La figure d'automne se résume à un immense quadrilatère presque vide, haut dans le sud-est : le Grand Carré. Il sert de mire à toute la saison, cache un amas parmi les plus serrés du ciel, et pointe l'étoile où l'on a découvert le premier monde tournant autour d'un autre soleil. On vous montre où le trouver, ce qu'il faut pour chaque cible, et ce que l'oculaire donne réellement.
7
au classement des 88 constellations par surface (1 121 deg²)
4
étoiles seulement pour dessiner le Grand Carré, dont une prêtée par Andromède
15°
le côté du Carré : un poing tenu à bout de bras y tient à l'aise
100000
étoiles tassées dans l'amas M15, un des plus denses connus
1995
l'année où 51 Pegasi révèle la première exoplanète autour d'un soleil
Repérer
Cherchez un carré vide, pas un cheval
On ne voit pas de cheval ailé là-haut, et surtout pas en entier : le ciel n'en montre que l'avant-train, la tête en bas. Ce qui saute aux yeux, c'est un grand carré d'étoiles moyennes, planté haut dans le sud-est des soirées d'automne, si dépeuplé en son centre qu'il tranche sur le fond d'étoiles. Les astronomes l'appellent le Grand Carré de Pégase. Son côté mesure près de 15° — un poing fermé tenu à bout de bras y loge sans peine. Trois de ses coins appartiennent à Pégase (Markab, Scheat, Algenib) ; le quatrième, Alphératz, est officiellement dans Andromède, mais le dessin le rattache au Carré. De la partie ouest partent deux lignes d'étoiles vers le sud-ouest : le col et le nez du cheval, jusqu'à Enif. Le Carré culmine presque au méridien vers 22 h début octobre, plus tôt en novembre — c'est le meilleur moment pour le lire.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez le W de Cassiopée, puis descendez
Haut au nord-est en automne, cinq étoiles vives dessinent un W. Prolongez l'ouverture du W vers le sud : vous tombez sur un large quadrilatère d'étoiles moyennes. C'est le Grand Carré.
Vérifiez le vide au centre
Un vrai test : à l'intérieur du Carré, comptez les étoiles. Sous un ciel de ville, aucune ou presque ; sous un bon ciel de campagne, une dizaine. Ce contraste confirme que vous tenez le bon quadrilatère.
Suivez le col jusqu'à Enif
Depuis Markab, le coin sud-ouest, une chaîne d'étoiles part vers l'ouest : le cou du cheval. Au bout, une étoile nettement orangée, Enif — le nez de Pégase, et son point le plus brillant.
Sautez d'Enif à l'amas M15
À quatre degrés au nord-ouest d'Enif, cherchez aux jumelles une petite tache ronde et floue. C'est M15, l'amas globulaire — le premier trésor à viser une fois le Carré en main.
Les étoiles
Quatre coins, un nez orangé, une géante instable
Enif, le nez qui a failli exploser
Enif (ε Pegasi, magnitude 2,4) n'est pas dans le Carré, mais c'est l'étoile la plus brillante de Pégase, au bout du col. Son nom vient de l'arabe pour « le nez » — elle marque le museau du cheval. C'est une supergéante orange de type K2, à environ 690 années-lumière, large de 185 fois le Soleil : posée à sa place, elle engloutirait l'orbite de la Terre. Sa teinte chaude se distingue à l'œil nu et se confirme aux jumelles. Surtout, elle est instable : en 1972, elle a brièvement flambé jusqu'à égaler Altaïr, avant de retomber en dix minutes — une éruption géante rarement prise sur le fait.
Scheat, la géante rouge du coin nord-ouest
Scheat (β Pegasi, magnitude 2,4), au coin haut-droit du Carré, est une géante rouge froide de type M2.5, à 196 années-lumière. Sa couleur orangée, discrète mais réelle, la distingue des trois autres coins bleu-blanc du Carré : mettez-la côte à côte avec Markab et la nuance saute aux yeux. C'est une variable lente : son éclat oscille légèrement au fil des mois, sans jamais quitter la visibilité à l'œil nu.
Markab et Algenib, les deux autres coins
Markab (α Pegasi, magnitude 2,5), coin sud-ouest, est une étoile bleu-blanc à 133 années-lumière, celle d'où l'on part pour rejoindre le col et Enif. Algenib (γ Pegasi, magnitude 2,8), coin sud-est, est plus lointaine — 390 années-lumière — et plus chaude : une sous-géante de type B2 qui pulse faiblement plusieurs fois par jour. À l'œil nu, rien ne les sépare vraiment ; c'est leur géométrie, les quatre coins d'un carré, qui compte.
