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Observer · Constellations

Le Sextant

Sous le ventre du Lion se cache la plus effacée des constellations de printemps : pas une étoile ne dépasse la magnitude 4,5. Mais qui sait où regarder y trouve un trou noir géant vu par la tranche, deux galaxies naines parmi les plus proches, et l'hommage d'un astronome à l'instrument qu'un incendie lui a pris.

47
au classement des 88 constellations par surface (314 deg²)
1687
année de naissance de la constellation, dessinée par Johannes Hevelius
0
étoile plus brillante que la magnitude 3 : la plus discrète du printemps
2
milliards de masses solaires dans le trou noir de la galaxie du Fuseau
3
galaxies naines proches à son actif : Sextans A, Sextans B et la sphéroïdale

Repérer

On ne la voit pas : on la déduit

Le Sextant est un rectangle d'étoiles si faibles qu'aucun dessin ne s'impose à l'œil : on ne le repère pas, on le calcule. Il occupe une bande à cheval sur l'équateur céleste, entre l'ascension droite 9 h 41 et 10 h 51, coincé entre le Lion au nord, l'Hydre au sud-ouest et la Coupe au sud-est. Sa seule étoile un peu nette, α Sextantis (magnitude 4,49), tombe presque exactement sous Régulus, le cœur du Lion : descendez d'environ 12° sous cette étoile blanche et vif-argent, et vous êtes dans le Sextant. Depuis la France, il monte à 40° au-dessus de l'horizon sud aux nuits d'avril, vers 21 h — bas, mais entièrement accessible.
Carte de la constellation du Sextant, coincée entre le Lion au nord et l'Hydre au sud
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
  1. Partez de Régulus, dans le Lion

    Régulus est l'étoile la plus brillante du bas du Lion, le point du fameux astérisme de la « faucille ». Vers avril, elle domine le sud à la tombée de la nuit. C'est votre balise.

  2. Descendez d'une main sous Régulus

    Laissez tomber le regard d'environ 12° vers le sud — une main ouverte à bout de bras. Vous entrez dans une zone volontairement vide : c'est là que se tient le Sextant.

  3. Accrochez α Sextantis

    La seule étoile isolée de ce vide, magnitude 4,49, blanche : c'est α Sextantis, à moins d'un quart de degré au sud de l'équateur céleste. Sous un ciel de campagne, elle se laisse voir à l'œil nu.

  4. Cherchez le Fuseau au télescope

    Une fois α repérée, glissez vers le sud-est en direction de l'Hydre : à mi-chemin se cache NGC 3115, la galaxie du Fuseau. Un vrai ciel noir et un instrument de 100 mm suffisent à la débusquer.

Les étoiles

Peu d'éclat, quelques curiosités

α Sextantis, une balise sur l'équateur

α Sextantis (magnitude 4,49) est le seul repère fiable de la constellation. C'est une géante blanche de type A0, à environ 280 années-lumière, qui brille comme 122 Soleils et pèse près de trois masses solaires, âgée de quelque 385 millions d'années. Sa particularité tient à sa position : elle se trouve à moins d'un quart de degré au sud de l'équateur céleste, quasiment sur la ligne — ce qui en fait un point de calibration commode pour régler une monture équatoriale.

γ Sextantis, une double pour gros instrument

γ Sextantis (magnitude 5,05, ~280 al) est un couple serré de deux étoiles blanches (types A1 et A4) qui tournent l'une autour de l'autre en 77,55 ans. Leur écart n'excède pas 0,4 seconde d'arc : il faut au moins un télescope de 300 mm et une nuit très stable pour espérer les séparer. Une cible d'expert, pas de débutant.

β Sextantis, discrète et changeante

β Sextantis (magnitude 5,07) est une étoile bleue chaude de type B6, à 364 années-lumière. On la soupçonne d'être une variable à champ magnétique, dont l'éclat oscille très légèrement sur un cycle de 15,4 jours. Aux jumelles, elle n'est qu'un point de plus — mais c'est l'une des rares étoiles chaudes de ce coin de ciel.

