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Observer · Ciel profond

M66, la spirale que la marée a désaxée

La plus grande et la plus brillante des trois galaxies du Trio du Lion est aussi la plus abîmée. Ses bras spiraux sont visiblement de travers — l'un semble décroché, le disque paraît décentré — parce qu'un frôlement gravitationnel avec sa voisine NGC 3628 lui a arraché du gaz et déplacé ses régions de formation d'étoiles. C'est l'archétype de la galaxie perturbée, et un remarquable atelier de supernovae : cinq y ont explosé depuis 1973. Voici ce que vous en verrez vraiment, dès 100 mm, sous le ventre du Lion au printemps.

5
supernovae repérées dans la seule M66 depuis 1973 — un record parmi les galaxies proches
31
millions d'années-lumière : la distance estimée de M66
85 000 al
de diamètre, presque la taille de notre Voie lactée
100 mm
le diamètre minimal pour la voir en petit ovale net
1780
l'année où Messier la note « très longue et très faible »

Ce que c'est

Une spirale barrée de front, cabossée par un frôlement

M66 (NGC 3627) est une galaxie spirale barrée de type SAB(s)b — une barre faible au centre, des bras lâchement enroulés — que nous voyons presque de face. C'est le membre le plus lumineux du Trio du Lion (dont la page dédiée raconte l'ensemble), à environ 31 millions d'années-lumière. Son disque s'étend sur près de 85 000 années-lumière, à peu de chose près la taille de notre Voie lactée, et fuit à quelque 696 km/s dans l'expansion de l'Univers. Au centre bat un noyau actif de type Seyfert 2 et une concentration de masse anormalement forte : la galaxie a été bousculée, et son cœur en porte la trace. Ce qui frappe d'emblée sur une image profonde, ce sont les bandes de poussière découpées, les amas d'étoiles bleus alignés sur les bras, et surtout leur dissymétrie évidente.
M66 (NGC 3627) photographiée par le télescope spatial Hubble : bras spiraux asymétriques, bandes de poussière et amas d'étoiles bleus
M66 par le télescope Hubble — NASA, ESA & Hubble Heritage (STScI/AURA) (CC BY 4.0)

Le détail qui la distingue

Un bras décroché : la signature de la collision

Regardez la spirale de M66 : un de ses bras est anormalement haut et étiré, l'autre plus court, et l'ensemble du disque paraît décentré par rapport au noyau. Cette asymétrie n'est pas un défaut d'image — c'est une cicatrice gravitationnelle. Au fil de passages rapprochés avec sa voisine NGC 3628, la marée a tordu les bras de M66, déplacé ses régions de formation d'étoiles et arraché à l'un des bras un nuage d'hydrogène qui ne tourne plus avec le disque : les radioastronomes l'ont détecté comme une masse de gaz H I littéralement détachée. La même bousculade a compacté la matière vers le centre, expliquant la concentration de masse du noyau. Résultat : là où sa sœur M65 (voisine à 20′, décrite sur la page du trio) garde des bras nets et réguliers, M66 est l'archétype de la spirale perturbée par une rencontre — le même phénomène que sur les grandes galaxies en interaction, mais à portée d'un télescope d'amateur.
M66 vue par un télescope amateur de 0,8 m : le bras spiral supérieur, anormalement étiré et détaché du disque
M66 au télescope Schulman de 0,8 m — Adam Block / Mount Lemmon SkyCenter (CC BY-SA 4.0)

Comprendre

M66 en lumière visible et en infrarouge

Faites glisser le curseur : à gauche, le disque de M66 par Hubble en lumière visible ; à droite, le même disque par le télescope Webb en infrarouge, qui perce la poussière et révèle la charpente des bras.

