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Observer · Ciel profond

M73, le faux amas que le hasard a dessiné

M73 est le canular involontaire du catalogue de Messier. Là où toutes les autres entrées cachent une galaxie, une nébuleuse ou un vrai amas, celle-ci ne contient rien de plus que quatre petites étoiles rangées en Y, sans le moindre lien entre elles. Charles Messier les a prises pour un amas nébuleux en 1780 ; deux siècles et demi plus tard, les mesures du satellite Gaia ont montré que ces quatre étoiles se tiennent à des distances totalement différentes — de 1 030 à 2 290 années-lumière — et filent chacune dans sa direction. C'est un mirage de perspective, une leçon de ce qu'est un amas et de ce qui n'en est pas un, à débusquer dans le Verseau à la fin de l'été.

4
petites étoiles, alignées par le seul hasard de la perspective — aucune n'est liée aux autres
2290 al
séparent de nous la plus lointaine des quatre ; la plus proche est deux fois plus près, à 1 030 al
1780
l'année où Messier note « un amas de trois ou quatre étoiles avec de la nébulosité »
2002
l'année où la spectroscopie tranche : pas un amas, un simple alignement optique
50 mm
le diamètre minimal pour séparer proprement le petit Y au télescope

Ce que c'est

Quatre étoiles, et rien derrière

M73, aussi cataloguée NGC 6994, est un astérisme : un dessin d'étoiles qui n'existe que vu de la Terre. Au centre du champ, quatre astres modestes se serrent dans un petit Y large de 2,8′ à peine — trois d'un blanc légèrement bleuté, un quatrième nettement orangé. Leurs éclats sont faibles : magnitude 10,5 pour la plus brillante, 11,3, 11,9 et 11,9 pour les trois autres, soit un éclat combiné voisin de la magnitude 9. Rien ne les unit. Pas de gaz résiduel, pas de nuage d'étoiles en arrière-plan, pas de cœur dense : juste ce quatuor, posé sur un fond du Verseau comme quatre grains de poussière tombés côte à côte sur une vitre. C'est précisément ce qui rend M73 unique dans le catalogue — c'est la seule entrée qui, à la loupe, ne contient aucun objet du ciel profond. On la visite presque toujours dans la foulée de M72, le vrai amas globulaire qui la précède d'un peu plus d'un degré à l'ouest et que sa propre fiche raconte ; entre les deux, tout s'oppose.
M73 (NGC 6994) : quatre étoiles serrées au centre d'un champ du Verseau — trois blanc-bleu et une orangée, formant un petit Y
M73 (NGC 6994) au sol — REU program/NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)

Le détail qui la distingue

Quatre étoiles, quatre distances : la preuve par Gaia

Tout l'intérêt de M73 tient dans une seule mesure : la distance de chacune de ses quatre étoiles. Un vrai amas est un groupe d'étoiles nées ensemble, liées par la gravité, donc situées à la même distance et animées du même mouvement. Le satellite européen Gaia a mesuré la parallaxe de chacune des quatre étoiles de M73 : elles se tiennent à 1 030 ± 9, 1 249 ± 10, 2 170 ± 22 et 2 290 ± 24 années-lumière — soit, en parsecs, de 316 à 702 pc. La plus lointaine est plus de deux fois plus loin que la plus proche, et la deuxième s'est même révélée être une étoile double. Autrement dit, ces quatre points ne forment un groupe que dans notre ligne de visée : ils sont éparpillés en profondeur sur près de 1 260 années-lumière et n'ont jamais eu la moindre histoire commune. Le Y que vous voyez est une pure coïncidence de perspective — un alignement, pas une famille.
Les quatre étoiles de M73 numérotées de 1 à 4 sur une image du relevé SDSS, avec l'échelle du champ (6,6′ × 3,9′)
Les quatre composantes numérotées — Donald Pelletier / SDSS DR14 via Aladin (CC BY-SA 4.0)
Les quatre étoiles de M73 mesurées par Gaia (EDR3)
Étoile Distance Ce que ça change
La plus proche 1 030 ± 9 al (≈ 316 pc) à elle seule, elle est deux fois plus près que la plus lointaine du quatuor
La deuxième 1 249 ± 10 al (≈ 383 pc) c'est en réalité une étoile double — un système à part entière
La troisième 2 170 ± 22 al (≈ 665 pc) déjà deux fois plus loin que la première : aucun lien possible
La plus lointaine 2 290 ± 24 al (≈ 702 pc) 1 260 années-lumière séparent en profondeur cette étoile de la plus proche

