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Observer · Ciel profond

M84, la galaxie où Hubble a pesé un trou noir

À l'oculaire, une boule ronde et cotonneuse, jumelle de sa voisine M86 dans le même champ. Mais cette tache pâle du printemps garde un trou noir d'un milliard et demi de soleils, dont Hubble a mesuré la masse en 1997 en chronométrant le gaz qui tournoie à son cœur. C'est aussi le verrou occidental de la Chaîne de Markarian, la porte par laquelle on entre dans le plus riche amas de galaxies du ciel. Voici ce qu'est vraiment M84, ce que votre télescope en montrera, et comment l'accrocher.

1 ,5 milliard
de masses solaires : le trou noir central, pesé par Hubble en 1997
55
millions d'années-lumière : la distance de M84 (16,8 Mpc)
1781
l'année où Messier la catalogue, avec sept autres galaxies de la Vierge la même nuit
2
jets de matière crachés par le noyau : M84 est aussi la source radio 3C 272.1
3
supernovae surprises depuis 1957 : SN 1957B, SN 1980I et SN 1991bg

Ce que c'est

Une géante sans bras, à la frontière de l'elliptique et du disque

M84 au catalogue de Messier, NGC 4374 au New General Catalogue : une galaxie géante rangée tantôt parmi les elliptiques (type E1), tantôt parmi les lenticulaires (type S0), à la charnière des deux familles. Pas de bras spiraux, pas de dessin : rien qu'un ovale d'étoiles vieilles et jaunes, éclatant au centre et s'estompant sans bord net. Son corps lumineux couvre quelque 104 000 années-lumière — la largeur de la Voie lactée — pour une taille apparente de 6,5′ × 5,6′ dans le ciel, à peine un cinquième de la pleine Lune. Ce qui la distingue d'une elliptique pure, ce sont de fines traînées de poussière tapies contre son noyau, que seuls les grands instruments et Hubble révèlent.
M84 : une boule elliptique lumineuse et diffuse, très brillante au centre, se fondant sans bord net dans le fond du ciel
M84 (NGC 4374) — NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)

Une des plus brillantes de l'amas de la Vierge

M84 flotte en plein cœur de l'amas de la Vierge, l'essaim de galaxies le plus proche et le plus peuplé accessible aux amateurs. Avec sa magnitude 9,1, elle est l'une des galaxies les plus lumineuses de tout l'amas — assez pour l'accrocher dès un 100 mm, là où la plupart de ses voisines exigent bien plus de diamètre. Sa lumière nous parvient depuis quelque 55 millions d'années-lumière (16,8 Mpc), et elle s'éloigne de nous à près de 1 000 km/s, emportée par l'expansion générale de l'amas.

Un halo d'amas globulaires anormalement pauvre

Autour de M84 orbite un cortège d'amas globulaires — ces essaims serrés de vieilles étoiles —, estimé à environ 1 800. C'est beaucoup pour une galaxie, mais étonnamment peu pour une elliptique géante de sa taille : une galaxie voisine comme M87 en compte des dizaines de milliers. Cette relative pénurie intrigue les astronomes ; elle raconte peut-être une histoire d'accrétion moins vorace que celle des vrais monstres centraux de l'amas.

Une lumière plus vieille que les Alpes

La lueur que votre œil capte de M84 a quitté la galaxie il y a près de 55 millions d'années, quand les continents dessinaient à peine leur carte actuelle. Vous ne voyez pas M84 telle qu'elle est aujourd'hui, mais telle qu'elle était bien avant l'humanité. Presque tout son intérêt tient d'ailleurs à ce que la science en a appris — à commencer par le monstre invisible tapi dans son centre.

Le jalon

1997 : comment Hubble a mis un trou noir sur la balance

Le 12 mai 1997, l'équipe de Gary Bower et Richard Green publie une image qui a fait date : à gauche, le noyau de M84 ; à droite, une simple raie d'émission du gaz, coupée par la fente du spectrographe STIS de Hubble. Or cette raie n'est pas droite : elle fait un brusque zigzag en S au passage du centre. La lecture est immédiate — d'un côté du noyau, le gaz fonce vers nous ; de l'autre, il fuit à la même allure. Le gaz tourne, et Hubble venait de le prendre en flagrant délit de rotation autour d'un objet invisible.
L'image STIS de 1997 : à gauche le noyau de M84, à droite la raie spectrale du gaz brisée en zigzag, signature de la rotation autour d'un trou noir
Spectre STIS du cœur de M84 — Gary Bower, Richard Green (NOAO), STIS Team & NASA/ESA (domaine public)

Du gaz lancé à 880 000 km/h

La mesure du zigzag donne la vitesse : le gaz du cœur de M84 tournoie à environ 400 km/s, soit près de 880 000 km/h, et ce à seulement 26 années-lumière du centre. À cette distance, rien de connu ne peut retenir de la matière lancée aussi vite — sauf une masse colossale tapie dans un volume minuscule. Le calcul est sans appel : il faut y concentrer de l'ordre d'un milliard et demi de masses solaires. Un trou noir supermassif, et rien d'autre.

