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Événements · Éclipse de Lune

L'éclipse de Lune du 28 août 2026

Dans la nuit du jeudi 27 au vendredi 28 août, l'ombre de la Terre recouvrira 93 % du disque lunaire. Aucun filtre, aucun danger, aucune précaution : l'œil nu suffit. Une seule chose peut vous la voler — l'aube, qui se lèvera pendant que la Lune descendra vers l'ouest-sud-ouest.

Maximum de l'éclipse, heure de Paris

93 %
du diamètre lunaire enfoui dans l'ombre au maximum : il ne restera qu'un liseré brillant de 2,1 minutes d'arc
7.6 °
la hauteur de la Lune à Paris à l'instant du maximum — moins qu'un poing fermé tendu à bout de bras
198 min
la durée de la phase partielle : la France en verra 66 % depuis Strasbourg et 92 % depuis Brest, le reste se jouant sous l'horizon
2028
l'année de la prochaine éclipse totale de Lune visible de métropole — le 31 décembre, au-dessus de l'horizon est

Ce qui se passe cette nuit-là

Une éclipse de Lune n'est pas un astre qui en masque un autre : c'est la Terre qui projette son ombre à 390 000 kilomètres de là, et notre satellite qui vient s'y baigner. Le cône sombre que notre planète traîne derrière elle — l'ombre — mesure encore, à la distance lunaire, 2,7 fois le diamètre de la Lune ; le cône de demi-lumière qui l'entoure — la pénombre — en fait 4,8 fois. Le 28 août, la Lune traversera le bord sud de cette ombre sans jamais y disparaître tout à fait.

Le calendrier de la nuit est fixé à la seconde. La pénombre mord le disque à 3 h 24 — un assombrissement si progressif que l'œil ne le remarque pas avant une bonne demi-heure. L'ombre véritable entre en scène à 4 h 34 : à partir de là, une échancrure franche et noire creuse le bord de la Lune. Le maximum tombe à 6 h 12 min 55 s, lorsque 93 % du diamètre lunaire est englouti. La sortie de l'ombre est prévue à 7 h 52, la fin de la pénombre à 9 h 02. Toutes ces heures sont celles de votre montre, en heure d'été française.

La phase franchement visible — celle où la Lune est mordue — dure donc 3 h 18 min 12 s. C'est long, et c'est une chance : la lenteur du phénomène laisse le temps de s'installer, de sortir des jumelles, de faire lever quelqu'un. La Lune se déplace par rapport à l'ombre d'environ 0,49° par heure, soit son propre diamètre en une heure tout juste. Autrement dit, dix minutes d'observation suffisent pour voir l'échancrure progresser.

Aucune protection, aucune précaution — et pourquoi

Il faut le dire d'emblée, parce que la confusion avec l'éclipse de Soleil du 12 août est le premier réflexe : une éclipse de Lune se regarde à l'œil nu, sans le moindre filtre, sans la moindre limite de durée. La Lune ne brille que de la lumière qu'elle renvoie, et elle en renvoie environ 12 % — elle est, en réalité, à peu près aussi réfléchissante que de l'asphalte usé. Une pleine Lune est déjà 400 000 fois moins lumineuse que le Soleil ; éclipsée, elle l'est bien davantage. Les lunettes ISO 12312-2 achetées pour le 12 août n'ont ici aucun usage : elles vous cacheraient tout.

Trois autres différences méritent d'être connues, parce qu'elles changent la façon d'aborder la soirée. D'abord, une éclipse de Lune se voit depuis toute la moitié nuit de la planète à la fois — pas depuis une bande de quelques centaines de kilomètres. Le 28 août, elle sera observable des Amériques, de l'Atlantique, de l'Europe et de l'Afrique. Ensuite, elle se produit à la même heure absolue pour tout le monde : le maximum est à 4 h 12 min 55 s en temps universel, ce qui donne 6 h 13 chez nous, minuit à New York, 1 h 13 à São Paulo. Enfin, l'éclipse dure des heures et non des minutes, parce que l'ombre de la Terre est immense au regard de la Lune.

Une éclipse de Lune arrive toujours à la pleine Lune, par construction — il faut que le Soleil, la Terre et la Lune soient alignés dans cet ordre. Celle-ci est particulièrement bien accordée : la pleine Lune exacte survient à 6 h 18 min 32 s, six minutes seulement après le maximum de l'éclipse.

Ce que l'ombre fait, minute par minute

Cette série montre exactement ce qui se jouera entre 3 h 24 et 7 h 08. Les premières vignettes correspondent à la pénombre : le disque reste blanc, à peine terni d'un côté — beaucoup d'observateurs se convainquent de voir quelque chose avant qu'il n'y ait quoi que ce soit à voir. Puis l'ombre arrive, et le contraste devient brutal : un bord net, noir, qui avance.

