Un œil rouge, deux amas d'étoiles à l'œil nu et les débris d'une étoile qui a explosé en 1054 : le Taureau est la constellation la plus dense de l'hiver. Voici comment la trouver depuis Orion, avec quel instrument, et ce que vous verrez vraiment à l'oculaire.
14
rang d'Aldébaran parmi les étoiles les plus brillantes du ciel
65 al
la distance d'Aldébaran, l'œil du taureau
153 al
les Hyades, l'amas ouvert le plus proche de nous
1054
l'année où la supernova du Crabe fut vue en plein jour
4 mois
de visibilité, de novembre à février
Repérer
Le baudrier d'Orion vous montre le chemin
Le Taureau n'a pas de figure évidente : on ne le lit pas d'un coup, on le déduit. Le point de départ est la constellation la plus reconnaissable du ciel d'hiver, Orion, et surtout son baudrier — les trois étoiles alignées de sa ceinture. Prolongez cette ligne vers le haut et la droite : elle bute droit sur une étoile orangée isolée, Aldébaran, l'œil du taureau. Autour d'elle, un V d'étoiles couché dessine le mufle : ce sont les Hyades. Et un peu plus haut, un petit paquet serré et bleuté accroche le regard — les Pléiades. La bête s'étend ensuite vers deux cornes pointées vers le nord-est, terminées par Elnath et Tianguan.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Repérez d'abord le baudrier d'Orion
Les trois étoiles en ligne de la ceinture d'Orion dominent le sud de janvier à mars. C'est le repère le plus sûr du ciel d'hiver : partez toujours de là.
Remontez jusqu'à Aldébaran
Prolongez le baudrier vers le haut à droite, sur environ 20° — deux largeurs de main tendue. Vous tombez sur une étoile nettement orange, seule dans son coin : c'est Aldébaran.
Lisez le V des Hyades
Aldébaran forme la pointe d'un V d'étoiles ouvert vers la gauche. Ce V, c'est le visage du taureau, dessiné par l'amas des Hyades. Aux jumelles, il déborde du champ.
Montez vers les Pléiades
À une quinzaine de degrés au-dessus du V, cherchez une petite tache floue qui se résout en un mini-chariot d'étoiles bleues. C'est M45, l'amas des Pléiades. Le Taureau culmine haut vers 22 h à la mi-janvier.
Les étoiles
Un œil rouge, deux cornes et une étoile qui cligne
Aldébaran, l'œil qui n'appartient pas au mufle
Aldébaran (α Tauri, magnitude 0,85) est une géante orange de type K5, à 65 années-lumière. Elle a gonflé en fin de vie jusqu'à briller environ 500 fois plus que le Soleil, d'où sa teinte cuivrée franche à l'œil nu. Le piège classique : on la croit membre des Hyades dont elle occupe la pointe. Elle n'en est rien — l'amas est deux fois et demie plus loin, à 153 années-lumière, et Aldébaran ne fait que passer devant, sur la même ligne de visée. Elle abrite aussi une planète confirmée en 2015, Aldébaran b, d'au moins 6 masses de Jupiter.
Elnath et Tianguan, le bout des cornes
Les deux cornes se terminent loin d'Aldébaran, vers le nord-est. La corne nord pointe Elnath (β Tauri, magnitude 1,65), une géante bleue B7 à 134 années-lumière — deuxième étoile du Taureau, si proche de la constellation du Cocher qu'elle lui fut longtemps disputée. La corne sud se termine à Tianguan (ζ Tauri, magnitude 3,0), à environ 440 années-lumière. Retenez bien cette dernière : la nébuleuse du Crabe se cache à un peu plus d'un degré d'elle.
Lambda Tauri, l'étoile qui faiblit tous les quatre jours
Discrète entre Aldébaran et les cornes, λ Tauri (magnitude 3,4) est une binaire à éclipses du même type qu'Algol. Deux étoiles s'y tournent autour en 3,95 jours, et leur plan orbital est presque dans notre ligne de visée : à chaque tour, la plus grande passe devant la plus brillante et l'éclat combiné chute jusqu'à la magnitude 3,9. La baisse est perceptible à l'œil exercé sur quelques heures — une horloge stellaire à suivre de nuit en nuit.