Une méthode devenue un cas d'école

L'intérêt de M84 dépasse le seul chiffre. Cette observation a montré que STIS pouvait peser un trou noir en une seule pose, là où il fallait auparavant des campagnes entières. On tient là un mode d'emploi : placer la fente sur un noyau, lire le décalage des raies de part et d'autre, en déduire la vitesse puis la masse. M84 est ainsi devenue l'un des exemples fondateurs de la « pesée dynamique » des trous noirs — la même logique qui, deux décennies plus tard, guidera l'analyse de galaxies bien plus lointaines.

En images

3C 272.1 : deux jets que l'œil ne verra jamais

Le trou noir de M84 ne se contente pas de retenir le gaz : il en expulse. Pour les radioastronomes, la galaxie porte un autre nom, 3C 272.1, celui d'une source d'ondes radio bien connue. Les instruments captent deux jets de matière jaillissant du noyau en sens opposés, propulsés par les abords du trou noir. Rien de tout cela n'atteint un oculaire : les jets se dévoilent en radio, la poussière du cœur sur les clichés de Hubble, la signature du trou noir dans un spectre. Derrière votre télescope, M84 reste une boule grise et muette — et c'est justement ce contraste qui fait le sel de l'objet.

Comprendre

De la boule floue de l'oculaire au cœur disséqué par Hubble

Faites glisser le curseur : à gauche, M84 telle qu'un télescope amateur la montre, un ovale diffus. À droite, son noyau vu par Hubble, où affleurent les traînées de poussière qui cachent le trou noir.

M84 — la vue d'ensemble puis le cœur poussiéreux par Hubble
M84 en vue d'ensemble : un ovale lumineux uniforme, tel qu'on le voit au télescope Le cœur de M84 par Hubble : traînées de poussière sombres barrant le noyau brillant

À l'oculaire

Ce que M84 montre vraiment, instrument par instrument

M84 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
Jumelles 10×50 sous un ciel noir sans lune, une pâleur diffuse à la limite du perceptible — objet difficile aux jumelles
Lunette 80 mm une petite tache ronde et floue, plus vive au centre ; M86 apparaît tout près dans le même champ
Télescope 100–150 mm un disque net au noyau brillant, l'une des galaxies les plus faciles de l'amas ; le duo M84 + M86 tient à faible grossissement
200 mm la boule s'affirme ; on part de M84 pour sauter le long de la Chaîne de Markarian, galaxie après galaxie, à 50–80×
300 mm / photo le halo s'étend et la poussière du cœur s'esquisse sur la pose ; les jets radio, eux, restent hors de portée du visuel

Repérer

Le verrou ouest de la Chaîne de Markarian

M84 se cache dans une zone du ciel de printemps pauvre en étoiles vives, entre le Lion et la Vierge. Le repère le plus sûr : tendre une ligne entre Denebola (β du Lion, magnitude 2,1), à la queue du Lion, et Vindemiatrix (ε de la Vierge, magnitude 2,8). M84 se tient à peu près au tiers du chemin côté Lion, tout au bout ouest de la Chaîne de Markarian — ce grand arc de galaxies dont elle forme, avec M86, l'ancrage le plus brillant. De ce duo, on saute vers l'est jusqu'aux Yeux (NGC 4435 et NGC 4438), puis on suit la courbe de galaxie en galaxie. M84 est la clef de voûte : c'est par elle qu'on entre dans le champ.
La Chaîne de Markarian : un arc de galaxies dont M84 et M86 forment la paire brillante à l'extrémité ouest
La Chaîne de Markarian, M84 et M86 à droite — Hewholooks (CC BY-SA 3.0)
  1. Repérez la queue du Lion

    Au printemps, haut dans le ciel du soir, trouvez Denebola : l'étoile qui ferme l'arrière du Lion, à l'opposé de Régulus. C'est votre première balise.