M66 par Hubble (visible) puis par Webb (infrarouge) — vue Webb : NASA, ESA, CSA, STScI, J. Lee (STScI), T. Williams (Oxford), PHANGS Team (CC BY 4.0, ESA/Webb weic2403n)
M66 en lumière visible par Hubble : poussière sombre et amas bleus sur les bras M66 en infrarouge par le télescope Webb : filaments de poussière et bulles de gaz creusées par les jeunes étoiles

Un record

Cinq supernovae dans M66 en un demi-siècle

Peu de galaxies proches ont autant explosé sous nos yeux. Depuis 1973, les astronomes ont recensé cinq supernovae dans le seul disque de M66 — un rythme qui en fait l'une des spirales voisines les plus surveillées. Ce n'est pas un hasard : une galaxie riche en poussière et en régions H II — ces nurseries où naissent les étoiles massives — est aussi une galaxie où ces mêmes étoiles meurent en cataclysme peu de temps après. La marée qui a désaxé ses bras a probablement ravivé la formation d'étoiles par endroits, entretenant la fournaise. Certaines de ces explosions, comme SN 1989B (une supernova thermonucléaire de type Ia, atteignant la magnitude 13), ont été assez brillantes pour être suivies par les amateurs et servir à étalonner l'échelle des distances cosmiques. La plus récente, SN 2016cok, rappelle que cette galaxie reste un laboratoire vivant.
Les supernovae observées dans M66
Supernova Année Type Éclat max
SN 1973R 1973 II (effondrement) mag 14,5
SN 1989B 1989 Ia (thermonucléaire) mag 13
SN 1997bs 1997 incertain mag 17
SN 2009hd 2009 II mag 15,8
SN 2016cok 2016 II-P mag 16,6

À l'oculaire

M66, plus vive et plus ronde que sa voisine M65

Dans un même champ, M66 se repère à ce qu'elle est plus brillante et d'aspect plus trapu, presque rond, que M65 sa voisine, qui se présente en fuseau allongé (le couple est détaillé sur la page du trio). Dès 100 à 150 mm, M66 apparaît comme un ovale lumineux nettement condensé vers un noyau plus vif ; c'est la plus facile à « accrocher » des deux. À 200 à 250 mm sous un ciel noir, le disque prend du relief et l'œil attentif devine des inégalités le long des bras — cette impression de galaxie « de guingois ». Mais la dissymétrie franche des bras, le bras décroché, la poussière : tout cela reste réservé à la photographie et aux gros diamètres. Sa magnitude de 8,9 est trompeuse : étalée sur 9,1′ × 4,2′, sa lumière est diluée, et c'est un ciel sans lune ni lampadaire qui fait la différence, bien plus que le grossissement.
M66 en pose longue au sol : disque brillant au noyau vif, bras dissymétriques enveloppés de poussière
M66 en pose longue au sol — NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)
M66 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M66
Jumelles 10×50 une minuscule tache floue, devinée sous un ciel bien noir et le Lion haut — plus évidente que M65, mais sans forme
Télescope 100–130 mm un petit ovale net à noyau plus vif ; la cible la plus facile du trio, dans le même champ que M65 à faible grossissement
150–200 mm un disque argenté condensé, un cœur presque ponctuel, une impression d'irrégularité en vision décalée
250–300 mm + ciel noir des inégalités dans les bras, l'aspect désaxé du disque ; la structure spirale reste suggérée, jamais franche
Photo (pose longue) les bras dissymétriques, le bras étiré, les bandes de poussière et les amas bleus — hors de portée de tout oculaire

Repérer

Où pointer pour tomber sur M66

M66 se niche sous le ventre du Lion, dans une région pauvre en étoiles vives, quelque part entre les pattes arrière du grand félin. Le meilleur repère fin n'est pas une étoile mais sa propre voisine M65 : les deux galaxies se tiennent à 20′ l'une de l'autre, et M66 est celle de l'est — la plus brillante des deux, donc la plus facile à accrocher en premier. La bonne fenêtre est le printemps : de mars à mai, le Lion culmine très haut depuis la France, si bien que M66 passe loin de la turbulence de l'horizon — un atout décisif que n'ont pas les galaxies basses du ciel austral.
Carte du Lion : M66 se cache sous le ventre, entre Chertan (θ Leonis) et ι Leonis, à 20 minutes d'arc à l'est de M65
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Repérez Chertan, sous le ventre du Lion

    Le corps du Lion dessine un grand trapèze au printemps. Chertan (θ Leonis, magnitude 3,3) en marque l'angle arrière-bas, sous le ventre. C'est le point de départ vers M66.