Ce que l'œil nu attrape en premier
Sous un ciel de campagne, le Taureau se donne vite : Aldébaran orange, le V des Hyades qui déborde, et le petit accroc lumineux des Pléiades plus haut. Sept étoiles principales suffisent à dessiner la bête. Le reste — la couleur des géantes, les éclipses de λ Tauri, le fourmillement des amas — se révèle dès qu'on lève des jumelles.
Les étoiles du Taureau d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
Aldébaran (α)
0,85
65 al
géante orange K5
l'œil du taureau, orange franc à l'œil nu
Elnath (β)
1,65
134 al
géante bleue B7
pointe de la corne nord, aux confins du Cocher
Tianguan (ζ)
3,0
~440 al
étoile chaude
pointe de la corne sud, guide vers M1
λ Tauri
3,4 à 3,9
~480 al
binaire à éclipses (Algol)
faiblit visiblement tous les 3,95 jours
θ² Tauri
3,4
~150 al
membre le plus brillant des Hyades
au cœur du V, aux jumelles
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Les amas
Le mufle et les Sept Sœurs
Les Hyades, l'amas le plus proche de tous
Le V du visage est un vrai amas ouvert, et pas n'importe lequel : à 153 années-lumière, les Hyades sont l'amas ouvert le plus proche de la Terre. Ses étoiles partagent le même âge — environ 625 millions d'années — et la même trajectoire dans la Galaxie. À l'œil nu on en compte cinq ou six ; aux jumelles, elles se chiffrent par dizaines, dont un joli couple, θ¹ et θ² Tauri, séparé d'à peine ⅓ de degré. C'est la première cible à montrer à quelqu'un qui n'a que ses yeux.
Les Pléiades (M45), les Sept Sœurs
Plus haut, M45 est l'amas le plus célèbre du ciel : un jeune essaim d'un millier d'étoiles à 444 années-lumière, âgé de quelque 100 millions d'années. On en distingue 6 à 12 à l'œil nu selon l'acuité et la noirceur du ciel — un test d'observation classique. À l'œil nu il ressemble à une minuscule Grande Ourse ; aux jumelles, il explose en un tapis d'étoiles bleu-blanc. Sa magnitude globale de 1,2 le rend visible même depuis une petite ville.
La nébulosité bleue, un mirage d'oculaire
Sur les photos, les Pléiades baignent dans un voile bleu : de la poussière interstellaire que l'amas traverse et qui renvoie la lumière de ses étoiles chaudes, la plus dense enveloppant Mérope (NGC 1435). N'espérez pas la voir à l'oculaire — cette nébulosité par réflexion ne se dévoile qu'en pose longue ou dans de très gros diamètres sous un ciel parfait. À l'œil et aux jumelles, ce sont les étoiles seules qui font le spectacle, et elles suffisent.
Deux amas, deux instruments
La leçon du Taureau tient en une phrase : ici, l'instrument qui montre le plus n'est pas le plus gros. Les Hyades et les Pléiades sont trop larges pour un télescope — près de 5° et 2° de ciel. Ce sont des cibles de jumelles et d'yeux nus. Le télescope, lui, garde son intérêt pour un seul objet de la constellation, mais un objet d'exception : la nébuleuse du Crabe.
Le ciel profond
M1, les cendres d'une étoile morte
Une tache floue chargée d'histoire
À un peu plus d'un degré au nord-ouest de Tianguan (ζ Tauri) se trouve le premier objet du catalogue de Messier : M1, la nébuleuse du Crabe. Magnitude 8,4, à peine 6′ × 4′ de large — invisible à l'œil nu. Sous un ciel de campagne bien noir, des jumelles 10×50 la montrent comme une pâle bavure ; un télescope de 80 à 100 mm en fait un petit ovale nébuleux. La forme filamenteuse qui lui a valu son nom n'apparaît qu'à partir de 200 à 300 mm. C'est un objet modeste au regard, immense par ce qu'il raconte.
Un phare qui tourne 30 fois par seconde
Ce que vous regardez, ce sont les débris en expansion d'une étoile massive qui a explosé, aujourd'hui étalés sur environ 11 années-lumière. En son centre bat le pulsar du Crabe : une étoile à neutrons de quelque 28 km de diamètre, l'effondrement du cœur de l'étoile morte, qui tourne 30 fois par seconde en balayant l'espace de ses faisceaux. Il alimente encore la nébuleuse en énergie, mille ans après l'explosion.
