith en mai, l'image est stable, le fond de ciel bien noir, et le saut depuis 35 Comae, à peine un degré au nord-est, compte parmi les plus simples de la saison.

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À explorer autour de l'Œil Noir

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Quel télescope pour l'œil noir de M64 ?

Un 100 mm donne l'ovale et son noyau vif, mais il faut viser 200 à 250 mm et une nuit sans lune pour voir la bande de poussière trancher le cœur de l'Œil Noir. Nos choix par usage et par budget.

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