Une controverse

Amas fossile ou pur mirage ? Le débat des années 2000

Le statut de M73 n'a pas toujours été aussi tranché. Dès le XIXᵉ siècle, John Herschel avait cherché en vain la nébulosité annoncée par Messier et jugeait douteux qu'il s'agisse d'un amas. Mais en 2000-2001, une équipe menée par Bica et ses collègues relance l'affaire : en analysant la répartition des étoiles, elle estime qu'un alignement aussi net serait improbable par pur hasard et propose que M73 soit le vestige d'un vieil amas ouvert en train de se dissoudre — un « fossile » stellaire. L'hypothèse est séduisante : les amas ouverts s'évaporent avec le temps, et le dernier carré de leurs étoiles peut ressembler à ça. La question est réglée en 2002 par Odenkirchen et Soubiran : ils prennent les spectres à haute résolution des six étoiles les plus brillantes dans un rayon de 6′ autour du centre et mesurent leurs vitesses. Verdict sans appel — les distances sont très différentes et les étoiles se déplacent dans des directions divergentes. Aucune cohésion gravitationnelle. Ce n'est ni un amas, ni un fossile d'amas : juste un astérisme. Les parallaxes de Gaia, publiées vers 2020, ont depuis cloué le dossier avec leurs quatre distances chiffrées.

À l'oculaire

Un petit Y à cocher, pas un spectacle

Soyons honnêtes : M73 n'offre pas de spectacle, elle offre une curiosité à cocher. Aux jumelles 7×50 ou 10×50, le groupe reste un objet difficile — au mieux une faible tache non résolue, à condition d'un ciel bien noir et du Verseau assez haut. Le petit Y ne se révèle vraiment qu'au télescope : dès 50 mm on sépare proprement les quatre points, et à partir de 100 mm la forme en Y devient nette et évidente. Un 150 mm montre le quatuor « en entier » sans effort, et l'on peut alors pousser le grossissement autant que la turbulence le permet — non pour gagner du détail (il n'y en a pas), mais pour bien détacher les composantes et savourer le contraste de couleur entre les trois étoiles blanc-bleu et la quatrième, franchement orangée. C'est tout, et c'est le propos : là où une galaxie ou une nébuleuse vous laisse deviner une structure, M73 vous rappelle que le catalogue de Messier a aussi ses fausses pistes — et qu'en pointer une, c'est toucher du doigt l'histoire de l'astronomie.
Champ profond autour de M73 issu du Digitized Sky Survey : les quatre étoiles au centre, noyées dans le semis d'étoiles du Verseau
Champ de M73 — Digitized Sky Survey / Roberto Mura (CC BY-SA 4.0)
M73 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M73
Jumelles 7×50 / 10×50 objet difficile : au mieux une faible lueur non résolue, sous un ciel noir et le Verseau haut ; les quatre étoiles ne se séparent pas
Télescope 50–80 mm les quatre étoiles se détachent proprement en un petit groupe serré ; le seuil d'entrée pour « voir » M73
100–130 mm le Y de quatre étoiles devient net et évident, avec la teinte orangée de l'une bien perceptible
150 mm et plus le quatuor est montré sans effort ; on peut grossir à volonté pour détacher les composantes et le contraste de couleur
Photo (pose longue) des dizaines de galaxies lointaines émaillent le fond du champ — mais le Y, lui, ne gagne aucune structure : il n'en a pas

Repérer

Où pointer pour tomber sur M73

M73 loge dans le sud-ouest du Verseau, une région pauvre en étoiles vives, sous la ligne imaginaire qui relie Fomalhaut (au sud) à Altaïr (au nord). Sa position précise : ascension droite 20h 58m 54s, déclinaison −12° 38′. Le meilleur repère n'est pas une étoile mais sa voisine M72 : les deux objets se tiennent à un peu plus d' l'un de l'autre, M73 étant celui de l'est. Pour arriver sur M72, on part de l'étoile Albali (ε Aquarii, magnitude 3,8) ou de ν Aquarii (magnitude 4,5) : M73 se trouve à environ 2° au sud et 1,5° à l'est de cette dernière. La saison utile va d'août à septembre, quand le Verseau passe au méridien en soirée ; sa déclinaison basse, à −12°, le maintient assez près de l'horizon depuis la France, si bien qu'un ciel dégagé au sud fait toute la différence.
Carte du Verseau : M73 se cache dans le sud-ouest de la constellation, à un peu plus d'un degré à l'est de M72, sous la ligne Fomalhaut–Altaïr
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Repérez ν Aquarii, dans le sud-ouest du Verseau

    Sous la ligne Fomalhaut–Altaïr, ν Aquarii (Albulaan, magnitude 4,5) est l'étoile de départ. C'est de son voisinage qu'on plonge vers le duo M72–M73.

