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Observer · Ciel profond

Les étoiles carbonées, ces braises rouges du ciel

Certaines étoiles sont si rouges qu'elles ressemblent à une goutte de sang sur le fond noir — c'est le mot exact qu'a employé leur découvreur. Ce sont les étoiles carbonées : des géantes mourantes qui ont fabriqué du carbone dans leurs entrailles et l'ont remonté à la surface, où il forme une suie qui filtre la lumière bleue et ne laisse fuir que le rouge. Leur teinte orangée à écarlate est la couleur la plus intense que montre le ciel étoilé, et il suffit d'une paire de jumelles pour la saisir. Voici ce qu'est ce stade ultime de la vie stellaire, pourquoi ces astres virent au rouge profond, et trois cibles à pointer selon la saison pour en juger de vos propres yeux.

3
cibles concrètes pour juger la couleur : R Leporis, La Superba et TX Piscium
60 mm
le diamètre à partir duquel le rouge éclate — de simples jumelles suffisent déjà
427 jours
le cycle de R Leporis, dont l'éclat glisse de la magnitude 5,5 à 11,7
158 jours
le cycle de La Superba, la carbonée la plus facile, entre magnitude 4,8 et 6,3
800 al
la distance de TX Piscium, la plus proche des trois braises

Ce que c'est

Des géantes en fin de vie qui ont fabriqué leur propre carbone

Une étoile carbonée est une géante rouge arrivée au tout dernier acte de sa vie, sur ce que les astronomes appellent la branche asymptotique des géantes (AGB). Le cœur de l'étoile, à court d'hydrogène, brûle désormais l'hélium par bouffées ; la réaction triple-alpha y forge du carbone, et de vastes courants de convection le remontent en surface — un phénomène nommé troisième dragage. À force de dragages, l'atmosphère finit par contenir plus de carbone que d'oxygène : c'est le fameux rapport C/O supérieur à 1 qui définit la classe. Cet excès change tout, car la molécule de monoxyde de carbone (CO), très stable, verrouille tout l'oxygène disponible ; le carbone restant est alors libre de former d'autres molécules et, surtout, de la poussière. Ces étoiles sont énormes et froides — La Superba ne dépasse pas 3 000 K en surface, contre 5 800 K pour le Soleil — et perdent leur matière en un vent épais qui, un jour, formera une nébuleuse planétaire.
La Superba (Y Canum Venaticorum), étoile carbonée d'un orange vif isolée dans un champ noir, photographiée au télescope amateur
La Superba (Y Canum Venaticorum) — David Ritter (CC BY-SA 4.0)

Pourquoi elles virent au rouge

Une suie de carbone qui avale le bleu

La couleur n'est pas qu'une affaire de température. Une géante rouge ordinaire comme Bételgeuse affiche un indice de couleur B−V d'environ 1,85 ; une étoile carbonée pousse le curseur bien plus loin — 2,5 pour La Superba, 2,6 pour TX Piscium, et un vertigineux 5,7 pour R Leporis, l'astre le plus rouge du ciel à portée d'instrument modeste (le Soleil, lui, tourne autour de 0,65). La raison tient à la chimie du carbone remonté en surface : il s'y condense en une fine suie et forme des molécules — le dicarbone C₂, le cyanogène CN, le méthylidyne CH — qui absorbent massivement la lumière. Les bandes de Swan du C₂ engloutissent le rayonnement entre 0,4 et 0,6 micron, c'est-à-dire précisément le violet, le bleu et le vert ; au-delà de 0,6 micron, le CN prend le relais dans le proche infrarouge. Il ne reste que le rouge pour nous parvenir. L'étoile agit comme un filtre coloré posé sur elle-même.
R Leporis vue par le réseau ALMA en ondes submillimétriques : le gaz de l'enveloppe circumstellaire de l'étoile carbonée en fausses couleurs
R Leporis en ondes submillimétriques par ALMA — ALMA (ESO/NAOJ/NRAO)/Y. Asaki et al. (CC BY 4.0)

