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Observer · Ciel profond

M24, le Petit Nuage stellaire du Sagittaire

C'est l'objet le plus déroutant du catalogue de Messier : ni amas, ni nébuleuse, mais une fenêtre. Là où la poussière de la Voie lactée s'écarte, M24 laisse le regard s'enfoncer sur des milliers d'années-lumière et voir, en pleine profondeur, les étoiles d'un bras spiral lointain de notre Galaxie. Large de trois pleines lunes, c'est le plus beau champ de jumelles de tout le ciel d'été. Voici ce qu'on y voit vraiment, ce qui s'y cache, et pourquoi le télescope y est le mauvais outil.

1000
étoiles environ dans un seul champ de jumelles — un record du ciel
16000
années-lumière : la profondeur du champ que la trouée dévoile
3
pleines lunes alignées : l'étendue du nuage sur le ciel
50 mm
mm de jumelles : l'instrument idéal, l'inverse d'un objet à fort grossissement
1
seul objet Messier qui soit un simple morceau de Voie lactée

Ce que c'est

Pas un objet, mais une trouée dans la poussière

Tous les autres numéros de Messier désignent une chose : un amas, une nébuleuse, une galaxie. M24 ne désigne rien de tel. C'est le seul objet du catalogue qui soit un simple morceau de Voie lactée — un champ d'étoiles, pas un corps céleste. Sa vraie nature est une fenêtre : une trouée dans les épais nuages de poussière de la Grande Faille qui, partout ailleurs, masquent le cœur de la Galaxie. Par cette ouverture, le regard plonge sans obstacle sur des 10 000 à 16 000 années-lumière et voit, en pleine profondeur, les étoiles d'un bras spiral intérieur — le bras de l'Écu-Centaure, situé entre nous et le centre galactique.
Le Petit Nuage stellaire du Sagittaire M24, champ dense de milliers d'étoiles de la Voie lactée
M24 — Vanessa Harvey / REU program / NOIRLab / NSF / AURA (CC BY 4.0)

Un tunnel, pas un nuage compact

Le nom « nuage stellaire » trompe : M24 n'est pas une boule d'étoiles liées entre elles, mais un couloir de vide relatif à travers la poussière. Les astres qu'on y compte s'échelonnent sur toute la profondeur du champ, du plus proche au plus lointain, sans former de famille. La zone lumineuse s'étend sur environ 600 années-lumière de large, avec un rayon d'à peu près 300 années-lumière. C'est cette absence de poussière, et non une concentration d'étoiles, qui fait la clarté du nuage.

La concentration d'étoiles la plus dense aux jumelles

Dans un seul champ de jumelles, on y voit environ un millier d'étoiles : c'est la plus forte densité d'astres individuels accessible à cet instrument dans tout le ciel. Son éclat total est difficile à chiffrer, la lumière étant étalée sur une immense surface — les anciens catalogues donnaient la magnitude 4,6, les estimations modernes descendent jusqu'à 2,5, deux magnitudes plus brillant. Quoi qu'il en soit, M24 se voit à l'œil nu dès que la Voie lactée elle-même est visible.

Trois pleines lunes de large

Messier lui-même le décrivait large de 1,5° ; les relevés modernes lui donnent près de 2° sur 1°, soit environ 95′ × 35′. Dans tous les cas, c'est immense : trois pleines lunes alignées ne suffisent pas à le couvrir. Aucun autre objet Messier n'occupe une telle étendue de ciel — et c'est précisément ce qui condamne le télescope à n'en montrer qu'un fragment.

Un cousin dans une autre galaxie

Ce que M24 est pour nous — un nuage stellaire brillant d'un bras spiral vu de l'intérieur —, l'objet NGC 206 l'est pour la galaxie d'Andromède : un nuage d'étoiles remarquable de l'un de ses bras, que nous voyons de l'extérieur à 2,5 millions d'années-lumière. Regarder M24, c'est regarder notre propre Voie lactée par la seule fenêtre qui donne sur ses profondeurs.

Ce qu'il cache

Un amas et une tache noire au creux du nuage

Le nuage n'est pas uniforme : deux détails y demandent, eux, un télescope. Au cœur du champ le plus brillant se niche NGC 6603, un vrai amas ouvert — souvent confondu à tort avec M24 tout entier. Il rassemble une trentaine d'étoiles serrées dans 5′ à quelque 9 400 années-lumière, brille à peine à la magnitude 11,1, et ne mesure que 14 années-lumière de diamètre. John Herschel l'a découvert le 15 juillet 1830. Il faut un 150 mm et un ciel noir pour l'extraire du fourmillement d'arrière-plan.
À l'opposé, une absence : Barnard 92, sur le bord nord-ouest, une nébuleuse obscure de gaz et de poussière de 12′ qui découpe un trou net dans le semis d'étoiles. E. E. Barnard l'a cataloguée en 1913 ; il l'appelait « le trou noir », tant elle semble percée dans le ciel, avec une seule étoile en son milieu. Sa jumelle Barnard 93, sur le bord nord-est, est aussi vaste mais plus discrète.
La nébuleuse obscure Barnard 92, tache noire découpée dans le champ stellaire de M24
Barnard 92 dans M24 — Brainandforce (CC BY 4.0)

L'étoile qui domine le champ

L'astre le plus brillant projeté sur M24 est HD 167356, une supergéante blanche de magnitude 6,05, tout juste à la limite de l'œil nu — c'est une variable du type Alpha² Canum Venaticorum. Trois autres étoiles du champ se tiennent entre les magnitudes 6,5 et 7,0. Rien d'exceptionnel isolément : la beauté du nuage tient à la foule, pas aux vedettes.