M1 — NASA/ESA/J. Hester & A. Loll, ASU (domaine public)
Un peu d'histoire
De l'étoile invitée de 1054 au pulsar
1054
Les astronomes chinois des Song notent une « étoile invitée » près de ζ Tauri. Elle atteint la magnitude −7, brille en plein jour 23 jours durant et reste visible de nuit près de deux ans. Des pétroglyphes du sud-ouest américain semblent en garder la trace.
1731
Le médecin anglais John Bevis découvre à la lunette la petite tache floue laissée par l'explosion — le rémanent que nous appelons aujourd'hui M1.
1758
Charles Messier la retrouve en cherchant la comète de Halley et manque de la confondre avec elle. Agacé, il en fait le premier objet de son catalogue d'« objets à ne pas prendre pour des comètes ».
1968
On détecte au cœur de la nébuleuse un pulsar qui clignote 30 fois par seconde. C'est la preuve qu'une étoile à neutrons naît de l'effondrement d'une étoile morte — et le lien est fait avec l'explosion de 1054.
Mythologie
Un dieu déguisé et sept sœurs poursuivies
Zeus en taureau, Europe sur le dos
Pour la mythologie grecque, cette bête est un déguisement. Épris de la princesse phénicienne Europe, Zeus prend la forme d'un taureau blanc d'une douceur trompeuse, se mêle au troupeau, et lorsque la jeune fille grimpe sur son dos, il s'élance à travers la mer jusqu'en Crète. On ne voit d'ailleurs dans le ciel que l'avant de l'animal, comme émergeant des flots. La constellation garde la mémoire de cette traversée.
Les Pléiades, filles d'Atlas
L'amas des Pléiades porte le nom de sept sœurs, filles du titan Atlas et de l'océanide Pléioné. Poursuivies par le chasseur Orion, elles furent, dit-on, placées au ciel pour leur échapper — et Orion les y suit encore, un peu plus bas à l'est. Les noms des étoiles principales de M45 leur sont empruntés : Alcyone, Maïa, Électre, Mérope, Taygète, Célaéno, Astérope, encadrées de leurs parents Atlas et Pléioné.
Les Hyades, les sœurs de la pluie
Le V du visage a lui aussi ses sœurs : les Hyades, demi-sœurs des Pléiades, dont le nom se rattachait chez les Grecs à la pluie. Leur lever à l'automne annonçait la saison humide — les Anciens lisaient dans les amas du Taureau un calendrier autant qu'un mythe. C'est l'une des rares constellations où deux amas voisins portent chacun leur propre récit.
Un taureau que toutes les cultures ont vu
La figure du taureau est parmi les plus anciennes du ciel : on la reconnaît déjà dans des représentations babyloniennes, et certains voient dans les taureaux peints de la grotte de Lascaux, accompagnés d'un semis de points, un écho des Pléiades. L'explosion de 1054, elle, fut consignée en Chine et sans doute observée d'un bout à l'autre du monde. Le Taureau est une constellation que l'humanité regarde depuis très, très longtemps.
Comprendre
Le Taureau selon votre instrument
Une constellation où le plus grand télescope n'est pas toujours le meilleur choix.
Ce que vous atteignez, cible par cible
Avec quoi
Budget
Ce que vous atteignez
À l'œil nu
—
Aldébaran orange, le V des Hyades, 6 à 12 Pléiades sous bon ciel
Jumelles 10×50
40 à 90 €
les Hyades et M45 en pleine gloire, la baisse de λ Tauri, un soupçon de M1
Télescope 100–130 mm
130 à 280 €
M1 en petit ovale nébuleux, le couple θ des Hyades
200–300 mm sous ciel noir
à partir de ~500 €
les filaments du Crabe, la structure du rémanent
Aucune ligne ne correspond au filtre.
L'avis de Luc
Les jumelles avant le télescope, et cela surprend toujours : d'Aldébaran aux Pléiades, deux amas magnifiques se donnent dans le même quart d'heure, sans le moindre réglage. M1 se garde pour la fin, et il faut savoir ce qu'on montre — dans un 115 mm depuis la campagne, une petite tache grise de rien du tout. C'est pourtant l'écho d'une explosion vue en plein jour il y a près de mille ans, et il se fait généralement un silence à ce moment-là.