Trois étoiles discrètes, un simple V allongé coincé sous Andromède : le Triangle est l'une des plus petites figures du ciel d'automne. Et pourtant il abrite M33, l'objet le plus lointain qu'un œil humain puisse atteindre. Voici comment lire cette constellation, et comment réussir la chasse à sa galaxie.
79
rang parmi les 88 constellations par surface (132 deg²)
3 M al
distance de M33 — l'objet le plus lointain visible à l'œil nu
40
fois la taille de la nébuleuse d'Orion pour la région NGC 604
200
étoiles géantes bleues et Wolf-Rayet au seul cœur de NGC 604
5,7
magnitude de M33 : brillante sur le papier, fuyante à l'œil
Repérer
Un delta grec, pas une constellation à effets
Le Triangle ne fait aucun effort pour se faire remarquer. Trois étoiles de magnitude 3 à 4 dessinent un long triangle isocèle, étiré vers la pointe : les Grecs le voyaient comme la lettre delta (Δ) et l'appelaient Deltoton. Il occupe un petit territoire — 132 degrés carrés, 79ᵉ des 88 constellations — coincé entre les grands voisins d'automne : Andromède au nord, le Bélier au sud, Persée à l'est. Sa pointe fine désigne l'ouest ; la base, plus large, s'ouvre vers le Bélier.
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 3.0)
Partez du Grand Carré de Pégase
En automne, l'immense Carré de Pégase domine le ciel de l'est. Son coin haut-gauche, Alpheratz, ouvre la chaîne d'Andromède : deux longues rangées d'étoiles qui filent vers le nord-est.
Descendez sous Andromède
À mi-chemin de la chaîne d'Andromède, laissez glisser le regard vers le sud : à quelques degrés dessous, trois étoiles isolées forment une flèche allongée. Aucune autre figure ne leur ressemble ici — c'est le Triangle.
Identifiez la base
Béta Trianguli, la plus brillante (magnitude 3,0), et Mothallah forment la base tournée vers le Bélier. La troisième, gamma, ferme le triangle. L'ensemble tient dans un champ de jumelles à grand angle.
Visez le zénith vers la mi-décembre
Depuis la France, le Triangle culmine très haut — près de 73° au-dessus de l'horizon, presque au zénith vers 21 h à la mi-décembre. C'est la meilleure fenêtre : le minimum d'atmosphère, décisif pour la suite.
Les étoiles
Trois jalons modestes, quelques surprises
Mothallah, la pointe qui porte un nom
Mothallah (α Trianguli, magnitude 3,42) marque la pointe ouest du triangle. Son nom vient de l'arabe ra's al-muthallath, « la tête du triangle ». C'est l'étoile la plus proche de la figure — 63 années-lumière — et une sous-géante jaune-blanc treize fois plus lumineuse que le Soleil. C'est aussi un couple très serré, bouclé en 1,74 jour, qu'aucun télescope ne sépare : on le devine seulement au spectre.
Béta, la vraie tête d'affiche
Malgré la lettre α réservée à Mothallah, c'est β Trianguli (magnitude 3,0) qui brille le plus. Géante blanche à 127 années-lumière, elle est elle aussi double — un compagnon bouclé en 31 jours — et un excès de rayonnement infrarouge trahit un anneau de poussière qui l'entoure. À l'œil nu, elle sert de point d'ancrage : c'est d'elle qu'on repart pour tout le reste.
Gamma, et le faux triangle dans le triangle
γ Trianguli (magnitude 4,01), à 112 années-lumière, ferme la base. C'est une étoile blanche en rotation très rapide, ceinturée d'un disque de débris. Aux jumelles, elle forme un joli petit alignement avec δ et 7 Trianguli — un alignement d'optique : ces étoiles ne sont pas liées, seulement posées sur la même ligne de visée.
Pour quand vous serez mordu
δ Trianguli (magnitude 4,87) est un couple d'étoiles jaunes semblables au Soleil, à seulement 35 années-lumière — l'un des systèmes les plus proches de la constellation. Plus discrète, R Trianguli est une variable de type Mira : elle enfle et pâlit sur près de neuf mois, passant de la magnitude 5,4 — visible à l'œil nu à son maximum — à l'invisibilité totale. Deux cibles de collectionneur, une fois la galaxie cochée.
Les étoiles du Triangle d'un coup d'œil
Étoile
Magnitude
Distance
Ce qu'elle est
Ce que vous verrez
β Trianguli
3,00
~127 al
géante blanche, double
la plus brillante, ancre le repérage
Mothallah (α)
3,42
~63 al
sous-géante jaune, double serrée
la pointe ouest, à l'œil nu
γ Trianguli
4,01
~112 al
étoile blanche à disque
ferme la base, alignée avec δ
δ Trianguli
4,87
~35 al
couple de jumelles du Soleil
à l'œil nu sous bon ciel
R Trianguli
5,4 à 12
~960 al
variable Mira
présente ou absente selon le mois
Aucune ligne ne correspond au filtre.