La plus proche est invisible

Curiosité de ce désert stellaire : l'étoile la plus proche de nous dans le Sextant, LHS 292, à seulement 84 années-lumière, est une naine rouge si faible (magnitude 15,7) qu'aucune paire de jumelles ne la montre. Dans le Sextant, proximité ne rime jamais avec visibilité.
Les rares étoiles du Sextant
Étoile Magnitude Distance Ce qu'elle est Ce que vous verrez
α Sextantis 4,49 ~280 al géante blanche A0 à l'œil nu sous ciel noir, sous Régulus
γ Sextantis 5,05 ~280 al double serrée (77,6 ans) séparée seulement dès 300 mm
β Sextantis 5,07 ~364 al étoile bleue B6, variable point discret aux jumelles
LHS 292 15,7 84 al naine rouge, la plus proche hors de portée visuelle

Le ciel profond

Là est la vraie richesse : des galaxies

NGC 3115, le Fuseau et son trou noir géant

La galaxie du Fuseau (NGC 3115, magnitude 9,9) est le joyau du Sextant. C'est une galaxie lenticulaire vue presque parfaitement par la tranche : un fuseau lumineux de 7,2 minutes d'arc de long, plusieurs fois plus grand que notre Voie lactée, à 32 millions d'années-lumière. Découverte par William Herschel le 22 février 1787, elle abrite en son centre un trou noir supermassif d'environ 2 milliards de masses solaires — le trou noir de cette classe le plus proche de la Terre. En 2011, le télescope Chandra y a même mesuré, à quelque 700 années-lumière du centre, la limite où la gravité du monstre commence à happer le gaz. Un objet modeste à l'oculaire, colossal dans les faits.

Sextans A, la galaxie carrée

Sextans A (magnitude 11,9) est une galaxie naine irrégulière aux confins du Groupe Local, à environ 4,6 millions d'années-lumière, large de seulement 8 000 années-lumière. Sa silhouette étonne : presque carrée. Des générations d'étoiles massives y ont explosé en supernovae, soufflant des coquilles de gaz qui, en se percutant, ont déclenché de nouvelles naissances stellaires sur leurs bords — d'où ces amas d'étoiles bleues alignés sur un contour anguleux. C'est un laboratoire vivant de la formation des étoiles.

Sextans B, pauvre en métaux comme l'Univers jeune

Sa jumelle Sextans B (magnitude 11,9, ~4,4 millions d'années-lumière) forme une paire avec Sextans A. Sa métallicité est extrêmement basse (Z ≈ 0,001, cinquante fois moins que le Soleil) : elle ressemble aux galaxies primitives, à peine enrichies par les premières générations d'étoiles. On y a repéré cinq nébuleuses planétaires, ce qui en fait l'une des plus petites galaxies connues à en abriter, ainsi qu'un amas globulaire et des céphéides. Ces naines sont précieuses : étudier des astres aussi peu pollués en métaux lourds, c'est remonter vers la chimie de l'Univers jeune.

Une sphéroïdale satellite de la Voie lactée

Plus près encore, la galaxie naine sphéroïdale du Sextant (magnitude 10,4) est une satellite de notre propre Voie lactée, à 290 000 années-lumière. Découverte en 1990 par Mike Irwin et son équipe comme 8ᵉ satellite connu de la Galaxie, elle est si diffuse qu'elle passa longtemps inaperçue. Elle n'est peuplée que de vieilles étoiles très pauvres en métaux, et sa masse visible ne suffit pas à expliquer sa cohésion : c'est l'un de ces fossiles dominés par la matière noire. Invisible aux amateurs, mais bien réelle, juste là.
Le Sextant selon votre instrument
Avec quoi Budget Ce que vous atteignez
À l'œil nu seulement α Sextantis, sous un ciel noir de campagne
Jumelles 10×50 35 à 90 € les 3 ou 4 étoiles du rectangle ; aucune galaxie
Télescope 100–130 mm 180 à 300 € NGC 3115 le Fuseau, comme un fuseau laiteux, sous bon ciel
200–250 mm + ciel noir 400 € et + le Fuseau détaché, le couple NGC 3166/3169, γ Sextantis dédoublée

NGC 3166 et 3169, un couple qui se déchire

Non loin du bord nord de la constellation, juste sous Régulus, deux galaxies spirales, NGC 3166 et NGC 3169, se frôlent d'assez près pour se déformer mutuellement — leurs bras sont tordus par la marée gravitationnelle de la rencontre. Découvertes par William Herschel en 1783, séparées de quelques minutes d'arc, elles finiront par fusionner en une seule galaxie plus massive. Un télescope de 200 mm les montre côte à côte, deux taches allongées dans le même champ.