  2. Visez le tiers de la ligne vers Vindemiatrix

    Tirez vers l'est-sud-est en direction de Vindemiatrix, discrète étoile de la Vierge. Au premier tiers du trajet, au chercheur, la zone semble vide d'étoiles vives mais grouille de petites taches : ce sont les galaxies de l'amas.

  3. Accrochez d'abord le duo M84–M86

    Deux boules floues jumelles, à 17′ l'une de l'autre, marquent l'entrée. M84 est la plus ronde des deux. Une fois ce couple identifié, vous tenez le point d'ancrage de toute la Chaîne.

  4. Attaquez en avril–mai, l'amas au plus haut

    À cette saison, vers 22 h, la Vierge culmine plein sud, loin de la turbulence de l'horizon. C'est la seule vraie fenêtre pour fouiller l'amas confortablement.

M84 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet galaxie lenticulaire / elliptique géante (S0 / E1), source radio 3C 272.1
Constellation Vierge — au tiers de la ligne Denebola (Lion) → Vindemiatrix
Magnitude 9,1
Distance ≈ 55 millions d'années-lumière (16,8 Mpc)
Taille apparente 6,5′ × 5,6′ (un cinquième de la pleine Lune)
Saison printemps — avril-mai, au plus haut au méridien
Instrument minimal 100 mm pour l'accrocher nettement ; carte détaillée indispensable (champ dense)

Un peu d'histoire

Des huit nébuleuses de Messier aux trois supernovae de M84

  1. 1781

    Charles Messier, en chassant les comètes dans la Vierge, y note une flopée de « nébuleuses sans queue » à ne plus confondre avec ses proies. M84 devient le 84ᵉ objet de son catalogue — un flou parmi huit galaxies de la Vierge repérées la même nuit de mars. L'Allemand Johann Gottfried Koehler l'avait aperçue deux ans plus tôt, en 1779.

  2. 23 avril 1957

    SN 1957B, une supernova de type Ia, s'allume à la magnitude 12,5 dans M84 : la mort thermonucléaire d'une naine blanche, visible à travers 55 millions d'années-lumière.

  3. 13 juin 1980

    Deuxième explosion, SN 1980I, atteignant la magnitude 14. Sa position, à la lisière de M84 et M86, a longtemps fait débattre de sa galaxie hôte réelle.

  4. décembre 1991

    SN 1991bg, découverte le 9 décembre à la magnitude 14, se révèle sous-lumineuse et étrange : elle deviendra le prototype d'une classe entière de supernovae Ia « à la 1991bg ».

  5. 12 mai 1997

    Le spectrographe STIS de Hubble mesure le gaz du cœur de M84 filant à 400 km/s : la première « pesée » express du trou noir central, un milliard et demi de masses solaires, en une seule pose.

Une galaxie dont l'intérêt dépasse l'image

Beaucoup d'objets déçoivent en photo et récompensent à l'œil ; M84 fait l'inverse. Les grands instruments y lisent un trou noir d'1,5 milliard de masses solaires, deux jets radio et un noyau strié de poussière. À l'oculaire, elle reste une tache ronde de magnitude 9,1, indistincte de ses voisines. Ce n'est pas une faiblesse : c'est une leçon sur ce qu'est réellement l'observation visuelle. Vous ne verrez ni le trou noir ni ses jets — mais vous saurez, en pointant ce flou, que vous regardez leur adresse exacte dans le ciel.

Pourquoi elle vaut quand même la soirée

Parce qu'elle est la porte d'entrée du plus riche terrain de chasse du ciel. Accrocher M84, c'est ouvrir la Chaîne de Markarian et l'amas de la Vierge, l'un des rares endroits où l'on range cinq à dix galaxies dans une même dérive de l'oculaire. Du couple M84 + M86, on saute aux Yeux, puis à M88, M89, M90 : autant d'univers-îles à quelques minutes d'arc. M84 est la première marche — le repère par lequel on entre, et sans lequel on tourne en rond au milieu de vingt taches identiques.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Le parcours commence ici : M84 et M86, presque identiques à 60× dans un 200 mm, M84 étant la plus ronde des deux. Depuis cette balise, on glisse plein est vers les Yeux, puis on remonte la chaîne de Markarian — huit galaxies alignées en moins d'une heure, une nuit d'avril sans lune. Une carte détaillée du champ de la Vierge s'impose : à faible grossissement, toutes ces taches se ressemblent, et l'on se perd en trois minutes.

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