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Observer · Ciel profond

M33, la Galaxie du Triangle

La troisième grande galaxie de notre voisinage, une spirale posée à plat, dont la lumière voyage depuis près de trois millions d'années. Sur le papier, un objet brillant ; en réalité, la cible qui piège le plus d'observateurs. Voici pourquoi il faut la chercher aux jumelles et non au fort grossissement, ce qu'abrite sa région géante NGC 604, et comment elle devient le test ultime d'un ciel vraiment noir.

2700000
années-lumière : l'objet le plus lointain que l'œil humain atteigne, plus loin qu'Andromède
60000
années-lumière de diamètre — environ la moitié de la Voie lactée
40
milliards d'étoiles, troisième population du Groupe local
1500
années-lumière : la taille de NGC 604, l'une des plus grandes régions de formation d'étoiles connues
6
de magnitude intégrée, mais diluée sur plus de deux pleines lunes de ciel

Ce que c'est

La troisième roue du Groupe local

La Galaxie du Triangle, c'est M33 au catalogue de Messier, NGC 598 au New General Catalogue. Comme sa grande voisine Andromède, ce n'est ni une étoile ni un nuage de notre Galaxie, mais une galaxie spirale entière, extérieure à la nôtre. Elle forme, avec la Voie lactée et Andromède, le trio des trois grandes du Groupe local — et elle en est la benjamine : troisième par la taille et la masse, elle rassemble quelque 40 milliards d'étoiles, contre 400 pour la Voie lactée et un millier de milliards pour Andromède. Sa lumière met environ 2,7 millions d'années à nous parvenir. Nous la voyons largement de face, son disque incliné de 54° sur notre ligne de visée — assez ouvert pour étaler ses bras, assez penché pour lui donner une forme ovale.
Région centrale de M33 vue par Hubble : bulbe orangé, tapis d'étoiles résolues, filaments de poussière brune et amas bleus dispersés
M33, mosaïque de 54 champs — NASA, ESA (CC BY 4.0). Image de titre : M33 par le VLT Survey Telescope — ESO (CC BY 4.0, eso1424a)

Une spirale sans barre, toute en bras

M33 est classée SA(s)cd : une spirale sans barre centrale et à petit noyau, dont les bras cotonneux s'enroulent lâchement dès le cœur. Là où Andromède impose un gros bulbe jaune d'étoiles âgées, le Triangle est presque tout en disque, criblé de régions roses où naissent les étoiles. Son diamètre avoisine 60 000 années-lumière — environ la moitié de la Voie lactée. C'est une petite spirale à l'échelle cosmique, mais une fabrique d'étoiles bien plus intense que sa voisine : elle convertit du gaz en étoiles environ cinq fois plus vite, par unité de surface, qu'Andromède.

Peut-être un satellite d'Andromède

Le Triangle et Andromède ne sont séparés que de 0,75 million d'années-lumière — un jet de pierre à cette échelle. Leurs ponts d'hydrogène gazeux et les déformations du disque de M33 trahissent une rencontre passée, il y a quelques milliards d'années. Longtemps on l'a crue satellite lointain de M31, captée sur une grande orbite. Les mesures de mouvement propre de la sonde Gaia, publiées en 2019, brouillent le tableau : elles suggèrent que M33 pourrait tomber vers Andromède pour la première fois, plutôt que d'y tourner depuis toujours. Le lien est réel ; sa nature exacte se discute encore.

Un cœur sans trou noir géant

Curiosité de M33 : son noyau n'abrite aucun trou noir supermassif décelable. Là où presque toutes les grandes galaxies en cachent un de millions de masses solaires, le centre du Triangle plafonne à un upper limit de l'ordre de 1 500 masses solaires — comme si la galaxie était trop petite pour en avoir nourri un. En revanche, elle héberge M33 X-7, un couple serré où un trou noir de 15,7 masses solaires — l'un des plus lourds trous noirs stellaires connus — éclipse son étoile compagne tous les 3,5 jours.

Une adresse : la constellation du Triangle

M33 se loge dans la petite constellation du Triangle, coincée entre Andromède et le Bélier. Ces trois étoiles ne sont pour rien dans la galaxie : elles brillent à quelques centaines d'années-lumière, elle à près de trois millions. La figure du Triangle n'est que le panneau indicateur qui vous mène jusqu'à la tache. À la déclinaison +30°, la galaxie monte haut dans le ciel d'automne depuis la France, ce qui la place à travers un minimum d'atmosphère — une aide précieuse pour un objet aussi ténu.