Le détail que la photographie révèle et que l'œil met du temps à admettre : ce bord est courbe, et il l'est toujours de la même façon, quelle que soit la position de la Lune dans le ciel. Aristote, dans le Traité du ciel, en tirait il y a vingt-trois siècles la première démonstration de la sphéricité de la Terre : seule une boule projette une ombre toujours ronde. C'est la plus vieille mesure d'astrophysique encore vérifiable à l'œil nu depuis un balcon.

Le troisième temps, le plus long à s'imposer, est le virage de couleur. Tant qu'un morceau du disque reste hors de l'ombre, l'œil ne voit qu'un croissant blanc et un vide noir : la partie éclipsée est là, mais éblouie par sa voisine. Ce n'est qu'aux dernières minutes que le cuivre apparaît. Le 28 août, ce moment tombera vers 6 h — au plus mauvais instant du ciel.

Chapelet de vingt images de la Lune formant une diagonale, du disque blanc entier en haut à gauche jusqu'au disque rouge sombre en bas à droite, complété par trois gros plans montrant la pleine Lune, une Lune assombrie par la pénombre et une Lune rouge orangé
Le déroulé d'une éclipse, image par image : le disque blanc s'assombrit d'abord imperceptiblement dans la pénombre, puis l'ombre l'entame et le cuivre l'envahit. Éclipse totale du 21 janvier 2019, Glendalough (Irlande), lunette de 100 mm. AstroAnthony (CC BY 4.0, Wikimedia Commons)
Circonstances calculées ville par ville (éphémérides JPL DE421), en heure légale française. « Grandeur au coucher » indique la proportion du diamètre lunaire encore dans l'ombre à l'instant où la Lune disparaît sous l'horizon : c'est là que se lit la vraie inégalité entre l'ouest et l'est du pays. La masse d'air compare l'épaisseur d'atmosphère traversée à celle du zénith.
Hauteur à 4 h 34 Azimut au maximum Lever du Soleil Grandeur au coucher
Brest 23,5° 11,8° 240° 4,8 7 h 37 7 h 29 20 %
Biarritz 26,0° 12,4° 243° 4,6 7 h 32 7 h 25 27 %
Nantes 23,2° 10,7° 242° 5,3 7 h 27 7 h 19 34 %
Bordeaux 24,5° 11,1° 244° 5,1 7 h 26 7 h 19 35 %
Rennes 22,6° 10,3° 242° 5,4 7 h 26 7 h 18 35 %
Toulouse 24,4° 10,4° 245° 5,4 7 h 19 7 h 13 44 %
Caen 21,2° 9,0° 243° 6,1 7 h 19 7 h 11 44 %
Montpellier 23,1° 8,7° 247° 6,3 7 h 09 7 h 03 56 %
Clermont-Ferrand 22,0° 8,4° 246° 6,6 7 h 09 7 h 03 56 %
Paris 20,2° 7,6° 245° 7,2 7 h 08 7 h 01 57 %
Marseille 22,5° 7,9° 248° 7,0 7 h 03 6 h 58 62 %
Lyon 21,1° 7,3° 248° 7,5 7 h 02 6 h 56 64 %
Lille 18,6° 6,4° 246° 8,3 7 h 02 6 h 55 64 %
Nice 21,2° 6,4° 250° 8,3 6 h 55 6 h 49 71 %
Ajaccio 21,5° 6,0° 251° 8,8 6 h 51 6 h 46 75 %
Strasbourg 17,8° 4,4° 249° 11,4 6 h 45 6 h 40 79 %

L'horizon à repérer n'est pas plein ouest

Première correction pratique, et elle épargne une déception : la Lune ne se couchera pas à l'ouest. Au maximum, son azimut ira de 240° à Brest à 251° en Corse — c'est-à-dire ouest-sud-ouest, un bon quart de tour au sud du plein ouest. Repérez cette direction de jour, avec une boussole ou une application, et vérifiez qu'aucun immeuble, aucune crête, aucune ligne de peupliers ne s'y trouve. Le 28 au petit matin, il sera trop tard pour déménager.

Deuxième correction : la hauteur. Elle est acceptable au début — de 17,8° à Strasbourg à 26° à Biarritz au moment où l'ombre entame le disque. Elle s'effondre ensuite. Au maximum, la Lune sera à 4,4° au-dessus de l'horizon strasbourgeois, à en Corse, à 7,6° à Paris, à 12,4° à Biarritz. Quatre degrés, c'est deux doigts serrés tendus à bout de bras.