Alphératz, le coin emprunté
Le quatrième coin, en haut à gauche, est Alphératz (magnitude 2,1). Longtemps notée δ Pegasi, elle a été rattachée pour de bon à Andromède au XXᵉ siècle — mais le dessin du Grand Carré la réclame toujours. C'est le point de bascule du ciel d'automne : d'un côté le carré de Pégase, de l'autre les deux chapelets d'Andromède qui filent vers la galaxie M31. Une étoile, deux figures, un carrefour.
Les étoiles de Pégase d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Enif (ε)
2,4
~690 al
supergéante orange K2, variable
le nez, teinte chaude à l'œil nu
Scheat (β)
2,4
196 al
géante rouge M2.5
coin NO, nuance orangée aux jumelles
Markab (α)
2,5
133 al
bleu-blanc B9/A0
coin SO, départ vers le col
Algenib (γ)
2,8
390 al
sous-géante bleue B2, pulsante
coin SE du Carré
51 Pegasi
5,5
~50 al
jumelle du Soleil, à exoplanète
aux jumelles, dans le Carré
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
Un amas serré, deux troupeaux de galaxies
M15, une boule d'étoiles au cœur effondré
M15 (NGC 7078, magnitude 6,2) est la grande cible de Pégase, à quatre degrés au nord-ouest d'Enif. C'est un amas globulaire à 33 600 années-lumière, qui rassemble plus de 100 000 étoiles dans 175 années-lumière de diamètre — un des plus denses connus, au point que son centre s'est « effondré » sur lui-même. Sous un ciel noir, un œil perçant le devine à la limite de la visibilité. Aux jumelles 10×50, c'est une tache ronde et cotonneuse, plus vive au milieu. Il faut un télescope de 130 mm pour commencer à en piquer les étoiles en périphérie ; le cœur, lui, reste une braise compacte.
Pease 1, le défi caché dans l'amas
Au sein même de M15 se niche Pease 1, une nébuleuse planétaire — le souffle d'une étoile mourante — de magnitude 15,5. En 1928, Francis Pease en fit la première jamais repérée à l'intérieur d'un amas globulaire ; on n'en connaît qu'une poignée aujourd'hui. C'est une cible d'expert : il faut au moins 300 mm d'ouverture, un grossissement de 200×, un filtre à nébuleuse et un ciel irréprochable pour l'isoler du fourmillement d'étoiles. La citer, c'est mesurer le chemin entre débuter et chasser l'improbable.
NGC 7331 et le troupeau du Deer Lick
NGC 7331 (magnitude 9,5), au nord de la constellation, est une galaxie spirale souvent décrite comme un sosie de notre Voie lactée, vue de trois-quarts, à 40 millions d'années-lumière. William Herschel l'a repérée en 1784. Dès un télescope de 150 à 200 mm sous bon ciel, elle apparaît comme un fuseau laiteux au noyau marqué. Autour d'elle, quatre petites galaxies — surnommées les « puces » du Deer Lick — semblent l'accompagner : illusion de perspective, elles sont dix fois plus loin, entre 290 et 370 millions d'années-lumière.
Le Quintette de Stephan, célèbre par Webb
À un demi-degré de NGC 7331 se serre le Quintette de Stephan, cinq galaxies découvertes par Édouard Stephan à Marseille en 1877 — le premier groupe compact jamais identifié. Quatre d'entre elles s'entrechoquent réellement, à quelque 290 millions d'années-lumière, dans un carambolage d'étoiles et de gaz. C'est l'une des cinq premières images publiées par le télescope spatial James Webb en juillet 2022. À l'oculaire, l'affaire est autrement rude : très faible, il réclame 300 mm et un ciel noir pour livrer plus que deux ou trois pâleurs collées.
Une première mondiale
51 Pegasi, l'étoile qui a ouvert la chasse aux mondes
Une banale étoile de magnitude 5,5 dans le Grand Carré — et pourtant le point de départ de l'astronomie des exoplanètes.
