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Observer · Ciel profond

M79, l'amas d'hiver venu d'une autre galaxie

Presque tous les amas globulaires se pressent autour du centre de la Voie lactée, dans le ciel d'été du Sagittaire. M79 fait exactement l'inverse : il brille en plein hiver, sous les pieds d'Orion, du côté du ciel diamétralement opposé au cœur galactique. Cette anomalie a une explication vertigineuse — M79 ne serait pas né chez nous. Il aurait été arraché à la petite galaxie naine du Grand Chien, aujourd'hui digérée par la Voie lactée. À l'oculaire, cet immigrant de 150 000 étoiles se donne dès 100 mm comme une petite boule cotonneuse à cœur vif, et livre ses premières étoiles au pourtour à partir de 250 mm. Voici où pointer, de décembre à février.

41 000 al
la distance de M79 — l'un des amas globulaires les plus lointains du catalogue de Messier
60 000 al
sa distance au centre de la Galaxie : M79 loge dans le halo, du mauvais côté du ciel
150 000 étoiles
tassées dans une boule de 118 années-lumière de diamètre
100 mm
le diamètre minimal pour changer la « fausse étoile » en boule floue à cœur vif
8
sa magnitude : à portée de jumelles, mais bas sur l'horizon d'hiver

Ce que c'est

Un amas globulaire égaré dans le ciel d'hiver

M79 (NGC 1904, aussi catalogué GC 1112) est un amas globulaire — une boule de plusieurs centaines de milliers de vieilles étoiles, liées par leur propre gravité, qui gravite dans le halo de la Voie lactée. On en dénombre environ 150 000, serrées dans une sphère de quelque 118 années-lumière de diamètre, à une distance de 41 000 années-lumière (près de 12,9 kpc). Ses étoiles comptent parmi les plus anciennes du ciel : 11,7 milliards d'années, pauvres en métaux, presque contemporaines de la naissance de la Galaxie. Sur la classification de concentration de Shapley-Sawyer, M79 est un amas de classe V — un cœur dense mais pas extrême. Ce qui le rend singulier n'est pas sa nature, banale pour un globulaire, mais son adresse : la quasi-totalité des amas globulaires se rassemblent autour du centre galactique, dans le ciel d'été. M79, lui, trône en hiver, dans le petit Lièvre, sous Orion — à l'exact opposé.
L'amas globulaire M79 (NGC 1904) vu par le télescope spatial Hubble : des milliers d'étoiles résolues jusqu'au cœur, dominées par des géantes rouges et jaunes
M79 par le télescope Hubble — NASA/ESA ; S. Djorgovski (Caltech) & F. Ferraro (Bologne) (CC BY 4.0)

Le détail qui le distingue

Probablement pas né chez nous

Pourquoi un amas globulaire loin du centre galactique, dans une région où l'on n'en attend aucun ? L'hypothèse la plus discutée fait de M79 un immigrant. Il se trouve à environ 60 000 années-lumière du centre de la Voie lactée, dans le halo, et sa position coïncide avec les débris de la galaxie naine du Grand Chien (Canis Major), une petite galaxie satellite découverte en 2003 et actuellement démantelée par la marée de la Voie lactée. M79 aurait été l'un de ses amas, capturé lors de cette collision lente. Il ne serait pas seul dans ce cas : trois autres globulaires — NGC 1851, NGC 2298 et NGC 2808 — partagent les mêmes soupçons d'origine extragalactique. L'idée reste débattue (certaines mesures de mouvement propre la nuancent), mais elle donne à M79 une saveur unique : quand vous le pointez, vous regardez peut-être une pièce rapportée, un morceau d'une autre galaxie recyclé dans notre halo. Sa branche horizontale bleue, étirée et pauvre en métaux, cadre bien avec cette histoire d'astre vieux et venu d'ailleurs.

Comprendre

Du grain au sol à la fourmilière de Hubble

Faites glisser le curseur : à gauche, M79 photographié depuis le sol, une pelote concentrée à peine granuleuse ; à droite, le même amas par le télescope Hubble, résolu en milliers d'étoiles individuelles jusqu'au cœur.