Cette hauteur ne fait pas que rendre l'horizon exigeant : elle éteint la Lune. À 7,6°, le regard traverse 7,2 fois l'épaisseur d'atmosphère du zénith ; à 4,4°, 11,4 fois. Une Lune déjà réduite à un fil de lumière, vue à travers onze atmosphères et dans une brume d'horizon d'été, ne ressemblera pas aux photographies. Les régions gagnantes sont, sans ambiguïté, celles de la façade atlantique — Bretagne, Vendée, Pays basque — où la Lune reste au-dessus de 10° et où le Soleil se lève une demi-heure plus tard qu'en Alsace.

La course avec l'aube, que la France perd

Voilà le point que la plupart des annonces oublient, et il commande toute la soirée. Le maximum de 6 h 13 ne se joue pas dans la nuit : il se joue dans l'aube. À cet instant, le Soleil est à −8,3° sous l'horizon parisien, c'est-à-dire au beau milieu du crépuscule nautique, quand le ciel de l'est vire déjà au bleu clair. À Strasbourg, il n'est plus qu'à −5,2° : le crépuscule civil est commencé, on lit un journal dehors.

La suite est mécanique. Le Soleil se lève entre 6 h 40 (Strasbourg) et 7 h 29 (Brest) ; la Lune se couche entre 6 h 45 et 7 h 37. Dans les deux cas, sept à huit minutes seulement séparent les deux événements — la Lune plonge sous l'horizon juste après le lever du Soleil. Et à cet instant, elle est encore largement mordue : il reste 79 % de son diamètre dans l'ombre à Strasbourg, 57 % à Paris, 20 % à Brest. La sortie de l'ombre, à 7 h 52, se produit sous l'horizon dans toute la métropole. Personne, en France, ne verra la fin de cette éclipse.

Ces sept minutes de recouvrement portent d'ailleurs un nom. Quand le Soleil levé et la Lune éclipsée sont simultanément au-dessus de l'horizon — géométriquement impossible, et pourtant réel, parce que la réfraction atmosphérique soulève les deux astres d'environ un demi-degré chacun —, on parle d'éclipse horizontale, ou sélénélion. Toute la façade ouest du pays sera dans cette configuration le 28 au matin. Le voir est une autre affaire : il faudrait un horizon marin parfait dans les deux directions opposées et une transparence exceptionnelle. Le savoir vaut mieux que l'espérer.

La conclusion pratique est simple, et elle inverse l'intuition : le meilleur moment de la nuit n'est pas le maximum, c'est la période de 5 h à 6 h. La Lune y est encore à 12-20° de hauteur, le ciel encore noir, et l'ombre déjà largement installée — la moitié du diamètre est engloutie dès 5 h 11, les trois quarts dès 5 h 35. Un réveil à 4 h 30 vous donne le meilleur de l'événement ; un réveil à 6 h vous donne un fantôme dans le jour.

Ce que l'œil verra vraiment au maximum

Voilà l'image à emporter, avec deux réserves honnêtes. Sur cette photographie du 19 novembre 2021, l'éclipse atteignait 97 % ; la nôtre plafonnera à 93 %, avec un croissant un peu plus épais. Et ce croissant, chez nous, ne sera pas en bas à gauche mais en bas à droite du disque : l'angle de position calculé par l'IMCCE vaut 332,9°, ce qui place le morceau resté hors de l'ombre à peu près sur les cinq heures d'un cadran, la Lune étant basse dans l'ouest-sud-ouest.

La deuxième réserve porte sur la couleur. Une photographie pose plusieurs secondes et empile des images ; l'œil, lui, s'adapte à la lumière la plus vive du champ. Or le liseré épargné par l'ombre brille exactement autant que la pleine Lune — il n'est pas atténué, il est simplement étroit. Ce reste de 2,1 minutes d'arc de large éblouit la rétine et efface le cuivre voisin. Attendez-vous, à l'œil nu, à une Lune qui semble avoir été mangée plutôt que rougie. Le rouge apparaîtra si vous masquez le croissant du bout du doigt, ou dès que vous porterez des jumelles aux yeux.

Disque lunaire rouge brique sur fond noir, dont le bord inférieur gauche porte un mince liseré blanc éblouissant, avec deux étoiles faibles dans le champ
L'aspect d'une éclipse partielle très profonde : 97 % du diamètre dans l'ombre, et un liseré de lumière directe qui suffit à écraser tout le reste. 19 novembre 2021, Oxford (Ohio), empilement de 16 poses. Jim Vajda (CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

Pourquoi les jumelles changent tout ici

C'est le seul rendez-vous de l'année où une paire de jumelles 10×50 fait mieux qu'un télescope, et la raison tient à la géométrie de la nuit. Le disque lunaire mesure 30,6 minutes d'arc — un peu moins que d'habitude, la Lune passant à son apogée le 22 août à 404 678 km et n'étant encore qu'à 390 412 km le 28. Grossi dix fois, il occupe cinq degrés : le champ d'une paire de 10×50 en fait six et demi. La Lune éclipsée y tient tout entière, avec de la marge, et c'est exactement le cadrage qu'il faut.