L'objet phare
La galaxie du Triangle, le bout du monde visible à l'œil nu
M33, la galaxie du Triangle, est la troisième plus grande galaxie du Groupe local, derrière Andromède et notre Voie lactée. C'est une spirale vue presque de face, à environ 2,7 millions d'années-lumière, large de quelque 60 000 années-lumière et peuplée de près de 40 milliards d'étoiles. Sur le papier, sa magnitude de 5,7 la place à la limite de l'œil nu : sous un ciel vraiment noir, sans aucune pollution lumineuse, c'est l'objet le plus lointain qu'un être humain puisse voir sans instrument. La lumière qui vous atteint est partie avant l'apparition des premiers hominidés.
M33 — ESO/VST (CC BY 4.0)
Pourquoi elle est si difficile
Le paradoxe de M33 : elle est énorme — plus de 70 minutes d'arc dans son grand axe, deux pleines lunes côte à côte — et pourtant beaucoup d'observateurs ne la voient jamais. La raison tient en trois mots : faible brillance de surface. Sa lumière n'est pas concentrée en un point comme une étoile, mais étalée sur une immense surface. Sa magnitude visuelle effective tombe vers 6,6, plus faible que ce que perçoivent bien des yeux, même sous un excellent ciel. Andromède, plus condensée, est nettement plus facile.
Le ciel noir fait tout
M33 est le meilleur test de qualité de ciel qui soit. En ville, elle est invisible, et un gros télescope n'y change rien : agrandir une tache diffuse ne fait qu'étaler encore sa lumière sur le fond. Le seul remède, c'est l'obscurité — une nuit sans lune, loin des lampadaires, avec les yeux adaptés depuis vingt minutes. Là, la galaxie passe brutalement de « rien » à une lueur ovale et fantomatique.
Jumelles et faible grossissement d'abord
Contre toute intuition, l'instrument idéal n'est pas le plus puissant. Une paire de jumelles 10×50 ou un chercheur à grand champ montre M33 mieux qu'un télescope à fort grossissement : le champ large concentre la lumière et détache la galaxie du fond. Au télescope, restez au plus faible grossissement possible et usez de la vision décalée — regardez à côté, pas droit dessus, et la spirale grandit du coin de l'œil.
Ce que révèle un vrai ciel
Sous un ciel d'exception, un télescope de 150 à 200 mm commence à trahir la structure spirale : deux bras enroulés, semés de grumeaux plus clairs qui sont ses régions de formation d'étoiles. Le plus brillant d'entre eux porte un numéro propre au catalogue — NGC 604 — et mérite à lui seul la section qui suit.
Ancrez-vous sur Mirach
Mirach (β Andromedae), brillante étoile orangée de la chaîne d'Andromède, est le point de départ classique. Repérez-la d'abord à l'œil nu, au nord du Triangle.
Sautez d'étoile en étoile
De Mirach, montez vers μ Andromedae, puis prolongez la même distance dans le prolongement : vous arrivez sur une lueur floue. C'est le fameux « saut de Mirach ».
Ou partez de Mothallah
Autre voie : depuis Mothallah, la pointe du Triangle, avancez d'environ 4° vers le nord-ouest, en direction d'Andromède. M33 est à mi-chemin entre Mothallah et Mirach.
Balayez large, ne fixez pas
Une fois dans la zone, promenez le champ lentement et regardez légèrement à côté. M33 se révèle en vision décalée comme une bouffée de brouillard, pas comme un objet net.
M33 selon votre ciel et votre instrument
Conditions
Avec quoi
Ce que vous atteignez
Ville / banlieue
n'importe quoi
rien : la pollution lumineuse noie sa faible brillance de surface
Ciel de campagne
jumelles 10×50
une lueur ovale et diffuse en vision décalée, le meilleur outil ici
Ciel rural noir
à l'œil nu
l'objet le plus lointain visible sans instrument, à la limite du perceptible
Ciel très noir
télescope 150–200 mm, faible G
l'amorce des bras spiraux et des grumeaux brillants, dont NGC 604
Aucune ligne ne correspond au filtre.
Le ciel profond
NGC 604, une pouponnière géante à deux millions d'années-lumière
Le joyau caché dans M33
Si M33 mérite le voyage, NGC 604 en est la raison secrète. C'est une nébuleuse à hydrogène ionisé (région HII) logée dans un bras de M33 : un nuage de gaz qui s'allume sous le rayonnement d'étoiles toutes jeunes. Sa taille défie l'entendement — 1 500 années-lumière de diamètre, soit environ 40 fois l'étendue visible de la nébuleuse d'Orion, et plus de 6 300 fois plus lumineuse qu'elle. C'est l'une des plus vastes régions de naissance d'étoiles connues du Groupe local.