M79 depuis le sol puis résolu par Hubble
M79 depuis le sol : une boule d'étoiles concentrée, à peine piquetée sur les bords M79 par Hubble : des milliers d'étoiles résolues, géantes rouges et jaunes, jusqu'au noyau

Une particularité

Le dossier d'un amas suspect

Les indices qui font de M79 un probable étranger tiennent à quelques mesures convergentes. Sa position d'abord : à l'opposé du centre galactique, là où les globulaires natifs manquent. Son cortège ensuite : trois autres amas suivent des orbites cohérentes avec une même origine. Enfin la chimie et la démographie stellaire de ses membres — géantes rouges dominantes, branche horizontale bleue étirée, étoiles bleues attardées (blue stragglers) et une dizaine de variables RR Lyrae, ces chandelles pulsantes qui servent à mesurer sa distance. C'est justement en cartographiant la répartition des globulaires, dès 1918, que Harlow Shapley avait compris que le Soleil n'occupe pas le centre de la Galaxie. M79, à contre-courant de cette répartition, était déjà une exception ; l'astronomie moderne lui a trouvé une raison.
M79 : les indices d'une origine venue d'ailleurs
Indice Ce qu'il révèle
Position dans le ciel à l'opposé du centre galactique — un globulaire d'hiver là où on n'en attend pas
Distance au centre galactique ≈ 60 000 al, en plein halo, sur la trajectoire des débris du Grand Chien
Cortège soupçonné NGC 1851, NGC 2298 et NGC 2808 partagent la même hypothèse d'origine
Galaxie d'origine présumée la galaxie naine du Grand Chien, découverte en 2003, aujourd'hui démantelée
Population stellaire branche horizontale bleue, étoiles bleues attardées, ≈ 10 variables RR Lyrae

À l'oculaire

Une comète sans queue qui refuse de se résoudre

Aux jumelles 10×50, M79 se trahit comme une « fausse étoile » floue, un point qui refuse de piquer net — rien de plus, mais c'est déjà le repérer. Dès 100 à 130 mm, il prend l'allure d'une petite comète sans queue : une tache ronde à cœur nettement plus vif, cotonneuse, d'environ 6′ de diamètre apparent utile (les catalogues donnent jusqu'à 8,7′ en pose). À 150 à 200 mm, le pourtour devient granuleux et l'œil attentif détache quelques étoiles sur les bords, sans jamais entamer le noyau. Il faut 250 à 300 mm et un ciel bien noir pour résoudre franchement la périphérie en semis d'étoiles — le cœur, lui, reste une boule compacte. Sa magnitude de 7,7 le met à portée de petits instruments, mais M79 souffre d'un handicap : bas sur l'horizon d'hiver depuis la France, il traverse la couche d'air épaisse qui brouille les étoiles fines. Un ciel sans lune et un objet haut au méridien comptent ici plus que le grossissement.
M79 tel qu'un instrument au sol le montre : une boule concentrée, cœur brillant, bords à peine grenus
M79 depuis Kitt Peak — NOIRLab/NSF/AURA (CC BY 4.0)
M79 selon votre instrument
Avec quoi Ce que vous atteignez sur M79
Jumelles 10×50 une « fausse étoile » floue, devinée sous un ciel noir quand le Lièvre est assez haut — sans forme ni cœur
Télescope 100–130 mm une petite comète sans queue : tache ronde de 6′ à cœur plus vif, cotonneuse, jamais résolue
150–200 mm un pourtour granuleux, quelques étoiles piquées sur les bords, un noyau qui reste compact
250–300 mm + ciel noir la périphérie franchement résolue en semis d'étoiles ; le cœur demeure une boule serrée
Photo (pose longue) des milliers d'étoiles jusqu'au noyau, les géantes rouges et la branche horizontale bleue — hors de portée de l'oculaire

Repérer

Sous les pieds d'Orion, dans le Lièvre

Le Lièvre (Lepus) se blottit juste sous Orion, entre les pieds du chasseur et l'Éridan. Repérez ses deux étoiles les plus vives : Arneb (α Leporis, magnitude 2,6) et Nihal (β Leporis, magnitude 2,8). La ficelle est simple : tracez la ligne qui va d'Arneb à Nihal, puis prolongez-la d'environ une fois et demie sa longueur vers le sud. Vous tombez sur M79, à quelque au sud de Nihal, dans une région pauvre en étoiles vives. Un jalon confirme la cible : l'étoile HR 1771 (magnitude 7) se tient à 0,5° au sud-ouest de l'amas, dans le même champ de jumelles. Autre voie, à main levée : M79 se trouve à environ 20° au sud-ouest de Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel. La bonne fenêtre est l'hiver, de décembre à février, tôt en soirée.
Carte du Lièvre : M79 se trouve au sud de Nihal (β Leporis), dans le prolongement de la ligne qui joint Arneb (α) à Nihal
Carte : IAU / Sky & Telescope (CC BY 4.0)
  1. Descendez d'Orion vers le Lièvre

    Rigel, le pied bleu d'Orion, montre la direction : juste au sud commence le petit quadrilatère du Lièvre. Sirius, plus à l'est, sert de balise — M79 est à environ 20° au sud-ouest de Sirius.