Deux nébuleuses planétaires en prime

Pour l'observateur chevronné, M24 recèle deux nébuleuses planétaires minuscules, vestiges d'étoiles mortes : NGC 6567 et M 1-43. Elles réclament un fort diamètre et un filtre, et se cherchent à l'inverse du reste du nuage — à fort grossissement, sur un point précis. D'autres taches sombres, Barnard 304 et Barnard 307, complètent le paysage de poussière.

Barnard 92, un mur, pas un vide

La « tache noire » n'est pas une fenêtre sur le néant, mais tout le contraire de M24 : un nuage moléculaire dense, rattaché à la région Sh 2-41, si opaque qu'il éteint totalement les étoiles situées derrière lui. M24 nous montre ce que la poussière laisse voir ; Barnard 92 nous montre ce qu'elle cache. Les deux, côte à côte dans le même champ, sont la leçon d'optique de la Voie lactée en un seul regard.

Delle Caustiche, le nom oublié

Au XIXᵉ siècle, l'astronome jésuite Angelo Secchi surnomma le nuage « Delle Caustiche » — « les caustiques » — parce que les alignements d'étoiles y dessinaient, disait-il, des courbes lumineuses comme celles que forme la lumière au fond d'une tasse. Le surnom est tombé en désuétude, mais il dit bien l'impression que laisse le champ à l'oculaire : des rivières et des arcs d'étoiles.

À l'oculaire

Le champ de jumelles ultime — et pourquoi le télescope déçoit

M24 renverse la règle habituelle du ciel profond. La plupart des cibles récompensent le diamètre et le grossissement ; celle-ci exige l'inverse. Trop grande pour entrer dans un oculaire de télescope, elle ne se donne entière qu'à faible grossissement, dans un champ d'au moins — c'est-à-dire aux jumelles. Une paire de 10×50 tenues stables en fait le plus beau spectacle du ciel d'été : une rivière d'étoiles scintillantes, des centaines d'astres rangés en motifs, à balayer lentement d'un bord à l'autre.
M24 en pose longue amateur : rivière d'étoiles scintillantes traversée de lignes de poussière
M24 — Stephen Rahn (CC0, domaine public)
M24 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu une tache laiteuse plus brillante et plus dense dans la Voie lactée du Sagittaire, dès que la bande elle-même est visible
Jumelles 7×50 ou 10×50 le sommet du spectacle : ~1 000 étoiles en un seul champ, rivières et arcs, la tache noire de Barnard 92 devinée
Petite lunette 60–80 mm à faible G le nuage grouille, mais déjà trop grand pour le champ ; on perd la vue d'ensemble qui fait sa force
Télescope 150 mm l'amas NGC 6603 (mag 11) se détache enfin en grains, Barnard 92 se creuse en trou net — mais le nuage déborde de l'oculaire
Télescope 200 mm des centaines d'étoiles entrelacées de lignes de poussière ; le nuage a perdu son unité, on n'en voit qu'un fragment
M24 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet nuage stellaire de la Voie lactée (une fenêtre, pas un objet — IC 4715)
Constellation Sagittaire (AD 18h 17m, déclinaison −18° 29′)
Magnitude ≈ 4,6 (ancien) à 2,5 (moderne) — éclat étalé, difficile à chiffrer
Distance champ profond de 10 000 à 16 000 années-lumière (bras de l'Écu-Centaure)
Taille apparente ≈ 1,5° à 2° × 1° (95′ × 35′) — près de trois pleines lunes
Saison juillet-août — bas sur l'horizon sud, à prendre au méridien
Instrument minimal jumelles 50 mm à faible grossissement, champ ≥ 2° (surtout PAS un télescope)

Repérer

Juste au-dessus du couvercle de la Théière

M24 se trouve dans le Sagittaire, la constellation qui pointe vers le centre de la Galaxie. Le repère est le grand astérisme de la Théière : depuis Kaus Borealis (λ Sagittarii, magnitude 2,8), l'étoile qui marque le sommet du couvercle, montez d'environ vers le nord. Le nuage se pose là, dans le triangle formé par la nébuleuse Oméga (M17) et M18 au nord, avec M23 à l'ouest et M25 à l'est. M24, M18 et M17 tiennent ensemble dans un même champ de jumelles.
M24 dans son environnement : le champ stellaire traversé de lignes de poussière sombres du Sagittaire
M24 par le VLT Survey Telescope — ESO / TIMER survey (CC BY 4.0)
  1. Repérez la Théière, basse au sud

    En juillet-août, le Sagittaire dessine une théière au ras de l'horizon sud. Le couvercle est un triangle d'étoiles ; son sommet est Kaus Borealis (λ Sgr, magnitude 2,8), votre point de départ.