Le joyau caché

NGC 604, une pouponnière de 1 500 années-lumière

Perchée dans un bras du Triangle brille l'une des plus grandes régions HII — des nuages d'hydrogène ionisé où se forment les étoiles — de tout notre voisinage galactique : NGC 604. Sa démesure dépasse l'entendement. Elle s'étend sur près de 1 500 années-lumière, soit plus de 40 fois la taille visible de la nébuleuse d'Orion, notre pouponnière de référence, et elle rayonne quelque 6 300 fois plus fort. En son cœur, un amas de plus de 200 étoiles massives — des géantes de type O et des Wolf-Rayet — totalisant 100 000 masses solaires, âgées d'à peine 3,5 millions d'années, souffle des cavités dans le gaz. Placée à la distance d'Orion, NGC 604 serait plus brillante que Vénus et projetterait des ombres.
La région géante de formation d'étoiles NGC 604 dans M33, par le télescope spatial Hubble : cavités de gaz creusées par un amas d'étoiles massives
NGC 604 par Hubble — Hui Yang (Univ. Illinois) / NASA / ESA (domaine public)

Comparer

NGC 604 par les deux yeux du télescope Webb

Faites glisser le curseur. À gauche, NGC 604 en proche infrarouge (NIRCam de Webb) : les étoiles massives et le gaz ionisé bleuté. À droite, le même champ en infrarouge moyen (MIRI) : ce sont alors les filaments de poussière froide qui s'allument, invisibles autrement.

NGC 604 : du proche infrarouge (NIRCam) à l'infrarouge moyen (MIRI) — vue NIRCam : NASA, ESA, CSA, STScI (CC BY 4.0, ESA/Webb weic2407a) ; vue MIRI : NASA, ESA, CSA, STScI (CC BY 4.0, ESA/Webb weic2407b)
NGC 604 par la caméra NIRCam du télescope Webb : les étoiles massives et les cavités de gaz ionisé en proche infrarouge NGC 604 par l'instrument MIRI du télescope Webb : les filaments de poussière froide en infrarouge moyen

Le piège

Magnitude 5,7, et le fort grossissement la fait disparaître

Voici la clé de toute observation de M33, et la source de toutes les déceptions. Les catalogues lui donnent une magnitude intégrée de 5,7 : c'est plus brillant que bien des objets qu'on montre aux débutants, et théoriquement à portée de l'œil nu. Sauf que ce chiffre additionne toute la lumière de la galaxie comme si elle tenait en un point — alors qu'elle est étalée sur 70,8′ × 41,7′, soit plus de deux pleines lunes de long. Diluée sur une telle étendue, chaque morceau du disque devient très pâle : la brillance de surface tombe autour de 14 mag/arcmin², l'une des plus faibles du catalogue Messier — plus diffuse encore qu'Andromède.
La conséquence prend tout le monde à contre-pied. On croit bien faire en montant un fort grossissement, comme pour une planète ou une nébuleuse planétaire — et le Triangle s'évanouit : grossir étale la faible lumière sur plus de surface encore et la noie dans le fond de ciel. M33 exige l'inverse absolu : un très faible grossissement (×20 à ×40), un grand champ, une grande pupille de sortie — et un ciel vraiment sombre. C'est l'exemple parfait de l'objet qui se gagne au faible grossissement sous ciel noir, pas au gros diamètre. Sous un ciel pollué, aucun télescope ne la sortira ; aux jumelles, sous un bon ciel rural, elle apparaît d'un coup.
M33 selon votre instrument — et surtout selon votre ciel
Avec quoi Ce que vous atteignez
À l'œil nu, ciel d'exception une très pâle lueur floue dans le Triangle — l'objet le plus lointain accessible sans instrument, mais seulement sous un ciel parfait
Jumelles 10×50, ciel rural le meilleur outil : une grande tache diffuse, ronde et pâle, plus large qu'on ne l'imagine — souvent plus facile qu'au télescope
Lunette 80 mm, faible grossissement un très large halo cotonneux, à peine plus dense au centre ; grossir au-delà de ×40 la fait disparaître
Télescope 150–200 mm, ciel noir le noyau se détache, le halo se marbre, et NGC 604 se devine comme un petit grumeau dans un bras
250–300 mm, ciel vraiment noir l'enroulement des bras spiraux en vision décalée, plusieurs régions HII et quelques amas globulaires (M33 en compte au moins 54)
Photo, pose longue tout : les bras roses, les milliers d'étoiles bleues, NGC 604 flamboyante — hors d'atteinte de toute rétine

Un record

Plus loin qu'Andromède : le test ultime d'un ciel noir

L'objet le plus lointain que l'œil humain atteigne

On cite souvent Andromède, à 2,5 millions d'années-lumière, comme l'objet le plus lointain visible sans instrument. C'est vrai pour le grand public — mais les observateurs chevronnés vont plus loin, littéralement : à 2,7 millions d'années-lumière, le Triangle est l'entité permanente la plus éloignée que l'œil nu puisse percevoir. Deux cent mille années-lumière de plus qu'Andromède, franchies sans autre outil que la rétine. Aucun objet fixe du ciel n'est plus loin à portée du regard humain.