Ce que les cinquante millimètres d'ouverture apportent, ce n'est pas du grossissement : c'est de la lumière. Ils collectent environ cinquante fois ce qu'attrape une pupille de 7 mm dilatée. À 93 % d'obscuration, dans une atmosphère épaisse de sept masses d'air, ce facteur fait la différence entre une tache grise et une surface cuivrée où l'on distingue les mers lunaires à travers l'ombre. Le contraste entre le rouge de l'ombre et le blanc du liseré, presque insupportable à l'œil nu, devient lisible.

Deux conseils de terrain valent plus que le matériel. Stabilisez. À dix fois, un tremblement de main de deux minutes d'arc devient vingt : posez les coudes sur le capot d'une voiture, sur un mur, ou vissez les jumelles sur un trépied photo avec un adaptateur — comptez une vingtaine d'euros pour la pièce, et le gain est spectaculaire. Et laissez le télescope au garage. À 6° de hauteur, la turbulence fait bouillonner l'image ; un fort grossissement ne montrera qu'une bouillie tremblante. Si vous n'avez que ça, sortez l'oculaire de plus longue focale et restez sous 40×.

La photographier, sans se compliquer la vie

Le grand angle d'un smartphone ne fera rien du disque : la Lune y occupera trois pixels. En revanche, il fera très bien ce qu'aucun téléobjectif ne réussit — le paysage. Une Lune cuivrée à dix degrés au-dessus d'une ligne de crête, dans un ciel qui bleuit, est une meilleure photographie qu'un gros plan flou. Posez le téléphone sur un appui stable, passez en mode nuit, et cadrez large.

Pour le disque lui-même, il faut de la focale : 300 mm donnent une Lune de 2,7 mm sur un capteur plein format, ce qui reste modeste ; 600 mm commencent à être confortables. Le piège de l'exposition est classique et coûte la moitié des clichés : la scène contient à la fois un liseré aussi lumineux qu'une pleine Lune et une ombre dix mille fois plus sombre. Aucune pose ne rend les deux. Choisissez, ou bracketez large — de 1/500 s à 1/4 s à f/8 et 400 ISO — pour composer ensuite.

Trois réglages font le reste : mise au point manuelle affinée sur le bord net de l'ombre en visée écran grossie ; trépied obligatoire au-delà de 200 mm, avec retardateur ou télécommande ; et pas de suivi motorisé requis, les poses restant courtes. Le déroulé complet d'une séance lunaire, du repérage au traitement, est détaillé dans notre guide photographier la Lune.

Le relief survit à l'ombre

C'est la découverte qui surprend le plus les débutants aux jumelles : la partie éclipsée n'est pas noire, et elle n'est pas uniforme. On y reconnaît les mers — la mer des Pluies, la mer de la Tranquillité —, on y suit les longues traînées claires qui rayonnent depuis le cratère Tycho, on devine les grands bassins. L'ombre de la Terre ne cache pas la Lune : elle la rééclaire autrement.

Un dégradé mérite d'être cherché. Le bord de l'ombre le plus proche du centre du cône est franchement plus sombre que celui qui frôle la pénombre — l'ombre terrestre n'est pas d'une opacité uniforme, elle s'assombrit vers son axe. Le 28 août, la Lune passant au nord de l'axe, c'est son limbe sud qui plongera le plus profond et qui apparaîtra le plus éteint.

Gros plan du disque lunaire presque entièrement plongé dans une teinte orange cuivré, où l'on distingue nettement les mers sombres et les rayons clairs de Tycho, avec un bord gauche resté blanc-bleu et brillant
Ce que le grossissement révèle : à travers l'ombre, les mers, les rayons de Tycho et les grands cratères restent parfaitement lisibles. Éclipse partielle du 19 novembre 2021 vue de Mexico, pose unique de 1 s à travers un télescope. Andresgv1796 (CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

D'où vient le rouge : tous les couchers de Soleil à la fois

Si l'ombre de la Terre était une ombre ordinaire, la Lune y disparaîtrait purement et simplement. Elle reste visible, et cuivrée, à cause d'un détail que notre planète possède et que la Lune n'a pas : une atmosphère.