Les trois cibles

R Leporis, La Superba et TX Piscium : le trio à connaître

R Leporis, surnommée « Hind's Crimson Star » (l'étoile cramoisie de Hind), règne sous le Lièvre, juste sous les pieds d'Orion. C'est la plus rouge des trois et de tout le ciel accessible, mais aussi la plus capricieuse : son éclat oscille entre les magnitudes 5,5 et 11,7 sur un cycle de 427 jours, avec une longue modulation d'environ quarante ans par-dessus. Répertoriée HD 31996, elle brille à quelque 1 500 années-lumière (460 pc).
La SuperbaY Canum Venaticorum, HD 110914 — est la plus commode : haute dans le ciel de printemps chez les Chiens de chasse, elle reste entre les magnitudes 4,8 et 6,3 sur 158 jours et livre sa couleur au moindre instrument. C'est une rare carbonée de type J, riche en carbone-13. Elle se situe à environ 1 000 années-lumière (310 pc).
TX Piscium (19 Piscium, HD 223075) ferme la ronde en automne, dans l'anneau des Poissons. Variable lente et irrégulière, elle se contente d'osciller entre les magnitudes 4,9 et 5,5 — donc visible à l'œil nu — avec une périodicité lâche de 224 jours. À 3 050 K et 4 700 fois la luminosité du Soleil, elle est la plus proche du trio, à 800 années-lumière (240 pc).
Les trois étoiles carbonées vedettes, d'un coup d'œil
Étoile Constellation Éclat B−V
R Leporis (HD 31996) Lièvre 5,5 à 11,7 5,7
La Superba / Y CVn (HD 110914) Chiens de chasse 4,8 à 6,3 2,5
TX Piscium / 19 Psc (HD 223075) Poissons 4,9 à 5,5 2,6

Comment voir la couleur

Le rouge se révèle à faible grossissement, pas au télescope géant

Contrairement au ciel profond, où le diamètre est roi, la couleur d'une étoile carbonée se déguste à faible grossissement. De simples jumelles 10×50 suffisent à trahir la teinte de La Superba ou de TX Piscium ; dès 60 mm d'ouverture, le rouge éclate. Un télescope de 100 à 150 mm à 30 ou 40× est l'outil idéal : assez de lumière pour saturer la rétine, un champ assez large pour garder des étoiles blanches voisines dans la vue. Le contraste fait tout : posez côte à côte, dans le même champ, la braise carbonée et un point blanc-bleu, et la couleur devient évidente. Grossir davantage dilue la teinte au lieu de l'intensifier — restez sous 80× et cadrez large, un champ d'au moins . Le paradoxe des carbonées, c'est que trop d'instrument tue la couleur. Guettez-les près de leur minimum : R Leporis, qui plonge jusqu'à la magnitude 11,7, est alors la plus écarlate, tandis que TX Piscium oscille plus doucement entre les magnitudes 4,9 et 5,5 à 760 al de nous.
R Leporis, Hind's Crimson Star, point rouge profond isolé au milieu d'un champ d'étoiles blanches sous le Lièvre
R Leporis (Hind's Crimson Star) — Stephen Rahn (CC0, domaine public)
Ce que chaque instrument donne sur une étoile carbonée
Avec quoi Ce que vous obtenez
À l'œil nu La Superba et TX Piscium sont visibles comme des points faibles ; la couleur, elle, échappe presque toujours à l'œil sur une source aussi ténue
Jumelles 10×50 la teinte orangée apparaît nettement sur La Superba et TX Piscium ; R Leporis n'est colorée que si elle est proche de son maximum
Télescope 60–100 mm à 30× le rouge profond saute aux yeux ; c'est le réglage roi — beaucoup de lumière, champ large, étoiles blanches en comparaison
150–200 mm la braise est spectaculaire au maximum, mais un grossissement modéré reste indispensable ; ne montez pas au-delà de 60×
Le piège trop de grossissement étale et pâlit la couleur au lieu de la renforcer — l'inverse du réflexe ciel profond

Repérer

Où pointer chacune des trois, saison par saison

Les trois braises se relaient au fil de l'année : TX Piscium monte à l'automne, R Leporis à l'hiver sous Orion, La Superba au printemps près de la Grande Ourse. Voici comment tomber sur chacune par saut d'étoile.
  1. R Leporis, sous le Lièvre (hiver)

    Sous les pieds d'Orion, repérez le petit quadrilatère du Lièvre : Arneb (α) et Nihal (β) à l'est, Mu et Epsilon Leporis à l'ouest. Prolongez la ligne d'Arneb vers Mu Leporis d'un quart de sa longueur : la goutte cramoisie de R Leporis est là. Elle partage sa constellation avec l'amas globulaire M79.

  2. La Superba, chez les Chiens de chasse (printemps)

    Tendez une ligne de Cor Caroli (α Canum Venaticorum) vers Megrez (δ de la Grande Ourse, l'étoile qui joint le chariot au timon). La Superba se trouve au premier tiers de ce trajet, isolée, sa couleur rouge visible aux plus petites jumelles.

  3. TX Piscium, dans l'anneau des Poissons (automne)

    Sous le Carré de Pégase, retrouvez le « Cercle » des Poissons, l'anneau d'étoiles faibles marquant la tête du poisson occidental. TX Piscium est l'une des étoiles de cet anneau — à magnitude 5, elle se pointe directement à l'œil ou aux jumelles.

  4. Le bon oculaire pour toutes les trois

    Montez un oculaire grand champ donnant 30 à 40× : il garde des étoiles blanches dans la vue pour la comparaison et sature la teinte. Réservez les forts grossissements aux planètes — ici ils gâchent la couleur.