  2. Descendez sur M72, le globulaire

    À environ 2° au sud et un peu à l'est de ν Aquarii, la petite boule floue de M72 (magnitude 9) apparaît. C'est le vrai amas — et le tremplin vers M73.

  3. Glissez d'un degré vers l'est

    Un léger coup vers l'est fait sortir M72 du champ : à un peu plus d'1°, quatre étoiles ponctuelles en Y entrent dans la vue. Le globulaire flou a laissé place à des points nets — c'est M73.

  4. Confirmez par la forme, pas par l'éclat

    M73 se reconnaît à son petit Y de quatre étoiles serrées sur 2,8′, dont une orangée. Aucune nébulosité, aucun cœur : si vous voyez du flou, vous êtes encore sur M72.

M73 (NGC 6994) — carte d'identité
Repère Valeur
Nature réelle astérisme — quatre étoiles sans lien physique, alignées par la perspective (pas un amas)
Constellation Verseau, dans le sud-ouest, à un peu plus d'1° à l'est de M72
Position AD 20h 58m 54s · Déc −12° 38′
Éclat magnitude combinée ≈ 9 ; les quatre étoiles vont de la magnitude 10,5 à 11,9
Distances (Gaia) 1 030 · 1 249 · 2 170 · 2 290 années-lumière — quatre valeurs différentes
Taille apparente 2,8′ (le petit Y de quatre étoiles)
Saison août-septembre, quand le Verseau passe au méridien en soirée
Instrument minimal 50 mm pour séparer les quatre étoiles ; 100 mm pour un Y net

Un peu d'histoire

De l'erreur de Messier à la sentence de Gaia

  1. 4 octobre 1780

    Charles Messier consigne l'objet : « un amas de trois ou quatre petites étoiles qui ressemble d'abord à une nébuleuse, contenant un peu de nébulosité ». Sa lunette le range parmi les amas nébuleux — l'erreur qui fera toute la singularité de M73.

  2. XIXᵉ siècle

    John Herschel observe la région, ne trouve aucune trace de la nébulosité annoncée et juge douteuse la qualification d'amas. Le doute est posé, mais rien ne le tranche encore.

  3. 2000-2001

    L'équipe de Bica relance le débat : l'alignement des quatre étoiles paraît trop net pour un pur hasard, et l'hypothèse d'un vieil amas ouvert en voie de dissolution — un « fossile » stellaire — est mise sur la table.

  4. 2002

    Odenkirchen et Soubiran mesurent les spectres à haute résolution des six étoiles les plus brillantes dans un rayon de 6′ : distances très différentes, mouvements divergents. La sentence tombe — M73 est un astérisme, pas un amas.

  5. vers 2020

    Les parallaxes du satellite Gaia chiffrent définitivement l'affaire : quatre étoiles à 1 030, 1 249, 2 170 et 2 290 années-lumière. Le « faux amas » de Messier est officiellement un mirage de perspective.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Quatre petites étoiles en Y, dont une bien orangée, et rien d'autre : M73 se pointe pour la coche et pour l'histoire, jamais pour la beauté. Montrée juste après M72, elle devient en revanche l'une des meilleures leçons du ciel — d'un côté une vraie boule de dizaines de milliers d'étoiles liées par la gravité, de l'autre quatre astres sans aucun rapport qu'un simple effet de perspective réunit. Trente secondes d'explication devant l'oculaire suffisent à faire comprendre ce qu'est un amas, et ce que Messier, avec sa lunette de 1780, ne pouvait pas savoir.

Continuer

À explorer autour de M73

Carte du Verseau situant M72 et M73 M72, le vrai amas juste à côté Le globulaire discret qu'on visite un degré avant M73 : des dizaines de milliers d'étoiles vraiment liées, à comparer point par point avec le faux amas. Les quatre étoiles de M73 numérotées Qu'est-ce qu'un amas d'étoiles, au juste ? Amas ouvert, amas globulaire, astérisme : ce qui les sépare vraiment se joue en distance et en mouvement, pas dans le simple voisinage apparent. Carte du Verseau Se repérer dans le Verseau à la fin de l'été Fomalhaut en point d'ancrage sous le Verseau : la fiche de la constellation, du duo M72–M73 aux autres cibles de la région.

Quel instrument pour séparer proprement les quatre étoiles de M73 ?

M73 se laisse résoudre dès 50 mm et forme un Y net à partir de 100 mm. Nos choix de télescopes et de jumelles par usage et par budget, pour balayer le Verseau et le reste du ciel.

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