La lumière solaire qui rase la Terre traverse des centaines de kilomètres d'air. Deux choses lui arrivent. Elle est diffusée par les molécules, d'autant plus fortement que sa longueur d'onde est courte — le bleu est dispersé une dizaine de fois plus que le rouge, ce qui explique à la fois la couleur du ciel de midi et celle du Soleil couchant. Et elle est réfractée, courbée vers l'intérieur du cône d'ombre, où elle n'aurait jamais dû entrer. Résultat : le cône n'est pas vide, il est empli d'une lueur rouge sombre, filtrée par toute l'épaisseur de notre air.

La formulation qui rend l'image juste : un astronaute posé sur la Lune ce matin-là verrait la Terre comme un disque noir cerclé d'un mince anneau rougeoyant — la somme de tous les levers et couchers de Soleil en cours au même instant sur la planète. C'est cette lumière, et rien d'autre, qui éclaire l'ombre. Elle porte la trace de notre atmosphère : sa teinte dépend de la quantité de nuages, de poussières et d'aérosols présents ce jour-là sur le cercle terminateur terrestre.

L'échelle de Danjon, et l'effet des volcans

Cette couleur varie assez d'une éclipse à l'autre pour qu'on la cote. L'astronome français André Danjon proposa dans les années 1920 une échelle en cinq degrés, toujours en usage : L = 0 pour une Lune si sombre qu'on la perd de vue, L = 1 pour un gris brunâtre, L = 2 pour un rouge rouille à centre très foncé, L = 3 pour un rouge brique à bord jaune clair, L = 4 pour un orange cuivré lumineux au liseré bleuté. Estimer L à l'œil nu ou aux jumelles, puis comparer avec d'autres observateurs, est l'un des rares gestes d'astronomie amateur qui ne demande aucun matériel.

Ce qui rend l'exercice intéressant, c'est que cette cote est un baromètre de la stratosphère. La démonstration la plus nette date du 9 décembre 1992 : dix-huit mois après l'éruption du Pinatubo, dont les aérosols sulfatés avaient chargé la haute atmosphère, la Lune éclipsée devint si sombre qu'elle fut difficile à repérer à l'œil nu en pleine totalité. Fred Espenak la classa L = 0 : l'éclipse la plus obscure de la décennie. À l'inverse, une stratosphère limpide donne des éclipses orangées et lumineuses.

Une nuance honnête pour le 28 août : à 93 %, il ne s'agit pas d'une totalité, et l'échelle de Danjon a été conçue pour la totalité. Le liseré resté hors de l'ombre fausse toute estimation à l'œil nu. Vous jugerez mieux la couleur aux jumelles, en plaçant le croissant juste hors du champ — et vers 5 h 30, tant que le ciel est encore noir.

Une couleur qui n'est jamais la même

Ces trois vues proviennent d'une seule et même nuit — la longue éclipse du 27 juillet 2018 — et pourtant la Lune n'y a pas deux fois la même teinte : rose grisé, rouge orangé profond, puis mi-blanche au moment de quitter l'ombre. La position dans le cône compte autant que l'état de l'atmosphère terrestre.

C'est une raison de plus de ne pas se contenter d'un coup d'œil au maximum. Sortez à 4 h 40, revenez à 5 h 15, puis à 5 h 45 : vous aurez trois Lunes différentes, et la seule façon de le constater est d'y retourner. Un carnet, une heure notée en face de chaque impression de couleur, et la nuit devient une mesure plutôt qu'un spectacle.

Trois images de la Lune éclipsée alignées en diagonale sur fond noir : la première rose pâle et grisée, la deuxième d'un rouge orangé intense, la troisième mi-blanche mi-orange au moment de sortir de l'ombre
Trois moments de la même éclipse, trois couleurs : la teinte de l'ombre n'est jamais acquise et change au fil de la nuit selon la profondeur d'immersion. Éclipse totale du 27 juillet 2018, Graz (Autriche), au téléobjectif, 1/3 s à 5 000 ISO. Bernd Thaller (CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

Ce qu'il y a d'autre à regarder, pendant que vous êtes debout

Se lever à 4 h pour une seule cible serait du gâchis. Saturne domine cette fin de nuit : à 5 h 30 elle culmine à 42° plein sud, dans les Poissons, à la magnitude 0,5, en approche de son opposition du 4 octobre. Aux mêmes jumelles, elle n'est qu'un point légèrement ovale ; l'anneau demande un instrument et une cinquantaine de grossissements. Repérez-la à 40° de la Lune, quatre poings tendus vers la gauche.

Dix degrés plus loin dans les mêmes Poissons, Neptune attend à la magnitude 7,7 — hors de portée de l'œil, dans les cordes d'une paire de 10×50 sous un ciel noir. Vers l'est, Uranus brille à 5,7 dans le Taureau, et Jupiter émerge à −1,8 vers 5 h 30 au-dessus du nord-est.