Un test que peu de sites réussissent

Ce record a un prix : M33 est bien plus difficile qu'Andromède, car plus diffuse. La voir à l'œil nu demande un ciel de qualité rare — noir, transparent, sans lune ni pollution, et une vue parfaitement adaptée à l'obscurité. Là où Andromède se laisse deviner depuis une campagne ordinaire, le Triangle ne se montre à l'œil que sous un ciel d'exception. Les observateurs s'en servent d'ailleurs comme d'un étalon : le soir où vous distinguez M33 sans instrument, votre site fait partie des meilleurs qui soient.

Repérer

À mi-chemin de Mirach et du Triangle

M33 se repère par une règle simple : elle se tient à mi-chemin entre deux repères faciles. D'un côté, Mirach (β Andromède, magnitude 2,1), l'étoile bien visible qui sert déjà de tremplin vers la galaxie d'Andromède. De l'autre, α Trianguli (Mothallah, magnitude 3,4), le sommet du petit triangle d'étoiles. Tracez la ligne qui joint ces deux astres, longue d'environ 11° : la galaxie se trouve un peu au-delà de la moitié, du côté de Mirach. Elle ne saute pas aux yeux — cherchez une lueur ovale très pâle, pas un point net, et surtout à faible grossissement.
Carte de la constellation du Triangle et de sa voisine Andromède, avec la position de M33
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Repérez Mirach, sous le Carré de Pégase

    En automne, remontez du Carré de Pégase vers Andromède : Mirach (β Andromède) est l'étoile orangée bien visible au milieu de la chaîne. C'est le même tremplin que pour la galaxie d'Andromède, mais on part cette fois dans l'autre sens.

  2. Trouvez le petit triangle, en dessous

    Au sud de Mirach brille un modeste triangle de trois étoiles : la constellation du Triangle. Son sommet le plus au nord, α Trianguli (magnitude 3,4), marque l'autre extrémité de votre ligne de repérage.

  3. Visez le milieu de la ligne Mirach – α Trianguli

    Balayez lentement l'espace à mi-chemin entre les deux, un peu du côté de Mirach. Aux jumelles, la grande tache diffuse apparaît en vision décalée. Ne cherchez pas net : cherchez une zone de ciel un peu moins noire que le reste.

  4. Choisissez octobre à décembre, et le plus haut

    Le Triangle culmine haut dans le ciel du soir de la mi-automne au début de l'hiver. Attendez qu'il soit au plus haut, loin de l'horizon et de ses brumes : à +30° de déclinaison, il passe presque au zénith depuis le sud de la France.

M33 — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet galaxie spirale sans barre (SA(s)cd) vue de face, 3ᵉ du Groupe local
Constellation Triangle — entre Andromède et le Bélier
Magnitude 5,7 intégrée — mais brillance de surface très faible (~14 mag/arcmin²)
Distance ≈ 2,7 millions d'années-lumière (env. 850 kpc)
Taille apparente 70,8′ × 41,7′ — plus de deux pleines lunes de long
Saison automne à début d'hiver (octobre à décembre, au plus haut)
Instrument idéal jumelles 10×50 ou faible grossissement sous ciel rural ; à l'œil nu sous ciel d'exception

Un peu d'histoire

D'une « nébuleuse » de Sicile aux Céphéides de Hubble

  1. avant 1654

    L'astronome sicilien Giovanni Battista Hodierna consigne le premier une « nébulosité » à l'emplacement du Triangle, dans un catalogue longtemps oublié — la découverte la plus ancienne connue de M33.

  2. 25 août 1764

    Charles Messier redécouvre l'objet de façon indépendante et l'inscrit sous le numéro 33 de son catalogue de faux comètes ; il le publie en 1771.

  3. 11 septembre 1784

    William Herschel catalogue à part sa région géante NGC 604, la prenant pour une nébuleuse autonome — sans savoir qu'elle appartient à une autre galaxie.

  4. 1850

    Lord Rosse, avec son télescope géant de 1,8 m, décèle la structure spirale de M33 : elle rejoint la courte liste des « nébuleuses spirales » dont la nature fait alors débat.

  5. 1926

    Edwin Hubble, après avoir mesuré des Céphéides repérées dès 1922, établit que M33 est un système stellaire extérieur à la Voie lactée — une galaxie à part entière, comme Andromède trois ans plus tôt.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Grossir ne sert à rien sur M33, et c'est l'objet qui l'enseigne le mieux. Depuis la périphérie, un 200 mm à 80× ne montre qu'un fond gris uniforme. Sur un plateau sans lampadaire, l'ordre s'inverse : les jumelles 10×50 donnent la grande tache pâle immédiatement, plus facilement que le télescope, et c'est seulement ensuite qu'on passe au tube avec l'oculaire le plus faible, 40×, pour détacher le noyau et ce petit grumeau dans un bras qu'est NGC 604. Le jour où elle se devine à l'œil nu, la question du site est réglée : à 2,7 millions d'années-lumière, c'est le plus loin qu'un œil humain aille sans instrument.

Continuer

À explorer autour du Triangle

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