Repères d'observation des trois étoiles carbonées
Repère Valeur
Type d'objet étoiles géantes carbonées de la branche asymptotique (AGB), atmosphère à C/O > 1
Constellations Lièvre (R Leporis), Chiens de chasse (La Superba), Poissons (TX Piscium)
Saisons hiver, printemps et automne — au moins une carbonée brillante est visible presque toute l'année
Éclat de la magnitude 4,8 (La Superba au maximum) à 11,7 (R Leporis au minimum)
Instrument minimal jumelles 10×50 ou lunette de 60 mm ; idéal 100 mm à faible grossissement (30–40×)
Le bon geste faible grossissement, défocalisation légère, comparaison avec une étoile blanche voisine, astre haut sur l'horizon

Variabilité

Le rouge est le plus intense quand l'étoile est au plus faible

Ces étoiles pulsent : elles gonflent et se contractent, et leur atmosphère se refroidit ou se réchauffe au rythme de ces battements. R Leporis est la championne du yo-yo, avec un cycle principal de 427 jours qui la fait passer de la magnitude 5,5 — visible à l'œil nu — à 11,7, où il faut un télescope pour la débusquer. La Superba ondule plus doucement sur 158 jours, TX Piscium dérive lentement sur environ 224 jours avec une variation spectrale étalée sur 450 jours.
Détail contre-intuitif mais précieux : la couleur de R Leporis est la plus saturée quand l'étoile approche de son minimum, vers la magnitude 11. En se refroidissant, son atmosphère produit davantage de suie de carbone, donc absorbe encore plus de bleu. Vérifiez son état sur une éphéméride d'étoile variable (l'AAVSO en publie) avant de sortir : viser R Leporis au hasard, c'est parfois pointer un astre trop faible pour de petites jumelles.

Un peu d'histoire

De la goutte de sang de Hind aux antennes d'ALMA

  1. Octobre 1845

    L'astronome anglais John Russell Hind découvre R Leporis depuis l'observatoire George Bishop, à Londres. Frappé par sa teinte, il la décrit comme « une goutte de sang sur un fond noir » — le surnom de Crimson Star lui reste.

  2. 1857

    Le physicien William Swan étudie le spectre du carbone et identifie les bandes qui portent son nom. Les bandes de Swan du dicarbone C₂ deviendront la signature qui trahit toute étoile carbonée à l'analyse spectrale.

  3. Vers 1868

    Le jésuite et pionnier de la spectroscopie Angelo Secchi, en dressant l'une des premières classifications stellaires, baptise Y Canum Venaticorum « La Superba » tant sa couleur le subjugue. Il range les carbonées dans une classe à part.

  4. 2022

    Le grand réseau ALMA, dans le désert chilien, image R Leporis à une résolution inédite : il révèle en ondes submillimétriques le gaz et les masers de son enveloppe, cette matière que l'étoile expulse et qui deviendra une nébuleuse planétaire.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Surtout, ne pas grossir : tous ceux à qui l'on passe un 250 mm à fort grossissement constatent que « c'est moins rouge », et ils ont raison. La couleur est affaire de jumelles et de petit champ, jamais de gros tube. La Superba ouvre donc la série — dans des 10×50, un petit rubis évident au milieu d'un champ de points blancs, et elle ne déçoit jamais. R Leporis demande une vérification préalable de l'éphéméride : près de son maximum, c'est la plus belle braise du ciel d'hiver ; un soir de minimum, on cherche un quart d'heure dans le vide.

Continuer

À explorer autour des étoiles carbonées

L'amas globulaire M79, boule d'étoiles serrées autour d'un cœur lumineux sur un fond de ciel dense L'autre trésor du Lièvre : l'amas globulaire M79 Pendant que vous êtes sous les pieds d'Orion pour R Leporis, pointez M79, l'un des rares amas globulaires du ciel d'hiver, à un saut d'étoile de là. R Leporis, point orange franc au milieu d'un champ dense d'étoiles blanches du Lièvre Le Lièvre, sous les pieds d'Orion La constellation qui abrite R Leporis : comment la trouver, ses étoiles-repères Arneb et Nihal, et ce qu'elle offre au fil de l'hiver. Champ d'étoiles blanches et bleutées semé de points serrés, où une seule étoile orangée se détache au centre Se repérer d'une étoile à l'autre Cor Caroli, Megrez, le Cercle des Poissons : la méthode du saut d'étoile pour retrouver une carbonée d'une soirée à la suivante.

Quelles jumelles ou quelle lunette pour saisir le rouge des carbonées ?

Une carbonée livre sa couleur dès une paire de 10×50 et brille surtout à faible grossissement — inutile de viser gros. Nos sélections de jumelles et de petites lunettes par usage et par budget.

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