51 Pegasi, dans le Grand Carré, ressemble trait pour trait au Soleil : une étoile de type G, à peine 50 années-lumière de nous, de magnitude 5,5 — visible aux jumelles, et à l'œil nu sous un ciel très noir. Rien ne la distingue, sauf ce qu'on y a découvert. En octobre 1995, Michel Mayor et Didier Queloz annoncent qu'elle est suivie par une planète, 51 Pegasi b : la toute première jamais trouvée autour d'une étoile semblable au Soleil. C'est un « Jupiter chaud », une géante gazeuse d'au moins la moitié de la masse de Jupiter, si proche de son étoile qu'elle en fait le tour en 4,2 jours. La découverte a valu à ses auteurs le prix Nobel de physique 2019 et ouvert la traque des milliers de mondes recensés depuis.
Michel Mayor et Didier Queloz, à l'Observatoire de Haute-Provence, détectent le balancement de 51 Pegasi sous l'attraction de sa planète, sur un cycle de 4,2 jours : la première exoplanète autour d'un soleil est confirmée.
2015
L'Union astronomique internationale baptise officiellement l'étoile « Helvetios » et sa planète « Dimidium » — clin d'œil aux astronomes suisses et à la masse « de moitié » de la géante.
2019
Mayor et Queloz reçoivent le prix Nobel de physique pour cette découverte, un quart de siècle après l'avoir faite. Le catalogue des exoplanètes dépasse alors quatre mille mondes.
Pégase selon votre instrument
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
le Grand Carré, Enif orangée, le comptage d'étoiles-test
Jumelles 10×50
40 à 90 €
M15 en tache ronde, 51 Pegasi, le col jusqu'à Enif
Télescope 130 mm
150 à 300 €
M15 résolu en bord, NGC 7331 en fuseau laiteux
200–300 mm sous ciel noir
+ trajet hors ville
le Deer Lick, le Quintette de Stephan, le défi Pease 1
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Aller plus loin
Le cheval né d'un sang de Gorgone
Du sang de Méduse
Pégase ne naît pas d'un accouplement paisible : il jaillit du cou tranché de la Gorgone Méduse, au moment où Persée lui coupe la tête. Du sang versé surgissent d'un coup le cheval ailé et son frère Chrysaor, l'homme à l'épée d'or — descendance du dieu de la mer Poséidon. Le cheval s'envole aussitôt vers l'Olympe, blanc et libre. C'est l'une des rares figures du ciel dont la naissance soit un acte de violence pure changé en merveille.
Bellérophon et la Chimère
Le héros Bellérophon capture Pégase à l'abreuvoir grâce à une bride d'or donnée par Athéna. Monté sur le cheval ailé, il abat la Chimère, monstre crachant le feu, en fondant sur elle du haut du ciel. Grisé par ses victoires, Bellérophon veut ensuite gagner l'Olympe à cheval, comme un dieu : Zeus envoie un taon piquer Pégase, qui rue et désarçonne l'insolent. L'homme retombe ; le cheval, lui, poursuit sa route jusqu'aux étoiles.
Porteur de foudre, puis constellation
Arrivé sur l'Olympe, Pégase devient le serviteur de Zeus : c'est lui qui porte la foudre et le tonnerre du maître des dieux. En récompense, Zeus le place parmi les astres — mais seulement à moitié, l'avant-train seul, la tête tournée vers le bas. C'est pourquoi la constellation ne montre qu'un demi-cheval renversé : le Grand Carré en est le corps, Enif le nez, et les deux lignes d'étoiles les pattes repliées.
Une mire pour toute la saison
Le Grand Carré n'est pas qu'une cible : c'est le repère central du ciel d'automne, boréal, haut dans le sud une bonne partie de la nuit de septembre à décembre. Depuis son coin d'Alphératz partent les chapelets d'Andromède et la route vers la galaxie M31 ; ses côtés prolongés désignent les Poissons et le Verseau, plus bas. Apprenez ces quatre étoiles en premier, et le reste de la saison se déplie à partir d'elles.
L'avis de Luc
Compter les étoiles du Grand Carré avant de sortir le moindre instrument : huit ou plus, et M15 comme NGC 7331 sont jouables ; une ou deux seulement, et la soirée se limitera à Enif et à la Lune. Ce test coûte trente secondes et évite bien des déceptions. M15 se donne ensuite aux jumelles 10×50 — une petite boule floue, rien de plus, mais ce grain gris tasse cent mille soleils. Le Quintette de Stephan appartient à une autre catégorie : 300 mm, nuit sans lune, trente kilomètres de lampadaires. Les autres soirs, une photographie suffit.
Les jumelles 10×50 posent M15 et 51 Pegasi ; un 130 mm résout l'amas et détache NGC 7331 ; un 300 mm ouvre le Quintette de Stephan. Nos choix par usage et par budget.