  2. Repérez Arneb et Nihal

    Les deux étoiles les plus brillantes du Lièvre : Arneb (α, magnitude 2,6) et Nihal (β, magnitude 2,8), côte à côte sous le ventre du Lièvre. Elles donnent l'axe du saut d'étoile.

  3. Prolongez la ligne Arneb → Nihal vers le sud

    Continuez cette ligne d'environ 1,5 fois sa longueur, vers le sud : à près de 4° sous Nihal, dans un champ vide d'étoiles vives, l'amas attend en tache floue.

  4. Confirmez avec HR 1771

    L'étoile HR 1771 (magnitude 7) se glisse à 0,5° au sud-ouest de M79, dans le même champ à faible grossissement. Si vous la tenez, l'amas est juste à côté.

M79 (NGC 1904) — carte d'identité
Repère Valeur
Type d'objet amas globulaire, classe de concentration V — l'un des rares du ciel d'hiver
Constellation Lièvre (Lepus), sous Orion, à 4° au sud de Nihal (β Leporis)
Magnitude 7,7 (parfois donnée jusqu'à 8,6 selon la mesure)
Distance ≈ 41 000 al (12,9 kpc) ; ≈ 60 000 al du centre galactique
Taille apparente 8,7′ en pose (≈ 6′ utiles à l'oculaire ; ≈ 118 al de diamètre réel)
Saison hiver, de décembre à février, tôt en soirée avant que le Lièvre ne redescende
Instrument minimal 100 mm pour une boule cotonneuse ; 250–300 mm et ciel noir pour résoudre le pourtour

Un peu d'histoire

De Méchain à la galaxie du Grand Chien

  1. 26 octobre 1780

    Pierre Méchain, collègue et pourvoyeur d'objets de Charles Messier, découvre M79 dans le Lièvre. Sa lunette ne montre qu'une lueur ronde et informe, sans étoile résolue.

  2. 17 décembre 1780

    Messier confirme l'objet, en mesure la position et l'inscrit à son catalogue sous le numéro 79 : « nébuleuse sans étoile », belle et bien ronde, sous le Lièvre.

  3. 1784

    William Herschel, avec son télescope de 20 pieds, résout enfin M79 en étoiles : ce n'est pas une nébuleuse mais un amas serré de soleils — l'un des premiers globulaires reconnus comme tels.

  4. 1918

    Harlow Shapley cartographie la répartition des amas globulaires pour situer le centre de la Voie lactée. M79, à contre-courant de cette répartition, apparaît comme une exception dans le halo.

  5. 2003

    La découverte de la galaxie naine du Grand Chien, en cours d'absorption par la Voie lactée, fournit une explication à l'anomalie : M79 aurait été capturé à cette petite galaxie, avec trois autres amas.

  6. 2015

    Des relevés de variabilité recensent les RR Lyrae et les étoiles pulsantes SX Phoenicis de M79, affinant sa distance et l'âge de ses étoiles, parmi les plus vieilles connues.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Un globulaire en plein hiver, pendant qu'Orion domine : M79 tient presque du contresens, et c'est ce qui le rend intéressant. L'objet reste modeste dans un 200 mm — une boule cotonneuse à cœur vif dont le bord grésille à peine en vision décalée — et il se prend tôt, avant qu'il ne plonge dans la brume de l'horizon. Ce qui retient l'attention est son origine : cette pelote d'étoiles vient sans doute d'une autre galaxie, avalée par la nôtre. Un butin de collision, posé sous les pieds d'Orion.

Continuer

À explorer autour de M79

Carte du Lièvre Le Lièvre, tapi sous Orion La constellation qui abrite M79 : ses étoiles Arneb et Nihal, l'étoile grenat R Leporis et la nébuleuse Spirographe IC 418, à explorer d'un même coup d'œil d'hiver. M79 photographié depuis le sol : une boule d'étoiles au cœur empâté, à peine granuleuse sur son pourtour Pourquoi M79 reste une boule non résolue Un amas globulaire à 41 000 années-lumière garde son cœur compact à l'oculaire : ce que chaque diamètre en tire vraiment, et comment lire une tache floue à noyau vif. Carte du Lièvre pour repérer M79 Se repérer dans le ciel d'hiver Descendre d'Orion et de Sirius vers le Lièvre : la carte pour retrouver M79 sous le ventre du chasseur, d'une soirée de décembre à l'autre.

Quel diamètre pour résoudre le pourtour de M79 ?

M79 se donne en boule cotonneuse dès 100 mm, mais grenailler ses bords en étoiles demande 250 mm et un ciel noir. Nos choix de télescopes par usage et par budget.

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