  2. Montez de 7° vers le nord

    Depuis Kaus Borealis, glissez d'environ 7° vers le haut — la largeur de trois doigts à bout de bras. Vous entrez dans la partie la plus lumineuse et la plus dense de la Voie lactée d'été.

  3. Cherchez le renflement laiteux

    M24 apparaît comme un nuage laiteux plus brillant et plus concentré que le fond, deux à trois fois large comme la pleine lune. C'est le nuage lui-même : posez les jumelles dessus.

  4. Visez au méridien, en pleine nuit

    Depuis la France, à −18° de déclinaison, M24 reste bas : il ne monte guère au-dessus de 25° au sud. Attrapez-le au moment de son passage au méridien, vers minuit début août, quand il est au plus haut et loin des lumières de l'horizon.

Un peu d'histoire

La curiosité de catalogage de Messier

  1. 1764

    Charles Messier observe la région et y note « une grande nébulosité contenant beaucoup d'étoiles de différentes magnitudes ». Il porte l'objet en 24ᵉ position — sans savoir qu'il catalogue non un corps céleste, mais une trouée sur le fond de la Galaxie : la seule entrée « champ d'étoiles » de sa liste.

  2. 1830

    Le 15 juillet, John Herschel isole au cœur du nuage le petit amas ouvert NGC 6603 — une trentaine d'étoiles serrées dans 5′. Beaucoup de sources le confondront ensuite avec M24 tout entier, alors qu'il n'en occupe qu'un recoin.

  3. 1913

    Edward Emerson Barnard catalogue les nébuleuses obscures du champ, dont B92 et B93. Sa photographie révèle que ces « trous » dans les étoiles sont des nuages de poussière opaques, et non des vides — les premières cartes de la matière sombre de la Galaxie.

  4. 2018

    Le satellite Gaia mesure la distance et le mouvement de millions d'étoiles du champ une à une, confirmant qu'aucune famille commune ne lie les astres de M24 : ils s'échelonnent en profondeur, exactement comme l'exige la nature de fenêtre du nuage.

Photo et visuel

Ce que la pose longue étale — et ce que l'œil embrasse d'un coup

Ce que la pose longue révèle de M24

Un capteur qui accumule la lumière plusieurs minutes fait remonter les teintes — points orangés des géantes, éclats bleus des étoiles chaudes — et détache nettement les rubans de poussière : Barnard 92 devient un trou d'encre net, les filaments sombres se dessinent en travers du champ. La photo enregistre aussi les milliers d'astres trop faibles pour l'œil, et l'amas NGC 6603 se résout jusqu'à la magnitude 14. C'est la version cartographiée du nuage.

Ce que l'œil garde pour lui aux jumelles

L'oculaire, lui, donne ce qu'aucune photo ne rend : l'étendue vivante. À faible grossissement, le regard embrasse d'un coup les du nuage, et les rivières d'étoiles scintillent au lieu de figer. En visuel, les couleurs s'effacent — l'œil ne restitue pas la teinte des astres faibles la nuit —, mais le fourmillement est réel, mouvant, immédiat. C'est le rare objet du ciel profond que l'œil embrasse mieux que le capteur, parce que sa force est l'ampleur, pas le détail.
L'avis de Luc

L'avis de Luc

Une paire de jumelles bat ici un télescope, et M24 est la meilleure démonstration qui soit : dans des 10×50, une rivière d'étoiles qui déborde du champ, qu'on balaie lentement sans jamais s'en lasser. Le télescope a pourtant sa part — un 150 mm creuse Barnard 92, ce trou noir que les jumelles ne montrent pas. Chacun son rôle : le nuage se vit à faible grossissement, le détail se cherche au tube. La contrainte française reste la déclinaison de −18°, qui plafonne l'objet à 25° au-dessus du sud : passage au méridien vers minuit début août, depuis un site sans ville dans cette direction.

Continuer

À explorer autour du Petit Nuage stellaire

Le champ du Sagittaire autour de M24 Balayer la Voie lactée du Sagittaire La Théière, la nébuleuse Oméga (M17), la Voie lactée du Cygne au Sagittaire : le quartier le plus riche du ciel d'été, à parcourir aux jumelles. La nébuleuse obscure Barnard 92 Barnard 92 aux jumelles, dans la Grande Faille Balayer le grand axe du nuage jusqu'à voir la nébuleuse obscure se détacher comme un trou d'encre. Champ télescopique du nuage stellaire M24 : des milliers d'étoiles serrées, des nébuleuses sombres en virgule et une petite concentration granuleuse au centre Observer bas sur l'horizon sud M24 culmine à 25° depuis la France : viser au méridien, choisir un site sans ville au sud.

Quelles jumelles pour balayer M24 et la Voie lactée d'été ?

Une paire de 10×50 grand champ fait de M24 le plus beau spectacle du ciel d'été, là où un télescope n'en cadre qu'un morceau. Nos choix de jumelles par usage et par budget.

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