Une fenêtre sur l'Univers lointain

Le Sextant héberge aussi le champ COSMOS, une zone de ciel scrutée en profondeur par Hubble et les grands relevés. C'est là qu'on a débusqué CR7 (« Cosmos Redshift 7 »), l'une des galaxies les plus lumineuses de l'Univers primitif, dont la lumière remonte à un décalage vers le rouge z = 6,6 — plus de 12 milliards d'années. On y trouve aussi CL J1001+0220, un amas de galaxies en formation à 11,1 milliards d'années-lumière. Rien de tout cela n'est visible à l'amateur : mais quand vous pointez le Sextant, vous visez la même direction que certains des regards les plus lointains jamais posés.

Un peu d'histoire

Le sextant qu'un incendie a emporté

Le Sextant n'a pas de mythe antique : c'est une constellation moderne, née d'un chagrin. Son créateur, l'astronome de Gdańsk Johannes Hevelius, mesurait les positions des étoiles à l'œil nu, refusant les viseurs à lunette que lui vantait Robert Hooke — et il le faisait avec une précision qui força l'admiration d'Edmond Halley venu le vérifier en 1679. Son instrument de prédilection était un grand sextant de laiton, avec lequel il avait relevé des centaines d'étoiles. La nuit du 26 septembre 1679, un incendie ravagea son observatoire, le Stellaeburgum : instruments, presses, catalogues, tout brûla, et le sextant avec. Quand Hevelius dessina de nouvelles constellations, il en baptisa une Sextans Uraniae, « le sextant d'Uranie » — un hommage à l'instrument perdu, placé pour l'éternité entre le Lion et l'Hydre.
Planche gravée « Sextans Uraniae » : un grand sextant ornementé et gradué, entouré du serpent Hydra, des pattes de Leo Major et de la coupe Crater
Sextans Uraniae — Johannes Hevelius, 1690 (domaine public)
  1. 26 sept. 1679

    Un incendie détruit le Stellaeburgum, l'observatoire de Hevelius à Gdańsk. Son grand sextant de laiton, avec lequel il avait mesuré la position de centaines d'étoiles, part en fumée.

  2. 1687

    Hevelius dessine la constellation du Sextant en mémoire de son instrument. Il meurt cette même année ; l'atlas paraîtra à titre posthume.

  3. 1690

    Publication du Firmamentum Sobiescianum, l'atlas céleste où figure gravé le Sextans Uraniae, deux observateurs maniant l'instrument.

  4. 22 févr. 1787

    William Herschel découvre NGC 3115, la galaxie du Fuseau — le plus bel objet de la constellation, bien avant qu'on ne comprenne ce qu'il abrite.

  5. 1990

    Mike Irwin et son équipe débusquent la galaxie naine sphéroïdale du Sextant, huitième satellite connu de la Voie lactée.

  6. 2011

    Le télescope Chandra pèse le trou noir central de NGC 3115 : environ 2 milliards de masses solaires, le plus proche de sa catégorie.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

À l'œil nu, le Sextant n'existe pas : le montrer à un débutant décourage pour rien. Avec un 150 mm sous un ciel de campagne, une nuit d'avril sans lune, la descente depuis Régulus mène en revanche à NGC 3115, le Fuseau — un petit trait laiteux, allongé, à peine 4 minutes d'arc. Tout se joue dans ce qu'on ajoute après un silence, à voix basse : ce trait gris contient un trou noir de deux milliards de Soleils. C'est presque toujours l'objet qui marque le plus une soirée.

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À explorer autour du Sextant

La galaxie du Fuseau NGC 3115 Trouver une galaxie faible Le Fuseau est gris et petit : voici comment tenir une galaxie ténue à l'oculaire, en vision décalée. Carte céleste du Lion : Régulus, Algieba et Denebola nommées, la figure du lion tracée en vert, et les galaxies M65, M66, M96 et M105 marquées en rouge Le Lion, juste au-dessus La constellation-repère du printemps, et ses galaxies M65, M66 à portée du même télescope. Carte du ciel de la Grande Ourse : les sept étoiles de la Casserole, le Lion au sud et le prolongement courbe de la queue vers Arcturus Se repérer au printemps Régulus, l'Épi, Arcturus : comment naviguer d'une constellation à l'autre sous le ciel d'avril.

Quel télescope pour chasser les galaxies ?

Le Fuseau réclame de l'ouverture et un ciel noir plus qu'un fort grossissement. Nos choix d'instruments par usage et par budget.

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