Dernier bonus, celui-là gratuit : à mesure que notre satellite s'éteint, le fond du champ se dégage. Des étoiles du Verseau qu'un disque plein noierait complètement réapparaissent dans les jumelles. Une éclipse rend, pour une heure, un morceau de ciel que la pleine Lune confisque douze nuits par mois lunaire.

Et sur place ? Le sol perd près de 140 degrés en moins d'une heure

Pendant que nous regardons, il se passe quelque chose de brutal à la surface. Le sol lunaire éclairé approche les +120 °C ; quand l'ombre passe, la source de chaleur est coupée d'un coup. Le radiomètre Diviner, embarqué sur la sonde américaine Lunar Reconnaissance Orbiter, mesure ces éclipses depuis 2009 : la température de surface chute d'environ 138 °C en une poignée de dizaines de minutes. C'est le refroidissement le plus rapide qu'un corps du Système solaire subisse régulièrement.

Cette chute est devenue un instrument de géologie, et le raisonnement est élégant. Le régolithe — la poussière pulvérisée qui recouvre la Lune sur plusieurs mètres — est un isolant remarquable : sans air pour conduire la chaleur, il se vide de sa chaleur presque instantanément. Un rocher, lui, a de l'inertie thermique et met bien plus longtemps à refroidir. En photographiant la Lune dans l'infrarouge thermique pendant une éclipse, on voit donc s'allumer des points chauds : ce sont les zones rocailleuses, les jeunes cratères aux éjectas encore grossiers. La vitesse de refroidissement de chaque parcelle trahit la taille de ses cailloux, à des centaines de milliers de kilomètres de distance.

Une conséquence pratique amuse les ingénieurs : LRO tire son électricité de panneaux solaires, et une éclipse la prive de Soleil pendant plusieurs heures. À chaque fois, l'équipe de vol éteint la quasi-totalité des instruments et ne laisse allumés que Diviner et les réchauffeurs indispensables, pour ménager les batteries. La sonde traverse la même nuit soudaine que le sol qu'elle observe.

Reste l'image que personne n'a encore vue de ses propres yeux. Depuis la Lune, ce 28 août, on assisterait à une éclipse de Soleil par la Terre — un disque noir près de quatre fois plus large que le Soleil, entouré d'un anneau rouge continu. C'est la lumière de cet anneau, et d'aucune autre, qui teindra le disque que vous regarderez depuis votre jardin.

La famille dont elle sort, et ce qu'elle annonce

La Lune tourne autour de la Terre en un mois, mais son orbite est inclinée d'environ sur le plan de l'écliptique. Sans cette inclinaison, il y aurait une éclipse de Lune à chaque pleine Lune et une éclipse de Soleil à chaque nouvelle Lune. L'alignement n'est réalisé qu'au voisinage des nœuds, les deux points où les deux plans se croisent, ce qui découpe l'année en deux courtes saisons d'éclipses.

Le mois d'août 2026 est précisément l'une de ces saisons, et c'est ce qui relie les deux événements de l'été : l'éclipse de Soleil du 12 août, à la nouvelle Lune, et celle-ci, à la pleine Lune suivante. Seize jours séparent les deux, et ce n'est pas une coïncidence — c'est la signature d'un passage au nœud.

Chaque éclipse appartient par ailleurs à une lignée. Tous les 18 ans et 11 jours — le cycle du saros, connu des Babyloniens —, la même géométrie se reproduit presque à l'identique. Celle du 28 août 2026 est le trentième membre du saros 138, une famille qui en comptera quatre-vingt-trois. Sa sœur précédente s'est produite le 16 août 2008, avec environ 81 % du diamètre dans l'ombre. Et voici le détail qui donne son sens à ces 93 % manqués de peu : la suivante, le 7 septembre 2044, sera la première éclipse TOTALE de toute la série. Le saros 138 produit des partielles de plus en plus profondes depuis 1918 ; celle-ci est la dernière avant qu'il ne franchisse le seuil.

Ce que les hommes ont tiré de cette ombre

Aucun autre phénomène céleste n'a autant servi. Hipparque, au IIe siècle avant notre ère, chronométra la traversée de l'ombre par la Lune pour en déduire la taille du cône terrestre, et de là une distance Terre-Lune évaluée à une soixantaine de rayons terrestres — la valeur réelle est de 60,3. Il tombait juste avec une clepsydre et de la trigonométrie.

Les géographes s'en servirent ensuite pendant seize siècles comme d'un signal universel. Une éclipse de Lune commence au même instant physique pour tous ceux qui la voient : deux observateurs qui notent l'heure locale du même contact mesurent, par différence, leur écart de longitude. C'était, avant le chronomètre de marine, la seule méthode praticable — et Ptolémée s'en servait déjà pour dresser ses cartes.