  2. Glissez de 2° vers 73 Leonis

    À 2° au sud de Chertan, l'étoile discrète 73 Leonis (magnitude 5,3) sert de dernier jalon. Centrez-la dans le chercheur : les galaxies sont juste à l'est.

  3. Cherchez la plus brillante des deux taches

    À un peu moins de 1° à l'est de 73 Leonis, deux ovales flous apparaissent ensemble à faible grossissement. M66 est celui de l'est, plus vif et plus rond — c'est elle.

  4. Restez à faible grossissement

    Un oculaire qui donne 30 à 50× et un champ proche de 1° garde M66 et M65 dans la même vue. Grossir davantage n'ajoute rien sur une galaxie : ça noircit le fond, pas la structure.

M66 (NGC 3627) — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet galaxie spirale barrée SAB(s)b, vue de face, noyau actif Seyfert 2 — la plus déformée du Trio du Lion
Constellation Lion — sous le ventre, entre θ Leonis (Chertan) et ι Leonis, à 20′ à l'est de M65
Magnitude 8,9 (le membre le plus brillant du trio)
Distance ≈ 31 millions d'années-lumière (le trio, ≈ 35)
Taille apparente 9,1′ × 4,2′ (≈ 85 000 années-lumière de diamètre réel)
Saison printemps, de mars à mai, quand le Lion culmine très haut depuis la France
Instrument minimal 100 mm pour un ovale net ; 250 mm et ciel noir pour deviner les irrégularités des bras

Un peu d'histoire

De la lunette de Messier au télescope Webb

  1. 1er mars 1780

    Charles Messier découvre M66 dans la même nuit que M65 et la note « nébuleuse très longue et très faible ». Sa petite lunette ne montre qu'une lueur informe — il ne soupçonne rien de la spirale déformée ni de sa troisième voisine, NGC 3628, restée invisible.

  2. 1973

    SN 1973R, première supernova moderne repérée dans M66, ouvre une série remarquable. La galaxie devient une cible surveillée : cinq explosions y seront recensées en un demi-siècle.

  3. 1989

    SN 1989B, de type Ia, atteint la magnitude 13, assez brillante pour être suivie par les amateurs. Bien étudiée, elle sert à affiner l'étalonnage des distances dans l'Univers proche.

  4. 2010

    Le télescope spatial Hubble livre un portrait détaillé de M66 : ses bandes de poussière découpées, ses amas d'étoiles bleus et, surtout, la dissymétrie de ses bras deviennent une preuve visuelle de son passé mouvementé.

  5. 2024

    Le télescope spatial James-Webb photographie M66 en infrarouge dans le cadre du programme PHANGS : il perce la poussière et révèle un réseau de filaments et de bulles de gaz creusées par les jeunes étoiles massives.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Deux galaxies côte à côte et deux silhouettes opposées : à 44× dans un 200 mm, M66 dessine un ovale trapu au cœur vif quand M65, juste à côté, fait fuseau. C'est le meilleur point d'entrée pour montrer le Lion en avril. Le bras décroché visible sur les images n'apparaît pas à l'oculaire ; à 250 mm sous un ciel de campagne, on gagne au mieux l'impression que le disque est de travers. Cette spirale tordue est l'œuvre de la gravité d'un voisin, à trente millions d'années-lumière — et le savoir change ce qu'on regarde.

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À explorer autour de M66

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Quel diamètre pour deviner les bras désaxés de M66 ?

M66 se montre en ovale net dès 100 mm, mais soupçonner l'irrégularité de ses bras demande 250 mm et un ciel noir. Nos choix de télescopes par usage et par budget.

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