Un chaudron de 200 soleils bleus
En son cœur, un amas de plus de 200 étoiles de type O et Wolf-Rayet, monstres bleus âgés d'à peine 3,5 millions d'années, totalisant cent mille masses solaires. Placée à la distance d'Orion, NGC 604 surpasserait Vénus dans notre ciel. William Herschel l'a repérée dès le 11 septembre 1784 — sans savoir qu'il pointait un objet d'une autre galaxie.
La viser au télescope
À la magnitude 14, NGC 604 reste hors de portée des petits instruments. Mais elle se distingue des autres grumeaux de M33 par sa concentration : dans un télescope de 200 mm et plus, sous un ciel noir, elle apparaît comme un point flou légèrement plus net que le reste de la galaxie — le seul détail « ponctuel » que M33 offre en visuel. Un filtre nébulaire aide à la détacher.
NGC 925, la spirale d'arrière-plan
Bien plus loin, à 45 millions d'années-lumière, la constellation abrite NGC 925 (magnitude 10,7), une jolie spirale barrée que l'on saisit dès un télescope de 150 mm sous bon ciel — une barre floue et un halo diffus. Contrairement à M33, elle n'appartient pas à notre voisinage : c'est un objet d'arrière-plan, cent fois plus lointain, glissé dans le même triangle d'étoiles.
Un peu d'histoire
Une lettre, une charrue et une île à trois pointes
~1000 av. J.-C.
Les Babyloniens l'inscrivent dans les tablettes MUL.APIN sous le nom d'Apin, « la Charrue » — première constellation de la « Voie d'Enlil », le quart nord du ciel.
IIe siècle apr. J.-C.
Ptolémée l'inscrit parmi ses 48 constellations sous le nom grec de Trigonon (Deltoton pour les anciens : la lettre delta). C'est l'une des rares petites figures connues de l'Antiquité.
1654
Giovanni Battista Hodierna consigne le premier la « nébuleuse » du Triangle — M33 — avant même que le mot galaxie n'existe.
25 août 1764
Charles Messier la redécouvre indépendamment et l'ajoute à son catalogue sous le numéro 33.
1784
William Herschel pointe NGC 604 dans M33, sans soupçonner qu'il regarde une pouponnière d'étoiles d'une autre galaxie.
Deltoton, la lettre du ciel
Le Triangle est l'une des rares constellations dont la forme est le nom. Les Grecs y lisaient la majuscule delta (Δ) et l'appelaient Deltoton ; Ptolémée employa le mot plus neutre de Trigonon, « le triangle ». Aucun héros, aucune bête : juste une figure géométrique, ce qui la rend singulière parmi les constellations antiques presque toutes peuplées de mythes.
La Sicile jetée au ciel
Faute de légende propre, les auteurs anciens lui en prêtèrent. Hygin y voyait la Sicile, jadis nommée Trinacria — « aux trois pointes », pour ses trois caps. La tradition romaine racontait que Cérès, déesse protectrice de l'île, aurait supplié Jupiter de placer la Sicile parmi les étoiles ; d'où l'ancien nom de Sicilia donné à la constellation.
Ou bien le delta du Nil
Une autre lecture, attribuée à Ératosthène, y voyait le delta du Nil — ce vaste triangle de terres fertiles où le fleuve se divise avant la mer. Le mot « delta » lui-même, en géographie, vient de cette forme triangulaire empruntée à la lettre grecque : la constellation et le paysage partagent la même origine.
Le triangle qui a failli se dédoubler
En 1687, l'astronome polonais Johannes Hevelius tenta d'ajouter juste à côté un petit Triangulum Minus, formé de trois étoiles faibles, rebaptisant l'ancien Triangulum Majus. L'Union astronomique internationale n'a jamais retenu ce doublon : il n'existe aujourd'hui qu'un seul Triangle boréal — celui-ci.
L'avis de Luc
M33 accrochée en vision décalée aux jumelles 10×50 signe une bonne nuit et autorise à sortir le télescope ; absente, elle condamne d'avance les Dentelles et l'Amérique du Nord. C'est l'examen de passage le plus rapide qui soit pour juger un ciel. À l'œil nu, elle ne s'est donnée que deux fois en quinze ans, chaque fois à plus de quarante kilomètres de toute ville, une nuit sans lune — et les deux fois, il a d'abord fallu se convaincre qu'on ne l'imaginait pas.