L'usage le plus fameux fut le moins scientifique. Échoué en Jamaïque depuis huit mois avec ses caravelles rongées par les tarets, Christophe Colomb annonça le 29 février 1504 que son Dieu allait, le soir même, faire disparaître la Lune. Elle disparut. Le ravitaillement reprit. Il tenait la prédiction d'un almanach embarqué — les Ephemerides de Regiomontanus selon la plupart des historiens, l'almanach d'Abraham Zacuto selon Colomb lui-même. Le geste marque une bascule : l'éclipse cesse d'être un présage pour devenir un calcul, et celui qui possède la table possède le pouvoir.

Les trois ennuis de terrain d'un réveil à 4 h

Ils n'ont rien d'astronomique et ils gâchent pourtant la moitié des sorties d'août. Le premier est la buée. Vers 4 h, en fin de mois, l'air se refroidit jusqu'à son point de rosée : l'humidité se condense sur toute surface exposée au ciel, et les lentilles frontales d'une paire de jumelles sont exactement cela. En vingt minutes, l'image se voile sans qu'on comprenne pourquoi. La parade est simple et coûte zéro euro : gardez l'optique sous un vêtement entre deux coups d'œil, et déployez les pare-soleil caoutchouc s'il y en a. Ne soufflez jamais dessus, ne frottez pas — vous rayez le traitement en ajoutant de l'eau.

Le deuxième est le froid. Une fin de nuit dégagée de fin août descend volontiers autour de 10 °C, parfois moins en altitude ou près d'une rivière, alors que l'après-midi précédent en affichait 28. Rester immobile deux heures dans un short d'été est le moyen le plus sûr de rentrer au bout d'un quart d'heure. Une polaire, un bonnet, et une couverture pour s'asseoir : la même liste qu'en novembre.

Le troisième est l'éclairage public. Beaucoup de communes coupent leurs lampadaires au cœur de la nuit et les rallument entre 5 h et 6 h, à l'approche des premiers trajets. Vous risquez donc de voir le lampadaire du bout de la rue s'allumer précisément quand l'ombre atteint sa profondeur maximale. Repérez la veille l'heure de rallumage, ou choisissez un point d'observation d'où aucune source directe n'entre dans le champ de vision.

Le bon moment pour la montrer à quelqu'un

Un argument mérite d'être posé, parce qu'il tranche avec le reste de l'année : c'est un vendredi, dans la dernière semaine des vacances scolaires, avant la rentrée. Réveiller un enfant à 5 h la veille d'un jour d'école serait déraisonnable ; ici, la journée qui suit ne coûte rien, et il se rendormira.

Deux choses fonctionnent bien avec des enfants, et aucune ne demande de matériel. La première est la comparaison photographique : montrez-leur la veille au soir un cliché du disque plein, puis le lendemain matin ce qu'il en reste. Le contraste fait plus d'effet qu'un long discours. La seconde est le bord courbe : demandez-leur quelle forme a l'objet qui projette cette ombre, laissez-les chercher, puis dites-leur que la réponse a mis vingt-trois siècles à devenir une évidence. Un enfant de huit ans trouve en général en moins d'une minute.

Un mot enfin sur la déception, qu'il vaut mieux prévenir. Personne ne verra ce que montrent les photographies de cette page : elles cumulent des poses longues et un instrument. Annoncez ce qui se verra réellement — un disque amputé, bas, dans un ciel qui blanchit — et l'effet dépassera l'attente. Promettez une image de magazine, et vous aurez trois personnes déçues sur un talus humide.

Ce que l'air fait au disque quand il descend

Un objet posé si bas subit une déformation que peu d'observateurs anticipent. L'air se comporte comme un prisme géant : il relève artificiellement tout ce qui approche de l'horizon. À 4,4° de hauteur, le relèvement atteint 11 minutes d'arc — le tiers du diamètre apparent du disque. Sans cette courbure, la Corse et l'Alsace auraient perdu leur cible plusieurs minutes plus tôt.

Le relèvement n'est pas uniforme : il agit plus fort sur le bord bas que sur le bord haut. La conséquence est mesurable sur n'importe quelle photographie. À l'altitude strasbourgeoise, l'écart entre les deux bords vaut 0,9 minute d'arc : le disque est aplati de 3 %, écrasé comme un ballon de rugby posé debout. À Biarritz, où il reste 12° de hauteur, l'aplatissement tombe sous le pour cent. Photographiez, mesurez : vous obtiendrez la valeur.

Il y a enfin la déformation qui n'existe pas. Tout le monde jurera que le disque paraît énorme à l'horizon — c'est l'illusion lunaire, un fait de perception, pas d'optique. Le diamètre mesuré est même très légèrement inférieur près du sol qu'au zénith, la distance à l'observateur augmentant d'un rayon terrestre. Prenez deux clichés, l'un bas, l'autre haut, avec la même focale : les pixels trancheront contre votre cerveau. Notre satellite paraît immense parce que l'œil le compare aux toits et aux arbres ; en photographie, la comparaison disparaît, et l'illusion avec elle.

Une mesure d'amateur que les professionnels n'ont jamais réglée

Voici une énigme vieille de trois siècles, et l'une des rares où un chronomètre et une paire de jumelles pèsent encore. Le cône que projette notre planète devrait avoir une taille calculable exactement. Or il est systématiquement observé plus grand que prévu, d'environ 2 %. L'astronome américain William Chauvenet proposa au XIXe siècle de corriger la formule en gonflant le rayon terrestre d'un cinquantième ; les tables officielles, celles de l'IMCCE comme celles de la NASA, appliquent toujours cette rustine empirique. André Danjon, plus tard, préféra un quatre-vingt-cinquième et attribua le supplément à l'opacité des couches hautes de l'atmosphère.

Le coupable est bien là-haut : l'air n'a pas de bord franc, et son degré d'opacité varie avec les poussières, les nuages et les cendres en suspension. Autrement dit, le supplément n'est pas une constante — il change d'un événement à l'autre, et sa valeur est un renseignement sur l'état de notre atmosphère.

La méthode pour le mesurer n'a pas changé depuis le XVIIIe siècle : on chronomètre l'instant où le bord sombre franchit tel ou tel cratère. Copernic, Tycho, Aristarque, Platon font d'excellents repères, tous accessibles à des jumelles de 50 mm posées sur un trépied. Une montre réglée à la seconde, une liste d'une dizaine de cratères, un carnet — la précision atteignable tourne autour de quelques secondes par contact, et les campagnes d'observateurs bénévoles alimentent encore les études sur la taille du cône. C'est, à notre connaissance, la seule mesure d'astrophysique qu'on puisse faire depuis un balcon avec du matériel à cinquante euros, et dont le résultat intéresse encore quelqu'un.

  1. 3 mars 2026

    Rien à voir depuis la métropole : le phénomène tombe en plein après-midi chez nous, et notre satellite est alors 35° sous l'horizon parisien. Le Pacifique et les Amériques en profitent.

  2. 12 août 2026

    Le Soleil dévoré au coucher, jusqu'à 99,5 % au Pays basque. Même saison que celle du 28 : seize jours les séparent, une nouvelle Lune et une pleine Lune.

  3. 28 août 2026

    La voici : 93 % du diamètre englouti à 6 h 13, trois heures et dix-huit minutes de spectacle — dont la dernière heure gâchée par l'aube, et la fin sous l'horizon.

  4. 20 février 2027

    Passage dans la pénombre seule : aucune échancrure, tout juste un bord légèrement terni. Un non-événement, honnêtement.

  5. 12 janvier 2028

    Rasante : quelques pour cent du diamètre effleurent le cône. Sans commune mesure avec 2026.

  6. 6 juillet 2028

    Profondeur moyenne : environ 39 % du diamètre immergé.

  7. 31 décembre 2028

    La prochaine TOTALE pour la métropole. Notre satellite se lève déjà mordu vers 16 h 56 à Paris ; l'immersion complète se déroule ensuite au-dessus de l'est, en début de soirée du réveillon.

L'avis de Luc

L'avis de Luc

Zéro matériel obligatoire, zéro risque, zéro stress — et personne pour vous accompagner à 4 h du matin : une éclipse de Lune est l'exact contraire d'une éclipse de Soleil. Celle-ci se traite en première partie de nuit finissante : dehors à 4 h 30, des 10×50 posées sur un trépied, un thermos, et le remballage vers 6 h 15 sans chercher à gratter les dernières minutes. Le maximum n'est pas le moment le plus intéressant. Ce qui compte, c'est de montrer le bord courbe de l'ombre : une fois compris qu'on regarde la silhouette de la planète sur laquelle on est assis, on ne regarde plus une éclipse de la même façon.

Une paire de jumelles, et cette éclipse change de catégorie

À 93 % d'obscuration, dans sept masses d'air et une aube qui monte, l'œil nu ne verra qu'une Lune amputée. Cinquante millimètres d'ouverture collectent cinquante fois plus de lumière : les mers, les rayons de Tycho et le cuivre de l'ombre redeviennent lisibles. Le 10×50 reste la formule la plus juste pour la Lune — et elle resservira toute l'année.

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